‹ Œuvres complètesChapitre 20 sur 196 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

se déploie , d'un côté en un vaste pré que des sources d'eau vive arrosent; de l'autre, en des champs couronnés par une enceinte de collines, dont la douce pente contraste avec les rochers opposés. Plus loin, cette enceinte est rompue par un torrent qui, des montagnes, roule et bondit à travers des forêts, des rochers et des précipices, et vient tomber dans la Dordogne par une des plus belles cataractes du continent, soit pour le volume des eaux, soit pour la hauteur de leur chute ; phénomène auquel il ne manque , pour être renommé, que de plus fréquents spectateurs.

C'est près de là qu'est située cette petite métairie de Saint -Thomas, où je lisais Virgile à l'ombre des arbres fleuris qui entouraient nos ruches d'abeilles , et où je faisais de leur miel des goûters si délicieux. C'est de l'autre côté de la ville, au-dessus du moulin et sur la pente de la côte, qu'est cet enclos où, les beaux jours de fêtes , mon père me menait cueillir des raisins de la vigne que lui-même il avait plantée , ou des cerises, des prunes et des pommes des arbres qu'il avait greffés.

Mais ce qui, dans mon souvenir, fait le charme de ma patrie, c'est l'impression qui me reste des premiers sentiments dont mon ame fut comme imbue et pénétrée par l'inexprimable tendresse que ma famille avait pour moi. Si j'ai quelque bonté dans le caractère, c'est à ces douces émotions, à ce bonheur habituel d'aimer et d'être

aiiiir, (|iic je cr-ois le devoir. Alilfjiicl présent :i(tiis (ail le C'.iil, lorscju il nous donne de bons |)aients 1

Je dus aussi beaucoup à une certaine aménité de nueurs ([ui régnait alors dans ma ville, et il lallait bien que la vie simple et douce qu'on y iiK'nail eût de 1 attrait, puisqu'il n"v avait rien de plus rare que de voir les enfants de Bort s'en éloigner. Leur jeunesse était cultivée, et dans les colléijes voisins leur colonie se distinguait ; mais ils revenaient dans leur ville, comme un essaim d'abeilles à la rucbe après le butin.

J'avais appris à lire dans un petit couvent de religieuses, bonnes amies de ma mère. Elles n'élevaient (jue des filles; mais, en ma faveur, elles firent une exception à cette règle. Une demoiselle bien née, et qui, depuis long - temps vivait retirée dans cet liospice , avait eu la bonté d'y prendre soin de moi. Je dois bien chérir sa mémoire et celle des religieuses qui m'aimaient connue leur enfant !

De là je passai à l'école d un prêtre de la ville, qui, gratuitement et par goût, s'était voué à l'in- .stiiutioii des enfants. Fils unique d'un cordonnier, le plus lionnète homme du monde, cet ecclésiastitpie était un vrai modèle de la piété filiale. J'ai encore présent l'air de bienséance et d'égards nmluels (iii'avaient l'un avec l'autre, le vieillard et son fils, le premier n'oubliant jamais la dignité tlu sacerdoce, ni le second la sainteté

du caractère paternel. L'abbé Yaissière '( c'était son nom ) , après avoir rempli ses fonctions à l'église, partageait le reste de son temps entre la lecture et les leçons qu'il nous donnait. Dans le beau temps, un peu de promenade, et quelquefois, pour exercice, une partie de mail dans la prairie, étaient ses seuls amusements. Il était sérieux , sévère et d'une figure imposante. Pour toute société, il avait deux amis, gens estimés dans notre ville. Ils ont vécu ensenîble dans la plus paisible intimité, se réunissant tous les jours, et tous les jours se retrouvant les mêmes, sans altération , sans refroidissement dans le plaisir de se revoir, et, pour complément de bonheur, ils sont morts à peu d'intervalle. Je n'ai guère vu d'exemple d'une si douce et si constante égalité dans le cours de la vie humaine.

A cette école j'avais un camarade qui fut pour moi, dès mon enfance, un objet d'émulation. Son air sage et posé, son application à l'étude, le soin qu'il prenait de ses livres , où je n'apercevais jamais aucune tache, ses blonds cheveux toujours si bien peignés, son habit toujours propre dans sa simplicité , son linge toujours blanc, étaient pour moi un exemple sensible ; et il est rare qu'un enfant inspire à un enfant l'estime que j'avais pour lui. Il s'appelait Durant. Son père, laboureur d'un village voisin, était connu du mien; j'allais en promenade, avec son fils, le voir dans son village. Comme U nous recevait, ce bon

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Mfill.ird *Mi (lievcuv l)lancs' la bonne crêmc, le l)()ii l;iil , If bon j)ain bis (luil nous donnait! et (\\}v dlututiix |»résages il se plaisait à voir dans mon respect j)onr sa vieillesse! Qne ne pnis-je aller snr sa tombe semer des flenrs! il doit y reposer en paix; car de sa vie il ne fit qne du bien. Vingt ans après, nous nous sommes, son fils et moi, retrouvés à Paris sur des routes bien différentes; mais je lui ai reconnu le même caractère de ^gesse et de bienséance cju'il avait à lécole ; et ce n'a pas été pour moi une légère satisfaction que celle de nommer un de ses enfants au baptême. Revenons à mes premiers ans. Mes leçons de latin furent interrompues par un accident singulier. J'avais un grand désir d'apprentlre ; mais la nature m'avait refusé le don de la mémoire. J'en avais assez pour retenir le sens de ce que je lisais; mais les mots ne laissaient aucune trace dans ma tète, et, pour les y fixer, c'était la même peine cpie si j'avais écrit sur un sable mouvant. Je m'obstinais à suppléer, par mon a])|»lica(ion, à la faiblesse de mon organe; ce travail excéda les forces de mon Âge ; mes nerfs en furent affectés. Je devins comme somnambule : la juiit , tout endormi, je me levais sur mon séant, et, les yeux entrouverts, je récitais à liante \oi\ les lerons que j'avais apprises. Le Noila Ion, dit riutn père à ma mère, si vous ne lui faites pas (juitter ce malbeureux latin; et l'élude en fut suspendue; mais au bout de huit

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