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et rennemi de tous les talents qui menaçaient de réussir. C'était Tabbé de Cliauvelin, le dénonciateur des jésuites, et à qui ce rôle odieux donna quelque célébrité. C'est de lui qu'on a dit :
Quelle est cette grotesque ébauche?
Est-ce un homme? est-ce un sapajou?
Cela parle , etc.
C'était le comte de Praslin qui, comme d'Argental, n'existait que dans les coulisses avant que le duc de Choiseul , son cousin , eût donné l'importance de l'ambassade et du ministère à sa triste inutilité. C'était enfin ce vilain marquis de Thibouville , distingué parmi les infâmes par l'impudence du plus sale des vices et les raffinements d'un luxe dégoûtant de mollesse et de vanité. Le seul mérite de cet homme abreuvé de honte était de réciter des vers d'une voix éteinte et cassée , et avec une afféterie qui se ressentait de ses moeurs. Comment ces personnages avaient-ils du crédit, de l'autorité au théâtre ? En courtisant Voltaire , qui ne dédaignait pas assez l'hommage de ces vils complaisants, et en faisant accroire au petit duc d'Aumont qu'il ne pouvait mieux se conduire dans le gouvernement du Théâtre-Français qu'en suivant les conseils des amis de Voltaire. Ma jeune actrice s'en laissait, imposer par l'air de conséquence et de capacité que se donnaient ces messieurs-là, et moi j'étais frappé de son respect pour leurs lumières. Je leur lus mon ouvrage. Ils
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récoiitèrent avec le plus çjrave silence; et, après la lecture, luademoiselle Clairon, les ayant assures fie ma docilité, les pria de me dire librement letir avis. Ce lut à d^rgental (pie Ton déféra la parole. On sait comment il opinait ; des demimots, des réticences, des phrases indécises, du vai;uc et de l'obscurité, ce fut tout ce que j'en tirai; et, en bâillant comme une carpe, il prononça enfin qu'il fallait voir comment tout cela serait pris. Après lui, M. de Praslin dit qu'en effet, dans cette pièce, il y avait bien des choses qui méritaient réflexion, et, d'un ton sentencieux, il me conseilla... d'y penser. L'abbé de Chauvelin, en remuant ses jambes de basset du haut de son • fauteuil, assura qu'on se trompait fort, si l'on croyait qu'une tragédie fût une chose si facile; que le plan, l'intrigue, les moeurs, les caractères, la diction, le tout ensemble à composer, n'étaient rien moins qu'un jeu d'enfant, et que pour lui, sans juger la mienne à la rigueur, il y reconnaissait l'ouvrage d'un jeune homme; que, du reste, il s'en référait à l'opinion de INI. d'Argental. Thibouville, à son tour, parla, et, en se flattant le menton de la main pour faire admirer sa turquoise, il dit qu'il croyait se connaître un peu en vers tragiques : (f H en avait tant récité, il en avait tant fait lui-même, qu'il devait savoir en juger; mais le moyen d'entrer dans ces détails d'après une sinij>le lecture? Il ne pouvait que me renvoyer aux modèles de l'art : les nommer.
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c'était dire assez ce qu'il voulait me faire entendre; et, en lisant Racine et M. de Voltaire, il était bien aisé de voir de quel style ils avaient écrit. »
Comme, en les écoutant de toutes mes oreilles, je n'avais rien entendu de net et de précis sur mon ouvrag^e, il me vint dans l'idée que, par ménagement, ils avaient pris, en parlant devant moi , ce langage insignifiant. « Je vous laisse avec ces messieurs, dis-je tout bas à mon actrice; ils s'expliqueront mieux quand je n'y serai plus. » Et le soir en la revoyant : « Eh bien ! lui demandaije, ont -ils parlé de moi absent plus clairement qu'en ma présence? — Vraiment, me dit-elle en riant, ils ont parlé tout à leur aise. — Et qu'ontils dit? — Ils ont dit qu'il était possible que cet ouvrage eût du succès; mais qu'il était possible aussi qu'il n'en eut pas. Et toute réflexion faite, l'un ne répond de rien, l'autre n'ose rien assurer. — Mais n'ont -ils fait aucune observation particulière? Et, par exemple, sur le sujet? — Ah! le sujet! c'est-là le point critique. Cependant, que sait-on? le public est si journalier! — Et de l'action, que leur en semble? — Pour l'action, Praslin ne sait qu'en dire, d'Argental ne sait qu'en penser, et les deux autres sont d'avis qu'il faut la juger au théâtre. — IX'ont-ils rien dit des caractères? — Ils ont dit que le mien serait assez beau, si...; que celui de Denis serait assez bien; mais...~ — Eh bien ! si , mais? Après? — Ils se sont
regardés et ncn <»iil pas dit davantage. — Et ce quatrième acte, c|n'en pensent -ils? — Oh! j)our le quatrième acte, son sort est décidé; il tombera, ou il ira aux nues. — Allons, j'en accepte l'augure, re])ris-je \iveiiienl; et c'est de vous, mademoiselle, qu'il dépend tie déterminer la prédiction en ma faveur. — Comment? — En voici le moyen. Dans le moment où le jeune Denis s'oppose à votre délivrance, si vous voyez le public s'émouvoir contre cet effort de vertu , n'attendez pas qu'il en murmure, et, pressant la réplique, faites sonner ces vers :
Va , ne crains rien , Denis n'a rien appris encore , etc.
L'actrice m'entendit, et l'on verra bientôt qu'elle passa mon espérance.
Durant les répétitions de ma pièce , il m'arriva une aventure que j'ai racontée à mes enfants, mais que je veux leur retracer. Tl y avait plus de deux ans que j'étais parti de Toulouse, et je n'avais payé qu'ini an de la pension de mon frère au séminaire des Irlandais. J'en devais inie année entière, et, avec bien de l'économie, j'avais mis en réserve mes cent écus pour la payer; mais je voulais pouvoir sûrement et sans frais les faire parvenir à leur destination. Boubée, avocat de Toulouse et académicien des Jeux Floraux, se trouvait alors à Paris; j'allai le voir, et, en présence d'un homme décoré qui m'était inconnu, je lui demandai s'U n'avait pas quelque occasion
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sure pour faire passer mon argent. 11 me dit n'en avoir aucune. « Eh! sandis! s'écria Tliomme au cordon rouge ( que je prenais pour un militaire , et qui n'était qu'un chevalier du Christ), c'est, je crois, INI. Marmontel que j'ai le bonheur de rencontrer ici. Il ne reconnaît pas ses amis de Toulouse. » Je lui avouai avec confusion que je ne savais point à qui j'avais l'honneur de parler. « C'est, reprit -il, à ce chevalier d'Ambelot cjui vous applaudissait de si bon cœur quand vous receviez des couronnes. Eh bien ! tout ingrat que vous êtes, ce sera moi qui vous rendrai le petit service de faire compter vos cent écus au séminaire des Irlandais. Donnez -moi votre adresse. Vous recevrez de moi demain matin une lettre de change de cette somme, payable à vue; et, quand le supérieur vous marquera que l'argent lui aura été compté, vous me le remettrez ici tout à votre aise. » Rien de^plus obligeant : aussi remerciai-je bien monsieur le chevalier de son empressement à me rendre ce bon office.
Alors la conversation s'étant égayée sur Toulouse, et moi m'étant mis à vanter l'originalité piquante de l'esprit de ce pays-là: « Je suis fâché, me dit Boubée , que vous , qui fréquentiez notre barreau, ne vous y soyez pas trouvé quand j'ai plaidé la cause du peintre de l'hôtel-de-ville. Vous le connaissez ce Cammas, si laid, si béte, qui tous les ans barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine du voisi-
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naire raccusait de l'.ivoir séduite. Elle était crosse; elle (leniandait cju il répoiisàt ou qu'il lui pa\ât les dommages d'une innocence qu'elle avait mise au pillage depuis rpiinze ans. Le pauvre diable était désolé; il xiiit nie conter- sa disgrâce. Il me jina que c'était elle (jui l'avait suborné; il voulait même expliquer à ses juges comme elle s'y était prise, et m'offrait d'en faire un tableau qu'il exposerait à l'audience. «Tais-toi, lui dis-je, avec ce gros museau, il te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a séduit! Je plaiderai ta cause et je te tirerai d'affaire, si tu veux me promettre i\e te tenir tranquille auprès de moi à l'audience, et de ne pas souffler le mot, quoi que je dise, entends-tu bien? sans quoi tu serais condamné.» Il me promit tout ce que je voulus. Le jour donc arrivé et la cause appelée, je laissai mon adversaire déclamer amplement sur la pudeur, sur la Aùblesse et la fragilité du sexe, et sur les artifices et les pièges qu'on lui tendait. Après quoi prenant la parole : « Je plaide, dis-je, pour un laid , je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (il voulut murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, messieurs, le voilà; pour un gueux , messieurs , c'est un peintre , et qui pis est, le peintre de la ville; pour un sot, que la cour .se donne la peine de l'interroger. Ces trois grandes vérités une fois établies, je raisonne ainsi: On ne peut séduire que par l'argent, par l'esprit, ou par la figure. Or ma partie n'a pu séduire
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par Targent, puisque c'est un gueux; par l'esprit, puisque c'est uu sot; par la figure, puisque c'est un laid, et le plus laid des hommes : d'où je conclus qu'il est faussement accusé. Mes conclusions lurent admises, et je gagnai tout d'une voix. »
Je promis à Boubée de ne pas oublier un mot d'un si beau plaidoyer, et, en m'en allant , je remerciai de nouveau le chevalier d'Ambelot du service qu'il m'allait rendre. Le lendemain un grand laquais en livrée, et coiffé d'un chapeau bordé d'un large point d'Espagne, m'apporta la lettre de change, que je fis partir sur-le-champ.
Trois jours après, en passant le matin par la rue de la Comédie -Française, je m'entends appeler du haut d'un second étage. C'était un Languedocien nommé Favier, fort connu depuis, qui , par sa fenêtre , m'invitait à monter chez lui. Je monte , et , dans sa chambre , autour d'une table couverte d'huîtres, je trouve cinq ou six Gascons. « Mon ami , me dit-il , une petite incommodité m'oblige de garder la chambre. Ces messieurs veulent bien m'y tenir compagnie ; nous déjeunons ensemble; déjeûnez avec nous. » Sa petite incommodité était une sentence des consuls qui portait contrainte par corps. Favier était noyé de dettes; mais comme il avait encore ce jour-là crédit chez le marchand de vin, le boulanger et l'écaillière, il nous donnait des huîtres et du vin de Champagne aussi amplement et aussi
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gainient qnc s'il avait clé dans Topulence. J/iiisouciancc d'un sauvage, avec la plus profonde dissolution de mœurs, formait le caractère de cet homme, d ailleius aimable, {)lein d esprit et de connaissances, parlant bien et facilement, doué du talent des affaires, et tel qu'avec moins d'indolence et moins d'abandon de lui-même, il eût été capable de remplir les plus grands emplois. Je le fréquentais peu, mais il m'intéressait par sa franchise, sa gaité, son éloquence naturelle, et, puisqu'il faut le dire, par cet épiciirisme qui, chez lui comme dans Horace, avait un attrait dangereux.
Mon chevalier au cordon rouge, d'Ambelot, était l'un des convives du déjeuner. Je lui renouvelai encore mes remerciments de sa lettre de change. « Vous vous moquez , me dit-iJ : c'est le plus léger service que nous puissions nous rendre entre compatriotes; car, vous avez beau dire, vous êtes Toulousain; nous voulons que vous le soyez. » Et, me voyant prêt à m'en aller : « Je m'en vais aussi, me dit-il; j'ai là-bas mon carrosse : où voulez -vous que je vous mène? » Je refusais; il insista, et me fit monter dans sa voiture. « Permettez -moi seulement, reprit -il, de passer à la ])orte de l'un de mes amis dans la rue du Colombier. Je n'ai que deux mots à lui dire: je serai à vous dans l'instant. Vous venez de voir, continua le fourbe, ce bon Favier; c'est le plus galant homme et le plus généreux; mais nul