‹ Œuvres complètesChapitre 66 sur 196 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ime idée qui m'avait paru hasardeuse, et que j'avais abandonnée. Je reconnus dans ce moment que, pour avoir voulu être plus sage, je m'étais rendu froid; et la hardiesse me revint. Je demandai trois jours pour travailler, et lecture pour le quatrième. Je dormis peu dans l'intervalle; mais je fus bien payé de cette longue veille par le succès que mon nouvel acte obtint à la lecture, et par l'opinion que ce travail si prompt et si heureux donna de mon talent. Ce fut alors que commencèrent les tribulations d'auteur; et la première eut pour objet la distribution des rôles.

Lorsque les comédiens m'avaient gratuitement accordé mes entrées , mademoiselle Gaussin avait été la plus empressée à 4es solliciter pour moi. Elle était en possession de l'emploi des princesses; elle y excellait dans tous les rôles tench^es et qui ne demandaient que l'expression naïve de l'amour et de la douleur. Belle, et du caractère de beauté le plus touchant, avec un son de voix qui allait au cœur, et un regard qui dans les larmes avait un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il était placé, ne laissait rien désirer; et ce vers, adressé à Zaïre par Orosmane,

L'art n'est pas fait pour toi , tu n'en as pas besoin.

avait été inspiré par elle. On peut de-là juger combien elle était chérie du public , et assurée de sa faveur; mais, dans les rôles de fierté, de force et de passion tragique, tous ses moyens

étaicnl trop faibles; cl ccltt- ii)<>lle«iso voliiptncuse (jiii coiiNCMait si hicuaux rôles Iciidres, élail loiil. le contraire de la xii^iieiir- que deniaiidail le rôle lie mon héroïne. C.ependanl mademoiselle (Jaussin n'avait pas dissimulé le désir de l'avoir; elle me lavait témoigné de la manière la plus flatteuse et la plus séduisante, en affectant aux deux lectures le plus vif intérêt et pour la pièce et pour l'auteur.

Dans ce temps-là les tragédies nouvelles étaient rares, et plus rares encore les rôles dont on attendait du succès; mais le motif le plus intéressant pour elle était d'oter ce rôle à l'actrice, qui tous les jours lui en enlevait quelqu'un. Jamais la jalousie du talent n'if\ait inspiré plus de haine qu'à la belle Gaussin pour la jeune C'Iairon. Celleci n'avait pas le même charme dans la ligure; mais en elle les traits, la voix, le regard, l'action, et sur-tout la fierté, l'énergie du caractère, tout s'accordait pour exprimer les passions violentes et les sentiments élevés. Depuis qu'elle s'était saisie des rôles de Camille, de Didon , d'Vriane, de Roxane , d'Hermione, d'Alzire , il avait fallu les lui céder. Son jeu n'était pas encore réglé et modéré comme il la été dans la suite, mais il avait déjà toute la sève et la vigueur d'un grand talent. Il n'y avait donc pas à balancer entre elle et sa rivale, pour un rôle de force, de iierté, d'enthousiasme, tel que le rôle d'Arétie; et, malgré toute ma répugnance à désobli-

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