LIVRE I
mes au saindoux, tout était préparé mystéiieusement par elle et inie de ses sœurs ; et moi , seul confident de tout cet appareil, je n'en disais mot à personne. Après la messe on arrivait ; on trouvait ce beau déjeuner sur la table; on se récriait sur la magnificence de la bonne grand'mère, et cette acclamation de surprise et de joie était pour elle un plein succès. Le jour des Rois, la fève était chez nous encore un sujet de réjouissance; et, quand venait la nouvelle année, c'était dans toute la famille un enchaînement d'embrassades et un concert de vœux si tendres, qu'il eût été, je crois, impossible d'en être le témoin sans en être ému. Figurez-vous un père de famille au milieu d'une foule de femmes et d'enfants qui, tous levant les yeux et les mains vers le Ciel , en appelaient sur lui les bénédictions; et lui, répondant à leurs vœux par des larmes d'amour qui présageaient peut-être le malheur qui nous menaçait : telles étaient les scènes que me présentaient ces vacances.
Celles de Pâques étaient un peu plus longues, et, lorsque le temps était beau, elles me permettaient quelques dissipations. J'ai déjà dit que, dans ma ville, l'éducation des jeunes gens était soignée ; leur exemple était pour les filles un objet d'émulation. L'instruction des uns influait sur 1 esprit des autres, et donnait à leur air, à leur langage, à leurs manières, une teinte de politesse, de bienséance et d'aorément que rien
ne m'a lait oublier. Lue liberté iniiuceiite régnait parmi celte jeunesse. I^es filles, les garçons se promenaient ensemble, le soir même, au clair de la lune. Leur amusement ordinaire était le chant, et il me semble que ces jeunes voix réunies formaient de doux accords et de jolis concerts. Je fus d'assez bonne heure admis dans cette société; mais, jusqu'à fâge de quinze ans, elle ne prit rien sur mes goûts pour l'étude et la solitude. Je n'étais jamais plus content que lorsque, dans le jardin d'abeilles de Saint-Thomas, je passais un beau jour à lire les vers de Virgile sur l'industrie et la police de ces républiques laborieuses que faisait prospérer l'une des tantes de ma mère, et dont mieux que Yirgile encore elle avait observé les travaux et les mœurs; mieux que \ irgile aussi elle m'en instruisait, en me faisant voir de mes yeux , dans les merveilles de leur instinct, des traits d'intelligence et de sagesse qui avaient échappé à ce divin poëte , et dtjiit j'étais ravi : peut-être dans l'amour de ma taule pour ses abeilles, y avait-il quelque illusion, comme il y en a dans tous les amours, et l'intérêt tpi'elle prenait à leurs jeunes essaims ressemblait beaucoiqi à celui d'une mère pour ses enfants; mais je dois dire aussi qu'elle semblait en être aimée autant qu'elle les aimait. Je croyais inoi-mêmc les voir se plaire à voler autour d'elle, la connaître, l'eMleiidre, ol)éir à sa voix : elles n'avaient point d'aiguillon pour leur bienfaisiuitç