M A R M O A T E I . XV
sentiments et des innocents plaisirs, mais celle qui enseigne à jouir avec mesure des biens préparés à l'homme par le bienfaisant auteur de la nature.
Dans tous ses contes , l'auteur a pour objet de rendre la vertu aimable. Les moments de joie et de bonheur y sont toujours le prix d'un sentiment vertueux ou d'une action de bienfaisance, et le lecteur est toujours conduit à sentir qu'il n'y a rien de mieux à faire pour être heureux que d'être bon.
Quelque forme que les écrivains moralistes donnent à leurs ouvrages , ils sont exposés au reproche d'avoir fait des satires personnelles. La Bruyère n'a pas échappé à cette imputation qui n'a jamais été faite à Marmontel, et il nous apprend lui-même qu'il a pris quelque soin pour éviter cet écueil.
Jamais dans ses contes il n'a peint des hommes de la société de manière à les faire reconnaître et à donner lieu à des applications, différant en cela de quelques auteurs en ce même genre que nous voyons ne pas se faire scrupule d'introduire dans leurs fictions des personnages réels et connus, pour leur faire débiter des maximes odieuses et commettre des actions viles ; coupable <^mploi de l'esprit et du talent ; et j'en appelle m
XVI li i.o r. I
ceux qui m'ccoulcnt, dans les contes de INIarmontcl, les caractères sont-ils moins vrais, quoiqu'on puisse les regarder connne pris dans la nature aUsIrailc do lliomme en général?
Entre les j)remiers et les derniers contes de Mannontel, (piclques personnes croient voir une différence. Elles disent que , dans ses anciens contes, il y a un peu d'apprêt et quelque chose de ce qu'on appelle manière et qu'on sent mieux qu'on ne peut le définir, et que les nouveaux ont plus de simplicité et de naturel. On pourrait renvoyer ces censeurs à la charmante fable de cet auteur inimitable qu'on n'a plus besoin de nommer, contre ceux qui ont le goût dijjicile; mais, en supposant dans leur critique quelque chose de vrai, j'imaginerais deux causes de cette différence qui en seraient en même temps l'excuse.
L'une est l'influence de l'exemple que lui donnaient les écrivains de son temps; car dans les romans , les comédies et presque tous les écrits de cette époque, le style avait quelque chose des formes contournées qu'on donnait à l'ameublement et aux parures, et il est devenu moins apprêté , j'entends celui des bons écrivains , en même temps que nos vêtements et nos meubles ont repris beaucoup de choses de Tan tique simplicité.
DE M A R M O jV T E L, XVII
Une seconde cause de cette légère différence entre les anciens contes et les nouveaux, serait le changement survenu dans la situation de l'auteur, entre les époques de ces diverses compositions. En écrivant les premiers, il vivait dans une grande dissipation , au milieu de sociétés bruyantes où Ton cherchait le plaisir sous toutes ses formes et Tespril dans toute sa parure; il a composé les derniers, lorsque son mariage lui avait fait connaître une vie intérieure moins agitée et plus morale.
Ses anciens contes , fruits d'une imagination jeune et vagabonde, se ressentent d'une sorte de libertmage de l'esprit. Les nouveaux, écrits dans une situation plus calme, auprès de sa femme et au bruit des jeux de ses enfants, sont plus près de la nature qui se fait mieux entendre à la maturité de l'âge et dans le silence des passions.
A ces productions agréables ( ses premiers contes ) , le laborieux Marmontel joint bientôt la rédaction du Mercure. On voulait faire du privilège de cet ouvrage, l'un de nos plus anciens journaux, un fonds sur lequel seraient établies des pensions pour un nombre de gens de lettres. Il était de l'intérêt de tous que ce fonds fût porté à toute sa valeur, et c'est à quoi parvint promptement Marmontel par des moyens qu'on
'^lémoires. J . ^
\vm ÉLOGI-
n'a pas toujours employés après lui dans quelques ouvrages j)ério(liqnes. Parler aux gens de lettres le langage de la décence en même temps que celui de la vérité; justifier la liberté avec laquelle on observe les défauts par l'attention avec laquelle on relève les beautés ; se refuser à ces traits d'ironie sanglante et pourtant facile, qui ne prouvent rien et qui n'éclairent personne , quoique plus amusants pour le peuple des lecteurs qu'une critique honnête et sensée; parler le ton modéré de la raison, au lieu de consoler l'envie et de flatter la malignité; enfin, et surtout, ne pas prostituer sa plume à l'esprit de parti; telles furent les lois qu'observa constamment Marmontel dans la rédaction de son journal. D'heureux effets de ce genre de critique se firent bientôt sentir. Les brillants essais de Malfilâtre furent encouragés. Thomas, rebuté par des censures malveillantes, fut ranimé par les justes éloges donnés à son poëine de Jumonville. Les prémices de la traduction des Géorgiques furent annoncées avec les espérances qui ont été depuis et remplies et surpassées. Colardeau , la Harpe, le Mierre, et tous les jeunes écrivains qui promettaient quelque mérite, furent guidés dans la carrière par des critiques tout-à-la-fois sévères et bienveillantes, en même temps qu'animés à ia jioiirsuivrc ]);!i- la justice rendue à leur talent.