LIVRE I
baigner mon lit de ses larmes. Le soir, le médecin trouva mon pouls encore un peu ému , mais j)aifaitement bien réglé.
Mon père, à son retour du petit voyage qu'il venait de faire à Clermont, nous annonça qu'il allait m'y mener, non pas comme l'aurait voulu ma mère pour continuer mes études et faire ma philosophie, mais pour apprendre le commerce. « C'est, lui dit-il, assez d'étude et de latin, il est temps que je pense à lui donner un état solide. J'ai pour lui une place chez un riche marchand; le comptoir sera son école. » Ma mère combattit cette résolution de toute la force de son amour, de sa douleur et de ses larmes ; mais moi , voyant qu'elle affligeait mon père sans le dissuader, j'obtins qu'elle cédât. Laissez -moi seulement arriver à Clermont; j'y trouverai, lui dis-je, le moyen de vous accorder.
Si je n'avais suivi que ma nouvelle inclination , j'aurais été de l'avis de mon père, car le commerce, en peu d'années, pouvait me faire un sort assez heureux; mais ni ma passion pour l'étude, ni la volonté de ma mère, qui, tant qu'elle a vécu , a été ma suprême loi , ne me permirent de prendre conseil de mon amour. Je partis donc avec l'intention de me réserver , matin et soir , une heure et demie de mon temps ^our aller en classe , et , en assurant mon patron que tout le reste de mes moments serait à lui , je me flattais qu'il serait content; mais il ne voulut point en-
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It'iidiv a c'ollr coinpusilioii , cl il lalliil opUrnilio le commerce el TétiKle. Eh (jiioi! moiisieiir, lui tli.^-jc, Iiuit liciircs j);ir jour fliiii tia\;iil assidu dans votre coiiiploir ne nous snfliseiil pas ! Ou'exi- ^eiiez-vous d'un cschiNe? H nie répondit (ju il dépendait de moi d'aller être plus libre ailleurs, .le ne nie le fis pas redire , et dans le moment même je pris cons^é de lui.
Je n'avais pour toute richesse rpie deux petits écus que mon père m'avait donnés pour mes menus plaisirs, et quelques pièces de douze sous (jue ma ^land'mère, en me disant adieu, m'avait i;lissées dans la niain ; mais la détresse où j allais tomber était la moindre de mes peines. En quittant l'état que mon père me destinait, j'allais contre sa volonté , je semblais me soustraire à son obéissance ; me pardonnerait -il? ne viendrait- il pas me réduire et me ranger à mon devoir? et quand même, dans sa colère, il m'abandonnerait, avec quelle amertume n'accuserait-il pas ma mère d'avoir contriljué à mon égarement ? La seule idée des chagrins ([ue je causerais à ma mère était un supplice pour moi. L'esprit troublé, l'ame abattue, j'entrai dans une église, je me mis en prière, dernier recours des malheureux. Là, comme par inspiration, me \int une pensée qui, loiil-a-rcMip, changea pour moi la perspective de la \ie et le rêve de lavenir.
lléconcilié avec moi-même, espérant l'être avec iiKjii jjere par la Sainteté <lu mulil cjue j avais à
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liii présenter, je commençai par luc donner nn gîte, en louant, auprès du collège, un cabinet aérien, où, pour meubles, j'avais un lit, une table , une chaise, le tout à dix sous par semaine, n'étant pas en état de faire un plus long bail. J'ajoutai à ces meubles un ustensile d'anachorète , et je fis ma provision de pain, d'eau claire et de pruneaux.
Après m'ètre établi, et avoir fait le soir chez moi une collation frugale, je me couchai, je dormis peu, et le lendemain , j'écrivis deux lettres, l'une à ma mère, où je lui exposais le refus inhumain que j'avais essuyé de cet inflexible marchand; l'autre à mon père, où, faisant parler la religion et la nature, je le suppliais, avec larmes, de ne pas s'opposer à la résolution qui m'était inspirée de me consacrer aux autels. Le sentiment que je croyais avoir de cette sainte vocation était en effet si sincère, et ma foi aux desseins et aux soins de la Providence était si vive alors , que j'énonçai dans ma lettre à mon père l'espérance presque certaine de n'avoir plus dorénavant aucune dépense à lui causer; et, pour continuer mes études, je ne lui demandais que son consentement et sa bénédiction.
Ma lettre fut un texte pour l'éloquence de ma mère. Elle crut voir ma route tracée par les anges, et rayonnante de lumière, comme l'échelle de Jacob. Mon père, avec moins de faiblesse, n'avait pas moins de piété. Il se laissa flécliir, et
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|)erniil a mu iiumc de inscrire ([u il adlicrait à mes saintes résolu lions, liu même temps, elle me lit j)asser quelques secours (Targcnt , dont je fis |)t'U (rusai(c;et bientôt je lus en élat de les lui rendre tels que je les a\ais reçus.
J'avais appris que le collège de Clermont , bien ])lus considérable cjue celui de ÎNIauriac, faisait seconder ses régents par des réj)étiteurs d'études; ce fut sur cet emploi que je fondai mon existence; mais, pour y être admis, il fallait, au plus vite, me faire un nom dans le collège, et, malgré mes quinze ans, gagner de haute lutte la confiance des régents.
J'ai oublié de dire qu'après la clôture des classes au collège de Mauriac, j'y étais allé prendre l'attestation de mon régent de rhétorique; il me l'avait donnée la plus complète qu'il avait pu; et, aj)rès l'avoir embrassé et remercié tendrement, je m'en allais les yeux encore humides, lorsque je rencontrai dans le corridor ce préfet qui m'avait si durement traité. « Vous voilà, monsieur! me dit-il; d'où venez-vous? — Je viens, mon père, de voir le P. Balme, et de lui faire mes adieux.
— Il vous aura donné sans doute une attestalion favorable. — Oui, mon père, très-favorable; et, j'en suis bien reconnaissant. — Vous ne me demandez pas la mienne; vous croyez n'en avoir pas besoin. — llélas! mon père, je serais bien heuieux de l'obtenir, mais je n'ose pas l'espérer.
— Entrez, me dit-il, flans ma cliand)re, je veux