‹ Œuvres complètesChapitre 70 sur 196 · LIVRE III. iSq · texte numérisé non relu

LIVRE III. iSq

£;er. « Juste ciel ! m'écriai-je ; et de quel œil mon frère est-il regardé dans ce moment ? » Outré de douleur et de colère , et l'épée au côté ( car en me vouant au théâtre j'avais changé d'état ) , je cours chez d'Ambelot, je le demande. « Ah! le malheureux ! me répond le portier de l'hôtel , il est au For-l'Evèque. Il nous a escroqué à tous le peu d'argent que nous avions. » Je ne le fis pas écrouer dans sa prison , mais peu de temps après j'appris qu'il y était mort , et je n'en fus point affligé.

Le jour de ma mésaventure, j'allai répandre mon chagrin dans le sein de madame Harenc. « Assurément, dit-elle, c'est bien là voler sur l'autel. » Et puis : « Vous soupez avec moi ? me demanda-t-elle. — Oui, madame. — Je vous laisse donc un moment. » Elle revint quelques instants après. « Je pense, reprit -elle , à votre pauvre frère ; c'est peut-être sur lui que tombe l'humeur de ( e prêtre irlandais. Dès demain , mon ami , il faut lui envoyer une meilleure lettre -de -change, — Oui, madame, lui dis-je, telle est mon intention. Indiquez -moi seulement un banquier. — Vous en aurez un. A-présent, parlons de vos répétitions. Vont-elles bien? En étes-vous content? » Je lui confiai mes inquiétudes sur l'obscurité des oracles qui m'avaient été prononcés chez mademoiselle Clairon. Elle en rit de bon cœur. « Savez -vous, me dit -elle, ce qui en arrivera? Si votre pièce a du succès , ils l'auront pré-

f6o Ml-MOinKS

dit; si elle loniin' , ils r;iiii(iiil aiiiioiicc'. INIais qu'elle tom])e ou qu'elle réussisse, souveuez-vous que ce jour- là vous soupcz chez moi avec uos amis; car nous voulons nous réjouir ou nous affliger avec nous. »

Comme elle parlait avec cette bonté, son homme d'affaire vint lui dire deux mots; et quand il fut sorti: «Tenez, me dit- elle, voici une lettre-dechange payable à vue plus sûrement que celle de votre chevalier; » et, lorsque je parlai den remettre la somme: aDez/ys, médit- elle, Z)(v?>\ir en est le débiteur; il s'acquittera bien. »

Dès -lors je ne fus plus inquiet que du .sort de ma tragédie, et c'était bien assez. L'événement en était pour moi d'une telle importance, qu'on me pardonnera, j'espère , les moments de faiblesse dont je vais m'accuser.

Dans ce temps -là, l'autein^ d'une pièce nouvelle avait pour lui et pour .ses amis une petite lose erillée aux troisièmes sur l'avant -scène, dont je puis (hre que la banquette était un vrai fagot d'épines. Je m'y rendis demi -heure avant qu'on ne levât la toile; et jusque-là je conservai assez de force dans mes angoisses. Mais, au bruit que la toile fit à mon oreille en se levant, mon sang se gela dans mes veines. On eut beau me faire respirer des liqueurs , je ne revenais point. Ce ne fut qu'à la fin du premier monologue, au bruit des applaudissements, que je fus ranimé. Dès ce moment tout alla bien, cl de mieux en

Page 1