LIVRE I
comme moi que le vague désir de plaire. Dans sa fraîcheur, elle n'avait pas ce tendre et doux éclat que l'on nous peint dans la beauté, lorsqu'on la compare à la rose; mais le vermillon, le duvet, la rondeur de la pèche, vous offrent une image qui lui ressemble assez. Pour de l'esprit, avec une si jolie bouche, pouvait -elle n'en pas avoir ? Ses yeux et son sourire en auraient donné seuls à son langage le plus simple , et sur ses lèvres le bonjour, le bonsoir, me semblait délicat et fin. Elle pouvait avoir un ou deux ans de plus que moi, et cette inégalité d'âge qu'un air de raison, de sagesse rendait encore plus imposante, intimidait mon amour naissant; mais peu-à-peu, en essayant de lui faire agréer mes soins, je m'aperçus qu'elle y était sensible; et, dès que je pus croire que j'en serais aimé, j'en fus amoureux tout de bon. Je lui en fis l'aveu sans détour , et sans détour aussi elle me répondit que son inclination s'accorderait avec la mienne. « jNIais vous savez bien , me dit-elle , qu'il faut au moins , pour être amants , pouvoir espérer d'être époux ; et comment pouvons - naus l'espérer à notre âge? Vous avez à peine quinze ans: vous allez suivre vos études? — Oui, lui dis -je, telle est ma résolution et la volonté de ma mère. — Eh bien ! voilà cinq ans d'absence avant que vous ayez pris un état, et moi j'aurai plus de vingt ans lorsque nous ne saurons encore à quoi vous êtes destiné. — Hélas ! il est trop vrai, lui dis -je.
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(|iie je ne puis savoir et' (jiic je deviendrai; mais au moins jiirez-iTioi de iw vous marier jamais sans prendre conseil di- iii:i mère, et sans lui demander si je n'ai pas moi-même ([uelcjue espérance à vous offrir. » Elle me le promit avec un sourire charmant, et, hjut le reste du temps de nos vacances, nous nous livrâmes au ])laisir de nous aimer, avec l'iui^éuuité et l'iiuiocence de notre âge. \os promenades tète-à-tètc, nos entretiens les plus intéressants se passaient à imaginer pour moi dans l'avenir des possibilités de succès, de fortune, favorables à nos désirs; mais ces douces illusions, se succédant comme des songes, l'une détruisait l'autre; et, après nous en être réjouis un njoment, nous finissions par en pleurer, comme les enfants |)leurcnt lorsqu'un souffle renverse le château qu ils ont élevé.
Pendant l'un de ces entretiens, et comme nous étions assis sur la pente de la prairie , au bord de la rivière, un incident survint qui faillit me coûter la vie. Ma mère était instruite de mes assiduités auj)rès de ]\P<= B***. Elle en fut inquiète, et craignit (|ue l'amour ne rallentît en moi le goût et l'ardeur de l'étude. Ses tantes s'aperçurent qu'elle avait du chagrin, et firent tant qu'elle ne put lem- en dissimuler la cause. Dès -lors ces bonnes femmes, présageant mo7i malheur, s'aigrirent à l'eini contre cette jeune innocente, faceusant de cocjiielterie, et lui faisant un crime (fitre aimable à mes yeux. Tn jour donc que
ma mère me demandait, l'une d'elles se détacha, vint me chercher dans la prairie , et , m'y ayant trouvé téte-à-téte avec l'objet de leiu' ressentiment, elle accabla cette fille aimable des reproches les plus injustes, sans y épargner les mots d'indécence et de séduction. Après cet imprudent éclat, elle partit, et nous laissa, moi furieux, et mon amante désolée, étouffant de sanglots et les yeux pleins de larmes. Jugez quelle fut sur mon amc l'impression de sa douleur ! J'eus beau lui demander pardon, pleurer à ses genoux, la supplier de mépriser, d'oublier cette injure. «Malheureuse, s'écriait-elle , c'est moi que l'on accuse de vous avoir séduit et de vouloir vous déranger '.Fuyezmoi, ne me voyez plus: non, je ne veux plus vous revoir. » A ces mots elle s'en alla, et me défendit de la suivre.
Je retournai chez moi, l'air égaré, les yeux en feu , la tête absolument perdue. Heureusement mon père était absent, et je n'eus pour témoin de mon délire que ma mère. En me voyant passer et monter dans ma chambre , elle fut effrayée de mon trouble; elle me suivit; je m'étais enfermé ; elle me commanda d'ouvrir : « O ma mère ! lui dis-je , dans quel état vous me voyez ! Pardon! je suis au désespoir, je ne me connais plus, je me possède à peine. Épargnez -moi la honte de paraître ainsi devant vous. » J'avais le front meurtri des coups que je m'étais donnés de la tête contre le mur. Quelle passion que la
roirrol J'en ('•proM\;iis pour l;i proiiiicrt' fois In \i()lcMi(o cl le fr.iMspoil. M;i incro , ('pcnliio elleiiit-mc, me srii;iiil d.ins ses l)r,is cl inr l);iit;ii;iMl (le laniies, jcla des cris si doiiloiireiix, que toutes les feinnies <le i;i maison, hormis une seule, ac-
• diniMcnt , et celle (jui n'osait paraître, et qui vcMMil (la\(>uer sa faille, s'arrachait les cheveux ()ii iiialliciir (pielle avait causé.
Leur desolaiion, le déluge de pleurs que je \ oyais [)leiiv()ir autour de moi, ces tendres et timides gémissements que j'entendais, m'amollirent le cœur et firent tomber ma colère; mais j'étoufï.ws , le sang avait enflé toutes mes veines , il fallut me saigner. INIa mère trendjlait pour mes jours; sa inère, pendant la saignée, lui dit tout lias ce qui s'était passé; car inutilement me lavait-elle demandé à moi-même: une Jiorreurl une barbarie ! étaient les seuls mots de réponse que j'avais pu lui faire entendre ; lui en dire davantage eût été trop affreux pour moi dans ce moment. Mais, lorsque la saignée m'eut donné du rclàclie, et qu'un peu de calme eut changé ma furie en douleur, je fis à ma mère un récit lidclc cl simple de mou amour, de la manière lioniM'Ic et sage dont mademoiselle B*** y avait i<''|)ondn , enfin de la ])romesse qu'elle avait bien \()idu me faire de ne jamais se marier sans que ma mère y coiisciilll. Après cela, lui dis-je,
• j'icllc blessure |>()iii- son cœur, quel déchirement poiif le mi(Mi,(|iic riiijustc cl sani^lant re|)roclic