LIVRE II. Bo
ces malheureux. Ils donnent aisément et libéralement à la faveur, à la naissance; mais si le mérite infortuné en obtient jamais quelque grâce, il l'achète bien chèrement! — Vous me montrez , lui dis -je, bien des ronces et des épines où je ne voyais que des fleurs; mais, dans ma situalion , chargé d'une famille qu'il faut que je soutienne , et qui a besoin de mon appui , que me conseillez-vous de faire? — Je vous conseille, me dit-il, de vous mettre en position de protéger vous-même, et non pas d'être protégé. Je connais un état où tout homme qui se distingue a du crédit et des amis puissants. Cet état , c'est le mien. Toutes les voies de la fortune et de l'ambition nous sont personnellement interdites ; mais elles sont toutes ouvertes à tout ce cjui nous appartient. — Vous me conseillez donc de me faire jésuite? — Oui, sans doute! et bientôt, par des moyens qui nous sont connus , votre mère sera tranquille , ses enfants seront élevés , l'Etat lui - même en prendra soin ; et , lorsqu'arrivera le temps de les pourvoir , il n'est point de facilités que nos relations ne vous donnent. Voilà pourquoi la fleur de la jeunesse de nos collèges ambitionne et sollicite l'avantage d'être reçue dans cette société puissante ; voilà pourquoi les chefs des plus grandes maisons veulent y être affiliés. — J'ai regardé , lui dis -je, votre société comme une source de lumières ; et , pour un homme qui veut s'instruire et développer ses
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talents, je me suis dit cent fois qu'il n'y avait rien de mieux que de vivre au milieu de vous; mais dans vos réîi[lements deux choses me répugnent : la longueur du noviciat , et l'obligation de commencer par enseigner les basses classes. — Pour le noviciat, me dit-il, ce sont deux ans d'épreuve qu'il faut subir : la loi en est invariable ; mais, pour les basses classes, je crois pouvoir répondre que vous en serez dispensé. « En discourant ainsi , nous bu\ions d lui vin capiteux. La tète du jé.suite s'exaltait en jactance de la considération dont jouissait sa compagnie, et de l'éclat qui en rejaillissait sur les individus.» Rien, disait-il, n'est comparable aux agréments dont jouit dans le monde un jésuite, homme de mérite : tous les accès lui sont faciles; par-tout l'accueil le plus favorable, le plus flatteur lui est assuré. » Son éloquence fut si pressante , qu'à la fin elle m'entraîna.
« Me voilà décidé, lui dis-je, à remercier mon évéque. Le reste demande ini peu plus de réflexion. jMais je compte aller à Toulouse; et là, si ma mère y consent, j'achèverai de suivre vos conseils. >>
.le connuuniquai à ma mère les observations du jésuite sur le désagrément d'aller à Bourges me constituer le pensionnaire de l'archevêque. Elle cul la même délicatesse et la jnéme fierté que nioi, et nos deux lettres à mon évèque fuivnl écrites dans cet esprit. Il ne me manc[uait
plus que (le la cousulter sur le desseiu de me faire jésuite. Je n'en eus jamais le courage. Ni sa faiblesse , ni la mienne , n'auraient pu soutenir cette consultation : pour la raisonner de sang- froid, il fallait être éloigné fun de l'autre. Je me réservai de lui écrire , et je me rendis à Toulouse , irrésolu moi-même encore sur ce que j'allais devenir. Dirai -je qu'en chemin je manquai encore ma fortune ?
Un muletier d'Aurillac , qui passait sa vie sur le chemin de Clermont à Toulouse, voulut bien se charger de moi. J'allais sur l'un de ses mulets , et lui, le plus souvent à pied, cheminait à côté de moi. « Monsieur l'abbé, me dit -il, vous serez obligé de passer chez moi quelques jours , car mes affaires m'y arrêtent. Au nom de Dieu, employez ce temps -là à guérir ma fille de sa folle dévotion. Je n'ai qu'elle, et pas pour un diable elle ne veut se marier. Son entêtement me désole. M La commission était délicate ; je ne la trouvai que plaisante ; je m'en chargeai volontiers.
Je me figurais, je l'avoue, comme une bien pauvre demeure celle d'un homme qui trottait sans relâche à la suite de ses mulets, ayant tantôt la pluie , tantôt la neige sur le corps , et par les chemins les plus rudes. Je ne fus donc pas peu surpris lorsqu'en 'entrant chez lui, je vis une maison commode , bien meublée , d'une propreté singulière, et qu'une espèce de sœur grise, jeune, fraîche, bien faite, vint au-devant de Pierre
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(c'était le nom dit muletier ), et l'embrassa en l'appelant son j)cre. Le souper (ju'elle nous lit servir n'avait pas moins l'air de l'aisance. Le j;ii;ot était tendre et le vin excellent. La cliamhre que l'on me donna avait, dans sa simplicité, presque l'élésçance du luxe. Jamais je n'avais été si mollement couché. Avant de m'endormir, je réfléchis sur ce que j'avais vu. « P^st-ce, dis-je en moimême, pour passer quelques heures de sa vie à sou aise que cet homme en tracasse et consume le reste en de si pénibles travaux? Non, c'est une vieillesse tranquille et reposée qu'il travaille à se procurer, et ce repos, dont il jouit en espérance, le soulage de ses fatigues. Mais cette fille unique qu'il aime tendrement, par quelle fantaisie, jeune et jolie comme elle est , s'est-elle vctue en dévote ? Pounpioi cet habit gris, ce linge plat, cette croix d'or sur sa poitrine et cette guimpe sur son sein ? Ces cheveux qu'elle cache comme sous im bandeau sont pourtant dune jolie teinte. Le peu que l'on voit de son cou est blanc connue l'ivoire. Et ces bras! ils en sont aussi de cet ivoire pur, et ils sont faits au tour! » Sur ces réflexions je m'endormis, et le lendemain j'eus le plaisir de <léjeùner avec la dévote. Llle me demanda obligeamment des nouvelles de mon sommeil. « Il a été fort doux , lui dis-je; mais il n'a pas été tranquille, et les songes l'ont agité? Et vous, mademoiselle, avez -vous bien dormi ? — Pas mal, grâce au Ciel, me dit-elle. — Avez -vous fait aussi des
rêves ?» Elle rougit , et répondit qu'elle rêvait bien rarement. « Et quand vous rêvez, c'est aux anges? — Quelquefois aux martyrs, dit-elle en souriant. — Sans doute aux martyrs que vous faites ? — Zvloi ! je ne fais point de martyrs. — Vous en faites plus d'un, je gage, mais vous ne vous en vantez pas. Pour moi, lorsque dans mon sommeil je vois les cieux ouverts, ce n'est presque jamais qu'aux vierges que je rêve. Je les vois, les unes en blanc, les autres en corset et en jupon de serge grise, et cela leur sied mieux que ne ferait la plus riche parure. Rien dans cet ajustement simple n'altère la beauté naturelle de leurs cheveux ni de leur teint; rien n'obscurcit l'éclat d'un front pur, d'une joue vermeille; aucun pli ne gâte leur taille ; une étroite ceinture en marque et en dessine la rondeur. Un bras pétri de lys et une jolie main avec ses doigts de roses sortent , tels que Dieu les a faits , d'une manche unie et modeste, et ce que leur guimpe dérobe se devine encore aisément. Mais quelque plaisir que j'aie à voir en songe toutes ces jeunes filles dans le Ciel, je suis un peu affligé, je l'avoue , de les y voir si mal placées. — Où les voyezvous donc placées? demanda -t -elle avec embarras.— Hélas! dans un coin, presque seules, et (ce qui me déplaît encore bien davantage) auprès des pères capucins. — Auprès des pères capucins! s'écria -t- elle en fronçant le sourcil. — Hélas! oui , presque délaissées , tandis que des augustes
mères de faniille, environnées de leurs enfants (Hi\lKs oui élevés, de leurs époux qu'elles ont rendus bienheureux déjà sur la terre , de leurs parents cjw'clles ont consolés et réjouis dans leur \iiilli.sse en leur assurant des appuis, sont dans une place éniinente, en vue à tout le Ciel, et toutes brillantes de gloire. — Et les abbés, denianda-t-elle d'un air malin, où les a-t-on mis? - — -S'il V en a, répondis-je, on les aiu\i peut-être aussi nichés dans quelque coin éloigné de celui des vierges. — Oui, je le crois, dit-elle , et Ton a fort bien fait , car ce serait pour elles de dangereux voisins. »
Cette querelle sur nos états réjouissait le bon homme Pierre. Jamais il n'avait vu sa fille si éveillée et si parlante; car j'avais soin de mettre dans mes agaceries , comme dirait jMontaigne , une aigre-douce pointe de gaîté piquante et flatteuse qui semblait la fâcher, et dont elle me savait gré. Son père enfui, la veille de son départ et du mien pour Toidouse, me mena seul dans sa chaml)re, et me dit : «Monsieur l'abbé, je vois Ijien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez (Kaccorfi. Il faut pourtant que cette querelle de dévote et d'abbé finisse. Il y a bon moyen pour cela; c'est de jeter tous les deux aux orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance que, si vous le voulez, elle ne se fera ])as long- temps tirer l'oreille pour le voulf)ir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le