K M A R M O N T E L. IX
ses tragédies la plus faiblement écrite. Il racoiilc avec naïveté comment la chute de cette pièce , rapprochée du succès des premiers écrits de J. -J. Rousseau, qui ne s'était fait auteur qu'à quarante ans passés, lui fit faire siu' lui-même un retoiu' salutaire , et comment il se reprocha de ne s'être pas donné le temps de penser avant que d'écrire , et sur-tout de s'être trop hâté de produire dans le genre le plus difficile et le plus périlleux ; modestie rare dont l'exemple est bon à rappeler encore aujourd'hui.
Je suis néanmoins disposé à croire qu'il s'est jugé lui-même trop rigoureusement, et je renverrai les critiques trop sévères à plusieurs de ses pièces, où ils reconnaîtront, j'ose le dire, de véritables beautés. J'ajouterai un témoignage qui ne sera pas suspect, celui de M. de la îiarpe, qui , après avoir employé soixante-dix pages de son Cours de Littérature à critiquer avec beaucoup de dureté les trois premières tragédies de Marmontel , dit , de la quatrième , les Héraclides , que c'est une pièce très-régulière , dont le fonds est vraiment tragique, l'exécution généralement bonne et quelquefois belle, et qui , remise sous les jeux d'un public impartial, s'établirait sur la scène, où elle mérite de rester; et de Numitor , que cet ouvrage est digne d'estime, et qu'il serait à souhaiter qu'on
le remit au théâtre. Sur quoi j'observerai que, si l'on (loil savoir ^ré au critique qui loue ce qui est bien après avoir blànié ce qui est mal , on peut lui reprocher avec justice Tàpreté avec laquelle il \a poursuivant les productions de la jeunesse d'un auteur presque octogénaire, parvenu par le tra\ail à mûrir et à [)ertectionner son talent, et qui n'a parlé lui-même de ses ouvrages dramatiques qu'avec une grande modestie.
Marmontel nous apprend que le peu de succès de ses dernières tragédies donna à son esprit un caractère ini peu [)lus mâle et même mie teinte de philosophie; et en effet il contracta dès -lors avec les éditeurs et les auteurs de \ Encyclopédie ^ une liaison et une amitié qui n'a fini qu'avec la vie, et il commença à coopérer lui-même à ce grand ouvrage.
Les principes de la littérature entrant dans le tableau des connaissances humaines, tracé par Bacon , les hommes de lettres qui dirigeaient ce travail, et (jui avaient apprécié les talents de Marmontel et connaissaient son activité, lui confièrent le .soin de traiter cette partie. Les articles qu'il a foiuMiis à \ Encyclopédie ^ sont ceux-là même qui ont formé depuis '^Q'^i Eléments de Littérature , dont je parlerai tout-à-l'heure ; mais je m'arrêterai ici un inomeiit pour considérer en lui le
coopérateur de cette grande entreprise , monument qui conservera la mémoire du siècle qui Fa élevé, et celle des hommes de lettres qui ont concouru à le construire.
Je sais qu'en présentant Marmontel comme l'ami des éditeurs de X Encyclopédie et le compagnon de leurs travaux , je lui fiiis partager les anathèmes auxquels est en butte aujourd'hui ce que certains zélateurs appellent la philosophie du dix -huitième siècle, sans s'être jamais bien défini ce qu'ils entendent par ces paroles. On leur demande en effet depuis long-temps, qu'estce que cette philosophie dont vous faites tant de bruit? Est-ce celle de Fontenelle , de Vauvenargues, de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau , de Buffon , de Condillac , de Mably , de d'Alembert, de Thomas, de Turgot, de Saint- Lambert, etc.? Tous ces écrivains sont en effet des philosophes du . dix-huitième siècle ; mais , comme dans ce nombre il n'y en a pas deux qui aient eu exactement les mêmes opinions , il est impossible , si l'on veut s'entendre et être entendu , de trouver en eux une philosophie commune à tous. Mais je me trompe. Oui ! tous ces hommes ont eu une même philosophie ; c'est cette ardeur de savoir, cette activité de l'esprit qui ne veut pas laisser un effet sans en recher-
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(lier In (•;ni>(',iiii [)Iu'iioni(Mio sans explicalioii , une assertion sans piHinc, inic ojjjcction sans réponse, une erreur sans la combattre, un mal sans on tliciHlici' le remèfl(',nn bien possible sans làeiici- d'v allcnidre ; c'est ce mon\cment général des esprits qui a marqué le dix-buitième siècle et qui fera à jamais sa gloire ; c'est par-là que ces liommes utiles se ressemblent tous; voilà la pbilosopliie qui lenr est commune.
A.bî si leurs ennemis conviennent que c'est là le but auquel tendent leurs traits, rendons-leur grâces de leur francbise; car leur aveu équivaut à celui-ci : Nous ne voulons pas que Thonmie devienne plus éclaire, de peur qu'il ne veuille aussi devenir plus libre et plus beureux, et je ne puis croire c[u'ils puissent mettre à iin une pareille entreprise, ni qu'une grande nation laisse jamais poser de telles bornes à ses progrès.
Oui, je le dirai sans détour, lorsque dans Tàge où l'ame a sa première énergie, où tous les pencliants sont bons, où la vérité a jiour nous des cbarmes si puissants, on a été témoin de ce grand et beau mouvement, de celle tendance vers le bien et la vérité, universelle sans être concertée, lorsqu'on a connu et pialiqué les principaux moteurs ^\c celle noble entreprise, lorsqu'on a j)artagé leur cntbousiasmc et secondé leurs eflorK