LIVRE I 1 I
ger Tune , je n'hésitai point à l'offrir à l'autre. Le dépit de Gaussin ne put se contenir. Elle dit « que l'on savait bien par quel genre de séduction Clairon s'était fait préférer, w Assurément elle avait tort; mais Clairon, piquée à son tour, m'obligea de la suivre dans la loge de sa rivale; et là, sans m'avoir prévenu de ce qui allait se passer : « Tenez, mademoiselle, je vous l'amène, lui dit-elle, et pour vous faire voir si je l'ai séduit, si j'ai même sollicité la préférence qu'il m'a donnée, je vous déclare, et je lui déclare à luimême, que, si j'accepte son rôle, ce ne sera que de votre main. » A ces mots, jetant le manuscrit sur la toilette de la loge, elle m'y laissa.
J'avais alors vingt-quatre ans, et je me trouvais téte-à-tète avec la plus belle personne du monde. Ses mains tremblantes serraient les miennes, et je puis dire que ses beaux yeux étaient en suppliants attachés sur les miens. « Que vous ai -je donc fait, me disait -elle, avec sa douce voix, pour mériter l'humiliation et le chagrin que vous me causez? Quand M. de Voltaire a demandé pour vous les entrées de ce spectacle, c'est moi qui ai porté la parole. Quand vous avez lu votre pièce , personne n'a été plus sensible à ses beautés que moi. J'ai bien écouté le rôle d'Arétie , et j'en ai été trop émue pour ne pas me flatter de le rendre comme je l'ai senti. Pourquoi donc me le dérober? Il m'appartient par droit d'ancienneté, et peut-être à quelqu'autre titre. C'est une injure
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(jiic ^()lls nie faites en le doimant a imc autre que moi; et je doute qu'il y ait pour vous de l'avantage. Crovez-moi, ce n'est pas le bruit d'une dét lanialion lorcéc qui convient à ce rùle. Hénéchissez-y bien; je tiens à mes propres succès, mais je ne tiens pas moins aux vôtres ; et ce serait jionr moi une sensible joie que d'v a^oil contribué. »
Il fut pénible, je l'avoue, l'effort que je fis sur moi-même. Mes yeux, mon oreille, mon cœur, étaient exposés sans défense au plus doux des enchantements. Charmé par tous les sens, ému jusques au fond de l'ame, j'étais prêt à céder, à tomber aux genoux de celle qui scinblait disposée à m'y bien recevoir; mais il y allait du sort de mon ouvrage, mon seul espoir, le bien de mes pau^Tes enfants; et l'alternative d'un plein succès ou d'une chute était si vivement présente à mon esprit, que cet intérêt l'emporta sur tous les mouvements dont j'étais agité.
«Mademoiselle, lui répondis-je, si j'étais assez heureux pour avoir fait un rôle comme cens d'Aiidromaque, d'Iphigénie, de Zaïre, ou d'Inès, je serais à vos pieds pour vous prier de l'embellir encore. Personne ne sent mieux que moi le eliarme que vous ajoutez à l'expression d'une df)uleui touchante, ou d'un timide et tendre amour; mais mallieureuseniciit l'action de ma pièce n'était pas sus(eplii)le d'un lôle de ce caractère; et, (pioique les moyens qu'exige celui-ci soient moins
rares, moins précieux que ce beau naturel dont vous êtes douée, vous m'avouerez vous-même qu'ils sont tout différents; un jour peut-être j'aurai lieu d'employer avec avantage ces doux accents de voix, ces regards enchanteurs, ces larmes éloquentes, cette beauté divine, dans un rôle digne de vous. Laissez les périls et les risques de mon début à celle qui veut bien les courir; et, en vous réservant l'honneur de lui avoir cédé ce rôle, évitez les hasards qu'en le jouant vous-même vous partageriez avec moi. — C'en est assez , ditelle, avec un dépit renfermé. Vous le voulez; je le lui cède. » Alors, prenant sur sa toilette le manuscrit du rôle, elle descendit avec moi, et retrouvant Clairon dans le foyer : « Je vous le rends, et sans regret, ce rôle dont vous attendez tant de succès et tant de gloire, dit-elle d'un air ironique. Je pense , comme vous, qu'il vous va mieux qu'à moi. » Mademoiselle Clairon le reçut avec une fierté modeste; et moi, les yeux baissés et en silence, je laissai passer ce moment. Mais le soir à souper, tête-à-tête avec mon actrice, je respirai en liberté de la gêne où elle m'avait mis. Elle ne fut pas peu sensible à la constance avec laquelle j'avais soutenu cette épreuve, et ce fut-là que prit naissance cette amitié durable qui a vieilli avec nous.
Ce rôle ne fut pas le seul pour lequel je fus tracassé; l'acteur à qui je destinais celui de Denis le père, Grandval, le refusa, et ne voulut jouer
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C[iic rcliii (In jciiiic Denis. Il nie l;illnt (h^nncr le premier ;i nn ;ul(Mir ;i|>|>elé [{ihon, pins jeune que Grand val. Jiihou était beau et bien fait, et, dans son action, il ne manquait pas de noblesse; mais il manquait {riiitellii;ence et d'inslrnetion , au jioinl (|n"il lallnl Ini expliquer son rôle en langue vulgaire, et le lui montrer mot à mot comme à un enfant. Cependant, à force de peines et de leçons, je le mis en état de le jouer passablement; et, avec quelque déguisement dans le costume, il en prit assez bien le caractère pour ne pas nuire, par sa jeunesse, à l'illusion théâtrale.
Vint le momeut des répétitions. Ce fut là que les connaisseurs commencèrent à me juger. J'ai parlé de ce quatrième acte que j'avais moi-même d'abord trouvé trop hasardeux; ce fut sur- tout à celui-là qu'ils s'attachèrent. Le moment critique était celui où Denis le jeune retient sa maîtresse en otage dans le palais de son père pour désarmer les factieux. IMadeiuoiselle Clairon entendait dire que c'était là l'écueil où la pièce allait échouer, et qu'elle n'irait pas plus loin. Elle me proposa d'assembler chez elle un petit nombre de gens de goût qu'elle consultait elle-même; de leur lire ma pièce, et sans les prévenir sur la situation dont nous étions en peine, de voir ce qu'ils en penseraient; je me soumis, comme vous croyez bien , et le conseil fut assemblé. Voici nomment il était composé.
(-'était ce d'Argental, l'ame damnée de Voltaire,