LIVRE II. f)I
commerce j'ai fait dix ans les commissions do votre brave homme de père , et que cliacnn me dit que vous lui ressemblez , je veux agir avec vous rondement et cordialement. » Alors , dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit , me montrant des monceaux d'écus : « Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a qu'un mot qui serve : voilà ce que j'ai amassé, ce que j'amasse encore pour mes petits enfants, si ma fille m'en donne; pour vos enfants, si vous voulez et si vous lui faites vouloir. »
Je ne dirai point qu'à la vue de ce trésor je ne fus point tenté. L'offre en était pour moi d'autant plus séduisante , que le bon homme Pierre n'y mettait d'autre condition que de rendre sa fille heureuse. « Je continuerai, disait- il , de mener mes mulets : à chaque voyage, en passant je grossirai ce tas d'écus dont vous aurez la jouissance. Ma vie, à moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la force et la santé, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me roidira les jarrets , je viendrai achever de vivre et me reposer près de vous. — Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis -je, aura mérité ce repos d'une heureuse et longue vieillesse! Mais à quoi pensez-vous , de vouloir donner pour mari à votre fille un homme qui a déjà cinq enfants ? — Vous , monsieur l'abbé ! cinq enfants à votre âge! — Hélas! oui. N'ai-je pas deux sœurs et trois frères? Ont-ils d'autre père
que moi? C'est de mon bien et non pas du voire que ceux-là doivent vivre; c'est à moi de leur en gagner. — Et pensez- vous en gagner avec du latin , me dit Pierre, comme moi avec mes mulets? — Je Tespère, lui dis-je; mais au moins ferai-je pour eux tout ce qui dépendra de moi. — Vous ne voulez donc pas de ma dévote ? Elle est pourtant gentille, et sur- tout à -présent que vous l'avez émoustillée. — Assurément, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable, et j'en serais tenté plus que de vos écus. Mais, je vous le dis, la nature m'a déjà mis cinq enfants sur les bras; le mariage m'en donnerait bientôt cinq autres, peut-être plus, car les dévotes en font beaucoup, et ce serait trop d'embarras. — C'est dommage, dit-il : ma fille ne voudra plus se marier. — Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je , qu'elle n'a plus pour le mariage le même éloignement. Je lui ai fait voir que dans le Ciel les bonnes mères de famille étaient fort au-dessus des vierges; et en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de lui mettre dans lame ce nouveau genre de dévotion. » Ma prédiction s'accomplit.
Arrivé à Toulouse, j'allai voir le P. Noaillac. «A'^otre affaire est bien avancée, me dit -il ; j'ai trouvé ici plusieurs jésuites qui vous connaissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous êtes pro- ])osé, agréé; dès demain vous entrerez, si vous voidez. Le proxincial vous attend.» Je fus un peu surpris qu'il se fût tant pressé; mais, sans lui en
faire aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le trouvai en effet disposé à me recevoir aussitôt que bon me semblerait , si ma vocation , disait-il , était sincère et décidée. Je répondis qu'en quittant ma mère, je n'avais pas eu le courage de lui déclarer ma résolution , mais que je n'irais pas plus avant sans la consulter et lui demander son aveu; que je me réservais le temps de lui écrire et de recevoir sa réponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le quittant j'écrivis.
La réponse arriva bien vite; et quelle réponse, grand Dieu ! quel langage et quelle éloquence ! Aucune des illusions dont le P. Noaillac m'avait rempli la tète n'avait fait impression sur l'esprit de ma mère. Elle n'avait vu que la dépendance absolue, le dévouement profond, l'obéissance aveugle dont son fils allait faire vœu en prenant l'habit de jésuite. «Et comment puis-je croire, me disait-elle, que vous serez à moi? Vous ne serez plus à vous-même. Quelle espérance puisje fonder pour mes enfants sur celui qui lui-même n'aura plus d'existence que celle dont un étranger pourra disposer d'un coup d'œil. On me dit, on m'assure que, si, par le caprice de vos supérieurs, vous êtes désigné pour aller dans Flnde, à la Chine , au Japon , et que le général vous y envoie, il n'y a pas même à balancer, et que, sans résistance et sans réplique , il faut partir. Eh quoi ! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un être
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libre, ne vous a-t-il donné une raison saine, un bon cœur, luic aine sensible; ne vous a-t-il doué d'une volonté si iiaturclk'nu'nt droite et juste, et des inclinations qui font lliomme de bien, que pour vous réduire à l'état d'une macbine obéissante? Ali! croyez -moi, laissez les vœux, laissez les règles inflexibles à des âmes qui sentent le besoin qu'elles ont d'entraves. J^ose vous assurer, moi qui vous connais bien, que plus la votre sera libre, plus elle sera sûre de ne rien vouloir que d'honnête et de louable. O mon cher fils ! rappelez-vous ce moment horrible et cher à ma mémoire, tout déchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment où, au milieu de votre famille accablée, Dieu vous donna la force de relever ses espérances en vous déclarant son appui. Le rendrez -vous meilleur, en le rendant esclave, ce cœur (jue la nature a fait capable de ces mouvements? Et, lorsqu'il aura renoncé à la liberté de les suivre, lorsque rien de vous-même ne sera plus à vous , que deviendront ces résolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frères , vos sœurs, votre mère ? Ah ! vous êtes perdu pour eux .ils n'attendent plus rien de vous. INIes enfants ! votre second père va mourir au monde et à la nature; pleurez-le; et moi, mère désespérée, je pleurerai mon fils, je pleurerai sur vous qu'il aura délaissés. O Dieu ! c'était donc là ce qui se méditait chez moi à mon insu, avec ce perfide jésuite! Il venait dérober ini fils à inie pauvre