‹ Œuvres complètesChapitre 54 sur 196 · LIVRE I I. lo · texte numérisé non relu

LIVRE I I. lo

poc'te de vingt ans à qui pareille chose n'eût pas tourné la tète ?

On fait silence dans la salle; et, après l'éloge de Clémence Isaure , fondatrice des Jeux floraux , éloge inépuisable, prononcé tous les ans au pied de sa statue, vient la distribution des prix. On annonce d'abord que celui de l'ode est réservé. Or on savait que j'avais mis luie ode au concours; on savait aussi que j'étais l'auteur d'une idylle non couronnée: on me plaignait, et je me laissais plaindre. Alors on nomme à haute voix le poème auquel le prix est accordé; et, à ces mots, que V auteur s'avance, je me lève, j'approche, et je reçois le prix. On applaudit, comme de coutume, et j'entends dire autour de moi : « Il en a manqué deux , il ne manque pas le troisième; il a plus d'une corde et plus d'une flèche à son arc. » Je vais modestement me rasseoir au bruit des fanfares; mais bientôt on entend l'annonce du second poème , auquel l'Académie a cru devoir, dit- elle, adjuger le prix d'éloquence , plutôt que de le réserver. L'auteur est appelé, et c'est encore moi qui me lève. Les applaudissements redoublent , et la lecture de ce poème est écoutée avec la même complaisance et la même faveur que celle du premier. Je m'étais remis à ma place , lorsque l'idylle fut proclamée , et l'auteur invité à venir recevoir le prix. On me voit me lever pour la troisième fois. Alors , si j'avais fait Ginna, Atlialie et Zaïre, je n'aurais pas

élo |>Iiis applaudi. T,"<Tr«i\cs(enc<.' des esprits fut extrême: les lioimiu-s. à travers la fntde , nie portaient snr les mains; les femmes m'eni])rassaient. Légère fnmée de vaine gloire ! Qni le sait mienx rpie moi,puisqne de mes essais qn'ou troiixait si hiillants, il n'y en a pas im seul qui, quarante ans après, relu même avec indnlgence, mail paru digne davoir place dans la collection de nies œuvres ? Mais ce qui me touche sensiblement encore de ce jour si flatteur pour moi, c'est ce que je vais raconter.

Au milieu du tumulte et du bruit d'un peuple enivré, deux grands bras noirs s'élèvent et s'étendent vers moi. Je regarde, je reconnais mon régent de troisième, ce bon père Malosse, qui, séparé de moi depuis plus de huit ans, se retrouvait à cette fête. \ l'instant je me précipite, je fends la foule, et me jetant dans ses bras avec mes trois prix ; « Tenez , mon père , ils sont à vous, lui dis-je , et c'est à vous que je les dois. » I.e bon jésuite levait au ciel ses yeux pleins de larmes de joie, et je puis dire que je fus plus sensible au plaisir que je lui causais qu'à l'éclat de de mon triomplie. Ah! mes enfants, ce qui intéresse le cœur et lame est doux dans tous les temps : on s'y complaît toute \n vie. Ce qui n'a flatté que l'orgueil (]u l)el esprit ne nous revient que comme un vain songe dont on rougit d'avoir trop follement chéri Terreur.

Ces amusements littéraires , quoique bien se-

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