LIVRE II. 8r
point de jardin. — Et c'est aussi de quoi je me suis étonué. — N'en soyez plus en peine; nous aurons Tun et l'autre. — Comment cela, mon père? je n'y vois point d'emplacement. — Quoi ! vous ne voyez pas en-deliors du fer-à- cheval qui ferme renceint€ du collège, vous ne voyez pas cette «glise des PP. Augustins, et ce jardin dans leur couvent ? — Eh bien ! mon père ? — Eh bien ! ce jardin, cette église, seront les nôtres; et c'est la Providence qui semble les avoir placés si près de nous. — Mais, mon père, les Augustins n'auront donc plus ni jardin, ni église? — Au contraire, ils auront une église plus belle et un jardin encore plus vaste ; nous ne leur ferons aucun tort, à Dieu ne plaise ! et en les délogeant nous saurons les dédommager. — Vous délogerez donc les PP. Augustins? — Oui, mon enfant, et leur maison sera, pour nos vieillards, une infirmerie, un hospice ; car il faut bien que nos vieillards aient une maison de repos. — Rien n'est plus juste, assurément ; mais je cherche où vous logerez les PP. Augustins. — N'en ayez point d'inquiétude : ils auront le couvent, l'église et le jardin des PP. Cordeliers. N'y seront-ils pas à leur aise, et beaucoup mieux qu'ils ne sont là? — Fort bien ! mais que deviennent les PP. Cordeliers ? — Je me suis attendu à cette objection, et il est juste que j'y réponde : Clermont et Mont-Ferrand faisaient deux villes autrefois, maintenant elles n'en font qu'une, et Mont-Ferrand n'est plus qu'un fau-
Memoires. I. 'J
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l)()ii!'p[ de Cloniionl ; aussi dit-oii ('.le rmout-rorraiid. Or-, muis sadic/ (juà Mont - l'crraud les Cordelieis ont un (oiixeiil siij)eilje; et nous concevez bien f|U il u esl pas nécessaire qu'une ville ait deux couvents de Cordeliers. Donc, en faisant passef cou\ de Clermont à Mont-Ferrand , on ne fait du mal à personne; et nous voilà, sans préjudice poiH' autrui, possesseurs de l'église, du jardin, du couvent de ces bons pères Augustins, qui nous sauront gré de léchange ; car il en faut toujours agir en bons voisins. Au reste, mon enfant, ce que je vous confie est encore le secret de la société; mais vous n'y êtes pas étranger; et je me plais dès-à-présent à vous regarder comme étant l'un des nôtres. »
Tel fut, autant qu'il m'en souvient, ce dialogue, où Biaise Pascal aurait trouvé le mot pour rire, et qui ne me })arut que sincère et naïf Ce que j'en infère aujourdhui ," c'est (jue ce ne fut pas sans intention préméditée que le professeur de rhétorique de ("-lerniont , le P. Noaillac, en passant par ma ville pour aller àToidouse, vint me demander à dîner.
Ma bonne mère, qui ne se doutait point de sa mission, non plus cpie moi, le reçut de son mieux; et, pendant le diuer, il la rendit heureuse, en lin exagérant mes succès dans l'art d'enseigner. A l'entendre , mes écoliers étaient distingués dans leurs classes, et il était aisé de reconnaître, en lisant les devoirs, ceux qui avaient
passé sous mes yeux. Je trouvais bien dans cette flatterie une politesse excessive ; mais je n'en voyais pas le but.
Vers la fin du repas , ma mère , selon l'usage du pays, nous ayant laissés seuls à table, mon jésuite fut à son aise. «A-présent , me dit-il, parlons de vos projets. Que vous proposez -vous, et quelle route allez-vous prendre ? » Je lui confiai les avances que mon évèque m'avait faites, et le dessein où nous étions, ma mère et moi, d'en profiter. Il m'écouta d'un air pensif et dédaigneux. « Je ne sais pas , me dit - il enfin , ce que vous trouvez de flatteur et de séduisant dans ces offres. Pour moi, je n'y vois rien qui soit digne de vous. D'abord le titre de docteur de Bourges est décrié au point d'en être ridicule; et, au lieu d'y prendre des grades , vous allez vous y dégrader. Ensuite mais ceci est un article trop
délicat pour y toucher. Il est des vérités qu'on ne peut dire qu'à son ami intime , et je n'ai pas avec vous le droit de m'expliquer si librement. » Cette réticence discrète eut l'effet qu'il en attendait. «Expliquez-vous, mon père, et soyez sûr, lui dis -je, que je vous saurai gré de m'avoir parlé à cœur ouvert. — Vous le voulez, dit -il, et en effet je sens que, dans un moment aussi critique, je ferais mal de vous dissimuler ce que je pense d'une affaire où je ne vois pour vous rien d'assuré que des dégoûts. — Et quels déij^oùts? lui demandai-je avec étonneraent. »
« Votre évèqiie , j)oursiii\il -il, csl lo meilleur homme du moudc; ses iulciilioiis sont droites; et il ne vous veut (|iic du bien, j'en suis persuadé. Mais ([uel jjien pense- t-il vous faire en vous mettant sous la dépendance et à la merci de cet archevêque de liourges? Durant vos cinq années de théologie et de séminaire , vous serez à sa pension, et vous vivrez de ses bienfaits; je veux croire aussi qu'il aidera votre famille de quelques secours charitables ( ces mots me glacèrent les sens); mais vous et votre mère , ètesvous faits pour être sur la hste de ses aumônes ? et en êtes -vous réduits là? — Assurément non, m'écriai-je. — C'est pourtant là, et pour longtemps peut-être, ce (jue l'on vous propose, ce que Ton vous fait espérer. — Il me semble, hii dis-je, que l'église a des biens dont la dispensation est remise aux évêques, tles biens qu'ils n'ont pas droit de posséder eux-mêmes, et dont seulement ils disposent ; et ces biens -là, ces bénéfices, on peut les recevoir de leurs mains sans rougir. — Vraiment, c'est-là, me dit-il, Tappàl dont ils agacent l'ambition des jeunes gens. Mais quand et à quel |)rix leur viennent ces biens qu'ils attendent .' Vous ne connaissez pas l'esprit de domination et d'empire cpi'exercent sur leurs protégés ces tardifs et lents bienfaiteurs. Leur crainte est qu'on ne leur échappe; et ils prolongent, le plus long -temps cju'ils peuvent, l'étal de dépendance et d'asservissement où ils tiennent