LIVRE I. 3l
une estime noble et tendre qu'il marquait à ses écoliers, lui avaient gagné notre respect et concilié notre amour.
A travers les austères bienséances de son état, sa sincérité naturelle laissait percer des traits de force et de fierté qui auraient mieux convenu au courage d'un militaire qu'à l'esprit d'un religieux. Je me souviens qu'un jour l'un de nos condisciples, tète rustique et dure, lui ayant mal répondu, il s'élança brusquement de sa chaire, et arrachant avec éclat un ais de chêne du plancher de la classe : « Malheureux, lui dit-il en le levant sur lui, je ne fais point donner le fouet en rhétorique ; mais j'assomme l'audacieux qui m'ose manquer de respect. » Ce genre de correction nous plut infiniment ; nous lui sûmes gré de l'effroi dont nous avait frappés le bruit de la planche brisée, et nous vîmes, avec plaisir, l'insolent, à genoux, sous cette espèce de massue, demander humblement pardon.
Tel était l'homme à qui j'avais à rendre compte de ce qui venait de se passer. Je l'observais en le lui racontant; et, au moment où je lui montrai l'un de ses écoliers prêt à être forcé de subir la peine du fouet, je vis son visage et ses yeux s'enflammer d'indignation; mais, après en avoir frémi , tâchant de déguiser sa colère par un sourire : «Que ne lui criais -tu, me dit - il, Surn civis Ronianus! — Je m'en suis bien gardé, lui répondis-je; j'avais affaire à un Verres. «
Ct'[>(!iul;iiil , [>()iii' iia\(»ii iiiiciiii lepioclio ;i essuyer, le ]\ K;ilme (il pour nous rclenii" loiit ce <|ire\ii;eail son (!c\on-; raisons el scnlinieiits, il mit lonl tn usage. Ses elïorts fuient iinitiles : il ne nous en estima pas moins, et il m'en aima davantage. «Mon enfant, me dit-il tout bas, dans (|iKl(|Me rollége que vous alliez, mon attestation peut vous être de quehjue utilité; ce n'est pas ici le moment de vous l'offrir; mais, dans un mois, venez la prendre; je vous la donnerai sincère et de bon cœur. » Ainsi finit ma rhétorique.
J'eus donc, cette année -là, d'assez longues vacances; mais, bien heureusement, je trouvai dans ma ville un ancien curé de camj)agne, mon parent , quoique d'un peu loin, honune instruit, qui me fit connaître la logique de Port-Royal, et qui de plus se donna la peine de m'exercer à parler latin, ne voulant dans nos promenades, employer a\ec moi que cette langue -là, qu'il parlait luimême aisément. Cet exercice fut pour moi un avantage inestimable, lorsqu'en philosophie, dont le latin était la langue, je me trouvai comme dans un j>ays où j'étais naturalisé. Mais, avant d'y passer, je veux jt ter encore quelques regards sur les années que je \iens de voir s'écouler; je veux |)arler de ces vacances cpii, tous les ans, me ramenaient c\\v/. moi , et ([ni , [)ar des repos si doux, [)ayaicnl mes liaxaux el mes peines.
Mes petites vacances de j\oël se passaient à jouir, mes parents et moi, de notre tendresse