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du ridicule qui naissait du contraste de mes fonctions et de mon âge. Presque toute l'école avait de la barbe , et le maître n'en avait point. Au sourire un peu dédaigneux qu'excitait ma présence, j'opposai un air froid et modeste avec dignité ; et tandis que Morin causait avec les supérieurs, je m'informai avec les jeunes gens de la règle de leur maison pour le temps des études et pour l'heure des classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avaient à se pourvoir, afin d'approprier leurs lectures à leurs études; et, dans tous mes propos, j'eus soin qu'il n'y eût rien ni de trop jeune , ni de trop familier ; si bien que , vers la fin de la conversation, je m'aperçus que, de leur part, une attention sérieuse avait pris la place du ton léger et de fair moqueur par où elle avait commencé.
Le résultat de celle que Morin venait d'avoir avec les supérieurs, fut que le lendemain matin j'irais donner ma première leçon.
J'étais piqué du sourire insultant que j'avais essuyé en me présentant chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il est du bel usage de dicter à la tête des leçons de philosophie une espèce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la sagesse où Ton introduit ses disciples, et qui par conséquent doit réunir un peu d'élégance et de majesté. Je composai ce morceau avec soin; je fappris par cœur; je traçai et j'appris de même le
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j)laM (jiii (K'N.iil prc'sciiUr rordojîiiaiicc de ICdi- (icc, et, la trie pleine de mon ()l)jt'l , je m'en allai gravement et fièrenient monter en chaire. Voilà mes jeunes lîcrnardins assis autour de moi , et leurs supérieurs del)<)ut, appuyés sur le dos des bancs, el impatients de m'entendre. Je demande si Ton est prêt à écrire sous ma dictée. On me répond (ju'oui. Alors les bras éroisés, sans cahier .sous les yeux, et, comme en parlant crahondance, je leur dicte mon préambule, et puis ma distribution de ce cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales et les points les plus éminents.
Je ne puis me rappeler sans rire l'air ébahi M qu'avaient mes Bernardins, et avec quelle estime ^ profonde ils m'accueillirent lorsque je descendis de chaire. Cette première espièglerie m'avait trop bien réussi pour ne pas continuer et soutenir mon personnage. J'étudiais donc tous les jours la leçon que j'allais dicter, et, en la dictant de mémoire , j'avais l'air de produire et de composer sur-le-champ. A quelque temps de là , IMorin alla les voir, et ils lui parlèrent de moi avec l'étonnement dont on parlerait d'un prodige. Ils lui montrèrent mes cahiers; et, lorsqu'il voulut bien me témoigner lui-même sa surprise que cela fut dicté de tèle, je lui répondis par une sentence d'Horace que Boileau a traduite ainsi :
Ce que l'on conçoit bien s'c'nonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisément.
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Ainsi, chez les gascons, je débutai par une gasconnade ; mais elle m'était nécessaire, et il arriva que , le professeur Bernardin étant venu prendre sa place , Morin , qui ne pouvait suffire au nombre d'écoliers qui s'adressaient à lui, m'en donna tant que je voulus. D'un autre côté, la fortune vint encore au-devant de moi.
Il y avait à Toulouse un hospice fondé pour les étudiants de la province du Limosin. Dans cet hospice, appelé le collège de Sainte -Catherine, les places donnaient un logement et 200 livres de revenu , durant les cinq années de grades. Lorsqu'une de ces places était vacante , les titulaires y nommaient au scrutin , bonne et sage institution. Ce fut dans l'une de ces vacances que mes jeunes compatriotes voulurent bien penser à moi. Dans ce collège, où la liberté n'avait pour règle que la décence, chacun vivait à sa manière ; le portier et le cuisinier étaient payés à frais communs. Ainsi, par mon économie, je pus verser dans ma famille la plus grande partie du fruit de mon travail ; et cette épargne , qui suivait tous les ans l'accroissement de mon école , devint assez considérable pour commencer à mettre mes parents à leur aise. Mais, tandis que la fortune me procurait les jouissances les plus douces , la nature me préparait les plus déchirantes douleurs. J'eus cependant encore quelque temps de prospérité.
En feuilletant par hasard un recueil des pièces
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couronnées à rAcadéniic (U's Ji-ii.v (loiaiix , je fus frappé de la licliesse des pii\ (inelle distril)nait : c'étaient des fleuis d'or el d ari;ciil. Je ne fus pas énieivcillé de nicnie de la beauté des pièces qui reniporlaient ces prix, et il me parut assez facile de faire mieux. Je pensai au plaisir d'envoyer à ma mère de ces bouquets d'or et d'argent, et au plaisir cpielle aurait elle-même à les recevoir de ma main. De -là me vint l'idée et l'envie d'être poëte. Je n'avais point étudié les règles de notre poésie. J'allai bien vite faire emplette d'un petit livre (|ui enseignait ces règles, et, par le conseil du libraire , j'acquis en même temps im exemplaire des odes de Rousseau. Je méditai l'une et l'autre lecture, et incontinent je me mis à chercher dans ma tête quelque beau sujet d'ode. Celui auquel je m'arrêtai fut l'invention fie la poudre à canon. Je me souviens qu'elle commençait par ces vers :
Toi qu'une infernale Euménide Pétrit (le ses sanglantes mains.
Je ne revenais pas de mon étonnement d'avoir fait une ode si belle. Je la récitais dans l'ivresse de renthousiasme et de l'amour-propre , et , en la mettant au concours, je n'avais aucun doute qu'elle ne remportât le prix. Elle ne l'eut point; elle n'obtint pas même le consolant honneur de l'accessit. Je fus outré, et, dans mon indignation, j'écrivis à Voltaire , et lui criai vengeance en lui
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envoyant mon ouvrage. On sait avec quelle bonté Voltaire accueillait les jeunes gens qui s'annonçaient par quelque talent pour la poésie : le Parnasse français était comme un empire dont il n'aurait voulu céder le sceptre à personne au monde, mais dont il se plaisait à voir les sujets se multiplier. Il me fit une de ces réponses qu'il tournait avec tant de grâce, et dont il était si libéral. Les louanges qu'il y donnait à mon ouvrage me consolèrent pleinement de ce que j'appelais l'injustice de l'Académie, dont le jugenjent ne pesait pas, disais-je , un grain dans la balance contre un suffrage tel que celui de Voltaire. Mais ce qui me flatta beaucoup plus encore que sa lettre , ce fut l'envoi d'mi exemplaire de ses œuvres , corrigé de sa main , dont il me fit présent. Je fus fou d'orgueil et de joie, et je courus la ville et les collèges avec ce présent dans les mains. Ainsi commença ma correspondance avec cet homme illustre , et cette liaison d'amitié qui , durant trente -cinq ans, s'est soutenue jusqu'à sa mort, sans aucune altération.
Je continuai de travailler pour l'académie des Jeux floraux, et j'obtins des prix tous les ans; mais pour moi , le dernier de ces petits triomphes littéraires eut un intérêt plus raisonnable et plus sensible que celui de la vanité , et c'est par-là que cette scène mérite d'av<jir place dans les souvenirs que je transmets à mes enfants.
Comme dans l'estime des hommes tout n'est
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apprécié cpic par comparaison , et qu'à Toulouse il n'y avait rien en littérature de plus brillant que le succès dans la lice des Jeux floraux, i'assenihlée piiMicpie de cette Académie , pour la distribution des prix, avait la pompe et l'affluence d'une grande solennité. Trois députés du parlement la présidaient; les capitouls et tout le corps de ville y assistaient en robe; toute la salle, en ampbithéàtre , était remplie du plus beau monde de la ville et des plus jolies femmes. La brillante jeunesse de l'université occupait le parterre autour du cercle académique : la salle, qui est trèsvaste , était ornée de festons de fleurs et de lauriers, et les fanfares de la ville, à chaque prix que l'on décernait, faisaient retentir le capitole d'un bruit éclatant de victoire.
J'avais mis cette année -là cinq pièces au concours, une ode, deux poème;> et deux idylles. L'ode manqua le prix ; il ne fut point donné. Les deux |)oèmes se balancèrent; l'un des deux eut le prix de poésie épique, et l'autre \\\\ j)rix de prose qui se trouvait vacant. L'une des deux idylles obtint le prix de poésie pastorale , et l autre l'accessit. Ainsi, les trois prix, et les seuls (pie l'Académie allait distribuer , j'allais les recevoir. Je me rendis à l'a.ssemblée avec des tressaillements de vanité, que je n'ai pu me rappeler depuis sans confusion et sans pilié de ma jeunesse. Ce fut bien pis, lorsque je fus chargé de mes fleurs et de mes couronnes. Mais «piel est le