L I V R E I. II
sort. Heureusement c'était ce bon P. Malosse dont j'ai eu tant à me louer; il y avait dans son regard , dans le son de sa voix , dans sa physionomie , un caractère de bienveillance si naturel et si sensible, que son premier abord annonçait un ami à linconnu qui lui parlait. Après nous avoir accueillis avec cette grâce touchante, et invité mon père à revenir savoir quel serait le succès de l'examen que j'allais subir, me voyant encore bien timide, il commença par me rassurer; ensuite, pour épreuve, il me donna un thème: ce thème était rempli de difficultés presque toutes insolubles pour moi. Je le fis mal, et après l'avoir lu : « Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien loin d'être en état d'entrer dans cette classe ; vous aurez même bien de la peine à être reçu en cinquième. » Je me mis à pleurer. « Je suis perdu, lui dis -je ; mon père n'a aucune envie de me laisser continuer mes études; il ne m'amène ici que par complaisance pour ma mère , et , en chemin, il m'a déclaré que, si je n'étais pas reçu en quatrième, il me remmènerait chez lui; cela me fera bien du tort, et bien du chagrin à ma mère! Ah! par pitié, recevez- moi; je vous promets, mon père, d'étudier tant, que dans peu vous aurez lieu d'être content de moi. » Le régent, touché de mes larmes et de ma bonne volonté , me reçut , et dit à mon père de n'être pas inquiet de moi, qu'il était siir que je ferais bien. Je fus logé, selon l'usage du collège, avec cinq
aiilivs Oculicrs, clic/ im liomiclc nrlis.iii de la ville; et imm père, assez triste de s'en aller sans moi, i\i\ I.iissa av(>e mon ]);iqnet, et des vivres nonr la semaine; ces \ivres consistaient en nn gros pain de seigle, nn petit fromage, un morceau de lard et deux ou trois livres de bœuf; ma mcre v avait ajouté une douzaine de pommes. Voilà, pour le dire mie fc^is, quelle était tontes les semaines la provision des écoliers les mieux nourris du collège. iVotre bourgeoise nous faisait la cuisine, et jjour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement, et même les légumes de son j)etit jardin qu'elle mettait au pot, nous lui donnions par tète vingt-cinq sous par mois, en sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement, je pouvais coûter, à mon père, de quatre à cinq louis par an. C'était beaucoup pour lui, et il me lardait bien de lui épargner cette dépense.
Le lendemain de mon anivée, comme je me rendais le matin dans ma classe, je vis à sa fenêtre mon régent , qui , du bout du doigt , me fit signe de monter chez lui. Mon enfant, me ditil, vous avez besoin d'une instruction particulière et de beaucoup d'étude pour atteindre vos condisciples; commençons par les éléments , et venez ici, demi -heure avant la classe, tous les matins, me lèciter les règles que vous aurez apprises; en vous les expliquant, je vous en marquerai l'usage. Je pleurai aussi ce jour- là, mais ce fut de reconnaissance. Eu lui rendant grâces
de ses bontés, je le priai d'y ajouter celle de m'épargner, pour quelque temps, l'humiliation d'entendre lire à haute voix mes thèmes dans la classe. Il me le promit, et j'allai me mettre à l'étude.
Je ne puis dire assez avec quel tendre zèle il prit soin de m'instruire, et quel attrait il sut donner à ses leçons. Au seul nom de ma mère , dont je lui parlais quelquefois , il semblait en respirer l'ame, et, quand je lui communiquais les lettres où l'amour maternel lui exprimait sa reconnaissance , les larmes lui coulaient des yeux.
Du mois d'octobre où nous étions, jusqu'aux fêtes de Pâques, il n'y eut pour moi ni amusement, ni dissipation; mais, après cette demi-année, familiarisé avec toutes mes règles, ferme dans leur application, et comme dégagé des épines de la syntaxe, je cheminai plus librement. Dès-lors je fus l'un des meilleurs écoliers de la classe, et peut-être le plus heureux; car j'aimais mon devoir, ^t, presque sur de le faire assez bien, ce n'était pour moi qu'un plaisir. Le choix des mots et leur emploi, en traduisant de l'une en l'autre langue, même déjà quelque élégance dans la construction des phrases, commencèrent à m'occuper; et ce travail, qui ne va point sans l'analyse des idées, me fortifia la mémoire. Je m'aperçus que c'était l'idée attachée au mot qui lui faisait prendre racine ; et la réflexion me fit bientôt sentir que l'étude des langues était aussi l'étude
lie l'art (le (lénifier les nuanecs de la pens(!'e, de la décomposeî, d en Imnicr le lis^n, (Ten saisir avec précision les caraelères et les rapports ; (jn'avec les mois, autant de nouvelles idées s'introduisaient et se développaient dans la tète des jeunes gens, et (juainsi les premières classes étaient un cours de philosophie élémentaire bien plus riche, jdus étendu et plus réellement utile qu'on ne pense, lorsqu'on se plaint que, dans les collèges, on n'apprenne que du latin.
Ce fut ce travail de l'esprit que me fit observer, dans l'étude des langues, un vieillard à qui mon récent m'avait recommandé. Ce vieux jésuite, le P. Bourges, était l'un des hommes les plus versés dans la connaissance de la bonne latinité. Cliareé de suivre et d'achever le travail du P. \nnière, dans son dictionnaire poétique latui , il avait humblement demandé à faire en même temps la classe de cinquième dans ce petit collège des montagnes d'Auvergne. Il se prit d'intérêt pour moi, et m'invita à l'aller voir les matins des jours de congé. Vous croyez bien que je n'y manquais pas, et il avait la bonté de donner à mon instruction quelquefois des heures entières, llélas! le seul office que je pouvais lui rendre, était de lui servir la messe ; mais c'était un mérile à ses yeu\, et voici poiuquoi.
Ce bon vieillard était, dans ses prières, tourmenté de scrupules ])()ur des distractions dont
il se défendait avec la plus pénible contention d'esprit : c'était sur-tout en disant la messe qu'il redoublait d'efforts pour fixer sa pensée à chaque mot qu'il prononçait; et, lorsqu'il en venait aux paroles du sacrifice , les gouttes de sueur tombaient de son front chauve et prosterné. Je voyais tout son corps frémir de respect et d'effroi , comme s'il avait vu les voûtes du ciel s'entr'ouvrir sur l'autel , et le Dieu vivant y descendre. Il n'y eut jamais d'exemple d'une foi plus vive et plus profonde; aussi, après avoir rempli ce saint devoir, en était-il comme épuisé.
Il se délassait avec moi par le plaisir qu'il avait à m'instruire, et par celui que j'avais moi-même à recevoir ses instructions. Ce fut lui qui m'apprit que l'ancienne littérature était une source intarissable de richesses et de beautés , et qui m'en donna cette soif que soixante ans d'étude n'ont pas encore éteinte. Ainsi, dans un collège obscur, je me trouvais avoir pour maître un des hommes les plus lettrés qui fussent peut-être au monde; mais je n'eus pas long-temps à jouir de cet avantage ; le P. Bourges fut transféré, et, six ans après, je le retrouvai dans la maison professe de Toulouse, infirme et presque délaissé. C'était un vice bien odieux dans le régime et les mœurs des jésuites, que cet abandon des vieillards! L'homme le plus laborieux, le plus long- temps utile, dès qu'il cessait de l'être, était mis au rebut; dureté insensée autant qu'elle était inhumaine, parmi
des ('très vieillissants, et dont cliacnn serait rebnlé à son tour.
A ré*!;ai(l <lc noire collé£:^e, son caractère distinctit était nne police exercée par les écoliers snr enx-mèmes. Les clunnbrées rénnissaient des écoliers de différentes classes, et parmi enx l'autorité de 1 âge ou celle dn talent , naturellement étaldie, mettait l'ordre et la règle dans les études et dans les mœurs. Ainsi l'enfant qui , loin de sa famille, semblait hors de la classe être abandonné à lui-même, ne laissait pas d'avoir parmi ses camarades des surveillants et des censeurs. On travaillait ensemble et autour de la même table ; c'était un cercle de témoins qui, sous les yeux les uns des autres, s'imposaient réciproquement le silence et l'attention. L'écolier oisif s'ennu\ait d'une inuTiobililé nuiette, et se lassait bientôt de son oisiveté; l'écolier inhabile, mais appliqué, se faisait phiindre ; on l'aidait , ou l'encouraiieait ; si ce n'était pas le talent, c'était la volonté (pion esliuiail en lui; mais il n'y avait ni indnloeuce, ni pitié pour le paresseux incurable; et, lors- (pi "une cliandjrée entière était atteinte de ce vice, elle était connue déshonorée; tout le colléije la méprisait, et les parents étaient avertis de n'y ])as mettre leurs enfants. \os bourgeois avaient donc (MiN-uicnics un giaud iuteict à ne loger <pie des écoliers studieux. J'en ai vu renvoyer uniquement pour cause de paresse et d'indiscij)line. Ainsi, dans presque aucun de ces groupes d'en-
fants, Toisiveté n'était soufferte; jamais Tamiisement et la dissipation ne venaient qu après le travail.
Un usage que je n'ai vu établi que dans ce collège , y donnait aux études , vers la fin de Tannée, un redoublement de ferveur. Pour monter d'une classe à une autre , il y avait un sévère examen à subir , et l'une des tâches que nous avions à remplir pour cet examen, était un travail de mémoire. Selon la classe, c'était, pour la poésie, du Phèdre ou de l'Ovide, ou du Virgile, ou de l'Horace ; et pour la prose , du Cicéron , du Tite-Live, du Quinte -Curce, ou du Salluste ; le tout ensemble, à retenir par cœur, formait une masse d'études assez considérable. On s'y prenait de loin , et ce travail , pour ne pas empiéter sur nos études accoutumées, se faisait dès le point du jour jusqu'à la classe du matin. Il se faisait dans la campagne , où , divisés par bandes , et chacun son livre à la main, nous allions bourdonnant comme de vrais essaims d'abeilles. Dans la jeunesse , il est pénible de s'arracher au sommeil du matin ; mais les plus diligents de la bande faisaient violence aux plus tardifs ; moi - même bien souvent je me sentais tirer de mon lit encore endormi; et, si depuis j'ai eu dans l'organe de la mémoire un peu plus de souplesse et de docilité, je le dois à cet exercice.
L'esprit d'ordre et d'économie ne distinguait pas moins que le goût du travail notre police
Mémoires. I, '^'
scoinstifjuc. Les nouveaux venus, les plus jeunes n|)j)!'en;iient ties anciens à soigner leurs hahits, Iciii" liuj^M', à conserver Icins livTCS, à ménager leuîs piovisions. Tons les morceaux de laid , de. ])OMd ou de mouton f|ue Ton mettait dans la marmite, étaient pro[)remenl enfilés connue îles grains de chapelet; et si dans le mélange il survenait quelques débats, la bourgeoise en était l'arbitre. Ouant aux morceaux friands qu'à certains jours de lètes nos familles nous envoyaient , le régal en était commun, et ceux qui ne recevaient rien n'en étaient pas moins conviés. Je me .souviens avec plaisir de l'attention délicate qu'avaient les plus fortunés de la troupe à ne pas faire sentii* aux autres cette affligeante inégalité. Lorsqu'il nous arrivait quelqu'un de ces présents, la bourgeoise nous l'annonçait; mais il lui était défendu de nommer celui de nous qui l'avait reçu , et luimême d aurait rougi de s'en vanter. Cette discrétion faisait, dans mes récits, l'admiration tle ma mère.
Nos récréations se passaient en exercices à l'antique; en hiver, sur la glace, au milieu de la neige; tians le beau lenq>s, au loin dans la campagne, à l'ardeur (\n soleil; et ni la course, ni la lutte, ni le pugilat, ni le jeu de flisrpie et de la fronde, ni l'art de la natation n'étaient étrangers poui" nous. Dans les chaleurs, nous allion.s nous baigner à plus d une lieue di> la ville; pour les p<'tits, la pèche des «'-crevisses dans les mis-