‹ Œuvres complètesChapitre 26 sur 196 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

qui voulaient gagner la multitude, lui donnaient des spectacles : il me prit fantaisie d'imiter ces gens -là. On me citait l'un de nos camarades appelé Toury , comme le plus fort danseur de la bourrée d'Auvergne qui fût dans les montagnes ; je lui permis de la danser, et il est vrai qu'en la dansant il faisait des sauts merveilleux. Lorsqu'une fois on eut goûté le plaisir de le voir bondir au milieu de la classe , on ne put s'en passer ; et moi , toujours plus complaisant, je redemandais la bourrée. Il faut savoir c|ue les sabots du danseur étaient armés de fer, et que la classe était pavée de dalles d'une pierre retentissante comme l'airain. Le préfet, qui faisait sa ronde, entendait ce bruit effroyable; il accourait, mais dans l'instant le bruit cessait , tout le monde était à sa place; Toury lui-même, dans son coin, les yeux attachés sur son livre , ne présentait plus que l'image d'une lourde immobilité. Le préfet, bouillant de colère, venait à moi, me demandait la note : la note était en blanc. Jugez de son impatience : ne trouvant personne à punir, il me faisait porter la peine des coupables par les pensum qu'il me donnait. Je la subissais sans me plaindre ; mais autant il me trouvait docile et patient pour ce qui m'était personnel, autant il me trouvait rebelle et résolu à ne faire jamais de la peine à mes camarades. Mon courage était soutenu par l'honneur de m' entendre appeler le martyr, et même quelquefois le héros de ma classe. Il est

vrai qu'en socorirlo la liberté fut moins hrnyanfe, et le ressentiniciil du |)ir(('l p.iiiil s'adoncir; mais, an inili«.n du ealme, je nie ^ is assailli par un n()n\el ora^e.

Mon récent île seconde n étaii plus ee P. Malosse qui m'avait tant aimé; c'était un P. Gibier, aussi sec, aussi aigre «jue l'autre était liant et doux. Sans beaucoup d'esprit, ni je crois, beaucouj) de savoir, Gibier ne laissait pas de mener assez bien sa classe. Il avait singulièrement l'art d'exciter notre émulation en nous piquant de jalousie. Pour peu qu'un écolier inférieur eut moins mal fait que de coutume, i\ l'exaltait d'un air qui semblait faire craindre aux meilleurs un nouveau rival. Ge fut dans cet esprit que, rappelant un jour certaine amplification qu'un écolier médiocre passait pour avoir faite , il nous tléfia tous de faire jamais aussi bien. Or on savait de quelle main était cette ampiifi^cation si excessivement vantée. Le secret en était gardé; car il était sévèrement défendu dans la classe de faire le devoir d'autrui. Mais limpatience d'entendre louer à l'excès un mérite emprunté , ne put se contenir : Elle n'est pas de lui, mon père, cette amj)lificalion que vous nous vantez tant, .s'écria-t-on. l't de cpii donc est-elle? demanda-l-il avec colère. On garda le silence. G'est donc à vous à \uv le dire. p<)ursui\ it - il en s'adressant à l'écolier qui était en scène , et celui-ci , en pleurant, nie nomma. Il fallut avouer ma faute ; mais je

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