LIVRE I
maîtresse; et, lorsque, dans l'orage, elle les recueillait , les essuyait , les réchauffait de son haleine et dans ses mains, on eût dit qu'en se ranimant elles lui hourdonnaient doucement leur reconnaissance. Nul effroi dans la ruche quand leur amie la visitait; et, si en les voyant moins diligentes que de coutume, et malades ou languissantes, soit de fatigue ou de vieillesse, sa main, sur le sol de leur ruche , versait un peu de vin pour leur rendre la force et la santé, ce même doux murmure semblait lui rendre grâces. Elle avait entouré leur domaine d'arbres à fruits, et de ceux qui fleurissent dans la naissance du printemps ; elle y avait introduit et fait rouler sur un lit de cailloux un petit ruisseau d'eau limpide, et sur les bords le thym, la lavande, la marjolaine, le serpolet, enfin les plantes dont la fleur avait le plus d'attraits pour elles , leur offraient les prémices de la belle saison. Mais , lorsque la montagne commençait à fleurir, et que ses aromates répandaient leurs parfums, nos abeilles, ne daignant plus s'amuser au butin de leur petit verger, allaient chercher au loin de plus amples richesses ; et , en les voyant revenir chargées d'étamines de diverses couleurs, comme de pourpre, d'azur et d'or, ma tante me nommait les fleurs dont c'était la dépouille.
Ce qui se passait sous mes yeux, ce que ma tante me racontait, ce que je lisais dans Virgile, m'inspirait pour ce petit peuple un intérêt si vif,
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<|m' je iii'(Uil)li;ii.s a\i'f lui, et ne m'en éloignais ;aniais sans un regret sonsil)le. Depuis, et encore à-présent, j ai tant (raiiiour pour les abeilles, (|ue sans douleur je ne puis penser au crue) usage où l'on est, flans certains pavs, de les faire mourir en recueillant leur miel. Ah ! quand la ruche en était pleine, chez nous c'était les soulager que d'en oter le superflu; mais nous leur en laissions abondamment pour se nourrir jusqu'à la floraison nouvelle, et l'on savait , sans en blesser aucune, enlever les rayons qui excédaient leur besoin.
Dans les longues vacances de la fin de l'année, tous mes devoirs remplis, tous mes goûts satisfaits, j'avais encore du teni])S à donner à la société, et je conviens que tous les ans celle de la jeunesse me plaisait davantage; mais, comme je l'ai dit, ce ne fut qu'à quinze ans qu'elle eut pour moi tout son attrait. Les liaisons qu'on y formait n'inquiétaient point les familles : il y ■ivail si peu d'inégalité d'état et de fortune, que les pores et mères étaient presque aussitôt d'accord que les enfants, et rarement l'hymen faisait languir l'amour; mais ce qui, pour mes camarades, n'était d'aucun danger, avait pour moi relui d'éteindre mon émulation, et de faire avorter le fruit de mes études.
.le voyais les coMirs se choisir et former entre eux des liens : l'exeuiplo m'en donna l'envie. I-'inje de nos jeunes compagnes, et la plus jolie à mon gt'é , me j^arut libre encoi-e, et n'avoir