‹ Œuvres complètesChapitre 65 sur 196 · I. IVRL III. lÔC · texte numérisé non relu

I. IVRL III. lÔC

malhonnête de refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes.

Beauvin avait reçu quelque secours de son pays ; je n'en avais aucun à recevoir du mien , et j'allais être au bout de mes finances. Il n'était donc ni juste ni possible , vu sa nouvelle façon de vivre , que nous fussions plus long-temps en communauté de dépense.

Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettais l'aisance et la tranquillité dont je jouissais à Toulouse, je ne sais quelle heureuse influence de mon étoile ou de la bonne opinion que Voltaire donnait de moi, fit souhaiter à une femme, dont je révère la mémoire , que je voulusse me charger d'achever l'éducation de son petit -fils. Ah! de toute manière, le souvenir de cet événement doit être bien cher à mon cœur. Quels agréments inestimables de société et d'amitié il a répandus sur ma vie! et de quelles années de bonheur il m'a fait jouir !

Un directeur de la compagnie des Indes , nommé Gilly, intéressé dans un commerce maritime qui d'abord l'avait enrichi, et qui depuis l'a ruiné, avait dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mère, madame Harenc, avait bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans la vieillesse d'une femme plus d'amabilité que n'en avait madame ïlaienc, et à cette

I jO M 1 M o I n r S.

amabilité se joignait le plus ç^mmikI sens , la plus rare prndcnce et la plus solide vcriii. IlIIc était, au premier aspeel , (Tune laiileur repoussante; mais bientôt tous les cliarmcs de resj)rit et du caractère perçaient à travers cette laideur, et la faisaient, non pas oublier, mais aimer. Madame llarenc avait un (ils unique, aussi laid qu'elle, et aussi aimable. C'est ce M. de Présle, qui, je crois, vit encore, et qui s'est long-temps distingué par son goût et par ses lumières parmi les amateurs tles arts. Leur société, composée avec choix, avait pour caractère l'intimité, la sûreté, une sérénité paisible et quelquefois riante, et la plus parfaite harmonie des sentiments, des goûts et des esprits. Quelcjues femmes , toujours les mêmes et tendrement unies, en faisaient l'ornement : c'était la belle Desfourniels qui, pour la régularité, la délicatesse des traits et leur fmesse inimitable , était le désespoir des plus habiles peintres, et à qui la nature semblait avoir exprès et à plaisir formé une ame assortie à un si beau corps; c'était sa sœur, madame de Valdec, aussi aimable, quoique moins belle, mère alors bienheureuse de cet infortuné de Lessart que nous avons vu égorger à Versailles avec les autres prisonniers d'Orléans; c'était la jeune Desfourniels, depuis comtesse de Chabrillant, qui, sans avoir ni la beauté, ni le naturel de sa mère, mêlait avec un peu d'aigreur tant d'agrément du côté de l'esprit, qu'on pardonnait sans peine à sa vivacité ce qu'il

y avait quelquefois de trop piquant dans ses saillies. Une demoiselle Lacome,amie intime de madame Harenc, avait, parmi ces caractères, un ton de raison saine et douce qui se conciliait avec tous. M. de Presle , curieux de toutes les nouveautés littéraires , en faisait un recueil exquis , et nous en donnait la primeur. Ce M. de Lanlage, dont je viens d'habiter le château dans cette vallée, et son frère ahié, homme d'esprit, passionné pour Rabelais, portaient là le bon goût de l'ancienne gaieté. Je n'oublierai point, en parlant de cette société charmante, le bon M. de rOsilière, l'H^mm^ le plus sincèrement philosophe que j'aie connu après M. de Vauvenargues, et qui, «par le contraste de la sagesse de son esprit avec la naïve candeur de son ame et de son langage, faisait penser à la Fontaine.

C'est là que je fus appelé et que je fus bientôt chéri comme l'enfant de la maison. Jugez de mon bonheur , lorsqu'à tant d'agréments se trouva joint celui d'avoir pour disciple un jeune homme bien né, d'une innocence pure, d'une docilité parfaite, avec assez d'intelligence et de mémoire pour ne rien perdre de mes leçons. Il est mort avant l'âge d'homme, et en lui la nature a détruit l'un de ses plus charmants ouvrages. Il était beau comme Apollon, et je ne m'aperçus jamais qu'il se doutât de sa beauté. Ce fut auprès de lui, et sans lui dérober aucun des moments et des soins que je devais à ses études, que j'ache-

\ai ma lr;tf;é(lio. J Obtins encore le prix de poésie eelle année-là, et je la (onipterais parmi les plus lienieiises de ma vie, sans le chagrin où nie ])lon- ;iea lévénement de la mort de ma mère. Tons les sonla<ijements et toutes les consolations dont ])()uvait elle snsceptible mie douleur si e^rande, je les trouvai près de madame Harenc. Je la quittai lorsque le père de uion disciple, lui destinant un autre genre d'instruction, le rappela vers lui; mais depuis, et jusqu à la mort de cette femme respectable, elle m'a aimé tendrement, et sa maison a été la mienne.

Ma tragédie étant achevée ^il é^t temps de la soumettre à la correction de Voltaire; mais Voltaire était à Cirey. Le parti le plus sage aurait été d'attendre son retour à Paris, et je le sentais bien. De quel secours n'eût pas été pour moi l'examen , la critique , le conseil d'un tel maître! Mais plus mon ouvrage eut gagné en passant sous ses yeux, moins il eût été mon ouvrage. Peut-être aussi, en exigeant de moi au-tlelà (\v mes forces, m'eût -il découragé. Ces réflexions m'engagèrent à prendre ma résolution , et j'allai demander aux comédiens d'entendre la lecture de ma pièce.

Cette lecture fut écoutée avec bcaucouj) de bienveillance. Les trois premiers actes et le cin- (|uième furent pleinement ap])rouvés. Mais on ne me dissimula point que le quatrième était trop faible. J'a\ais eu d'abord , pour ce quatrième acte,

Page 1