‹ Œuvres complètesChapitre 77 sur 196 · LI VR E 1 I I. I-Q · texte numérisé non relu

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de quelqu'un qui vous en donne des leçons, et j'entends dire que pour cela vous vous êtes bien adressé. Je vous en lais mon comj)liment. »

Hélas! oui, je savais déjà, par ma fatale expérience, combien la passion de l'amour, même lorsqu'on le croit heureux, est encore un état pénible et violent; mais jusque-là je n'en avais connu que les peines les plus légères; il me réservait un supplice bien plus long et bien plus cruel !

La première lettre que je reçus de mademoiselle jSavarre fut vive et tendre. La seconde fut tendre encore , mais elle fut moins vive. La troisième se fit attendre, et ce n'étaient plus que de pâles étincelles d'un feu mourant. Je m'en plaignis, et cette plainte eut pour réponse de légères excuses : « Des fêtes, des spectacles, du monde à recevoir, étaient les causes qu'on m'alléguait de cette négligence et de cette froideur. Je devais donnaître les femmes : l'amusement et la dissipation avaient pour elles tant d'attraits, qu'il fallait au moins dans l'absence leur permettre de s'y livrer. » Ce fut alors que commença pour moi le vrai supplice de l'amour. A trois lettres brûlantes et déchirantes, plus de réponse. Je trouvai d'abord ce silence si incompréhensible , qu'après que les facteurs avaient passé et m'avaient dit ces mots accablants, // nj a rien pour vous, j'allais à la poste moi-même voir si quelque lettre à mon adresse n'était pas restée au bureau, et, après y

avoir été, j v icloiiinai^ encore. Dans cette attente coiilimiclle et tdiis les jours lionipée, je séchais, je nie consumais.

J'ai oublié de dire qu'à mon arrivée à Pari-s , en pa.ssant par le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux tableau de Cléopàtre m'ayant frappé de ressemblance avec mademoiselle Navarre, je l'avais acheté bien vite et l'avais emporté chez moi. C'était ma seule consolation. Je m'enfermais seul avec ce tableau, et lui adressant mes soupirs, je lui demandais, par pitié, un mot de lettre qui me rendit la vie. Insensé! comment cette image m'aurait -elle entendu? Celle à qui elle ressemblait ne daignait pas m'entendre. Cet excès de rigueur et de mépris n'était pas naturel. Je la croyais malade ou enfermée par son père , et gardée à vue comme une criminelle. Tout me semblait possible et vraisemblable, hormis l'affreuse vérité.

Je n'avais pu si l)ien renfermer ma douleuA que mademoiselle Clairon ne m'en eût fait avouer la cause; et tout ce qu'elle avait pu imaginer pour la flatter et l'adoucir, elle l'avait mis en usage. ITn soir que nous étions dans le foyer de la comédie, elle entendit le marcpiis de Brancas- Cérest dire à quelqu'un qu'il arrivait de Bruxelles ; «Monsieur le marquis, lui dit-elle, puis-je vous demander si vous y a^ez \u mademoiselle ]Vavarre? — Oui, dit-il, je l'y ai vue plus belle et plus brillante que jamais, menant enchaîné à son

char le chevalier de Mirabeau , dont elle est amoureuse, et qui en est idolâtre. » J'étais présent ; j'entendis sa réponse. Le cœur meurtri du coup, j'allai tomber chez moi comme une victime immolée. Ah! mes enfants! quelle folie que celle d'un jeune homme qui croit à la fidélité d'une femme déjà célèbre par ses faiblesses, et à qui l'attrait du plaisir a fait oublier la pudeur!

Celle-ci, cependant, moins libertine que romanesque, parut avoir changé de mœurs dans ses amours avec le chevalier de Mirabeau; mais le roman n'en fut pas long, et il finit misérablement.

La fièvre qui m'avait saisi le soir même où j'avais appris mon malheur, me tenait encore, lorsqu'un matin je vis entrer chez moi un beau jeune homme qui m'était inconnu et qui me déclina son nom. C'était le chevalier de IMirabeau : (c Monsieur, me dit-il, je m'annonce chez vous à deux titres : d'abord , comme l'ami intime de votre ami, feu le marquis de Vauvenargues , mon ancien camarade au régiment du roi. Je serais fier de mériter la place qu'il occupait dans votre cœur, et je désire de l'obtenir. Mon autre titre ne m'est pas aussi favorable. C'est celui de votre successeur auprès de mademoiselle Navarre. Je lui dois rendre ce témoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tendre. J'ai été souvent jaloux moi-même de la manière dont elle me parlait de vous, et à mon départ de Bruxelles, ce qu'elle

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m'a le plus oxprossônient roroiiiinnnrl»' n cli" do

venir ^<•lls \()ir et nous (IciiwiikIci' ^olrt' amitié. »

«Monsieur !c ( licxitlicf, lui jépondis-je, nous me voyez malade; ji' le sius de votre façon, et je ne me sens pas disposé, je l'avoue, à prendre si subitement de l'amitié poui- 1 homme trop aimable rpii m'a Fait tant de mal; mais la manière noble, loyale et franche dont vous vous annoncez, m'inspire pom* vous beaucoup d'estime; et, puisque je suis sacrifié, c'est du moins pour moi une consolation de l'être à un homme conmie NOUS. l)oimez-\ ous la peine de vous asseoir. iVous parlerons de notre ami, M. de Vauvenargues, nous parlerons aussi de mademoiselle Navarre, et de l'une comme de l'autre, je ne vous dirai que du l)ien. »

Après cette conversation, qui fut longue et intéressante : « Monsieur, me dit-il, je me (latte que vous ne serez point fâché d'apprendre que mademoiselle Navarre m'ait conmuniiqué vos lettres. Les voici : elles ne font pas moins l'éloge de votre cœur que de votre esprit. En vous les rendant de sa part, je suis chargé de recevoir les siennes. — Monsieur, lui demandai-je, a-t-elle eu la bonté de m'écrire deux mots pour m'autoriser à vous les remettre? — Non, me dit-il; elle a compté, ainsi (juc moi, que ^<)us voudriez, bien m'en croire sur ma parole. — Pardon, hii répondis-je, ])our ce qui me regarde, je ])uis donner ma couriance; je ne dispcjse alors (pie de ce qui

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est à moi; mais le secret d'un autre, je n'en dispose pas de même. Cependant il est un moyen de tout concilier, et vous allez être content. » Alors tirant de mon secrétaire le paquet de lettres de mademoiselle Navarre : « Vous reconnaissez son écriture, et vous voyez, lui dis-je, que je ne distrais rien de ce recueil; vous lui serez témoin que ses lettres ont été brûlées. » A l'instant je les mis au feu avec les miennes, et tandis qu'elles brûlaient ensemble : « Mon devoir est rempli, ajoutai -je, mon sacrifice est consommé. » Il approuva ma délicatesse, et se retira satisfait.

La fièvre ne me quittait pas; j'étais mélancolique; je ne voulais plus voir personne. Je sentais le besoin de respirer un air plus vif que celui du quartier du Louvre; je voulais me donner pour ma convalescence une promenade solitaire; j'allai loger dans le quartier du Luxembourg.

Ce fut là que, malade encore, dans mon lit, en l'absence du Savoyard qui me servait, j entendis un matin quelqu'un entrer chez moi. « Qui est là? » On ne me répond point; mais on entrouvre les rideaux de mon alcôve, et, dans l'obscurité, je me sens embrasser par une femme dont le visage, appuyé sur le mien, me baignait de larmes. « Qui ètes-vous? » demandai-je encore. Et sans me répondre, on redouble d'embrassemeiits, de soupirs et de pleurs. Enfin on se lève, et je vois mademoiselle Navarre, en déshabillé du matin, plus belle que jamais, dans sa douleur o!

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dans ses larmes. « ('/est vous, iiiademoisclle, m'écriai-je. TIélas ! (|iii xons amène? Vouiez -vous me faire mourir? » I'.d disant ees mots, j'apeiriis deiiicir elle le ciievalier de .Aliraheau , immobile et imiel. Je crus «tre dans le drlii'c; mais elle, se tournant vers lui d'un air tragique : « Voyez, monsieur, lui dit-elle, voyez qui je xous sacrifie : l'amant le plus passionné, le plus fidèle, le plus tendre, et le meilleur ami que j'eusse an monde; voyez en quel état mon amour pom^ vous l'a réduit, et combien vous seriez coupable si vous vous rendiez jamais indigne d'un tel sacrifice. » Le chevalier était pétrifié d'étonnement et d'admiration. « £tes-vous en étal de vous lever? me demandât-elle. — Oui, lui dis-je. — Eh ])ien! levez -vous et donnez- nous à déjeuner; car nous voulons que vous soyez notre conseil, et nous avons à vous communiquer des choses de grande importance. «

.Te me lève, et, mon Savoyard étant arrivé, je leur fais apporter du café au lait. Dès que nous fûmes seuls: « Mon ami, me dit-elle, monsieur le chevalier et moi nous allons consacrer nos amours au pied des autels, nous marier, non pas en France, où nous aurions bien des dillicultés à vaincre, mais en Hollande, où nous serons libres. Le maréchal de Saxe est furieux de jalousie. Voici la lettre qu'il m'a écrite, il y traite légèrement monsieur le chevalier; mais il lui en fera raison. » Je lui représentai (|u un rival jalouv

n'était pas obligé (Vètre juste envers son rival, et qu'il ne serait guère ni prudent ni possil)le de s'attaquer au maréchal de Saxe. « Qu'appelez-vous s'attaquer? repril-elle; en duel, Fépée à la main? Ce n'est point cela : je ne me suis pas fait entendre. Monsieur le chevalier, après son mariage, s'en va demander du service à quelque puissance étrangère; il est connu, il peut choisir. Avec son nom, sa valeur, ses talents et cette figure, il fera un chemin rapide ; incessamment on le verra à la tète des armées, et c'est dans un champ de bataille qu'il se mesurera avec le maréchal. — Fort bien! mademoiselle, m'écriai-je, voilà ce que j'approuve, et je vous reconnais l'un et l'autre dans un projet si généreux. » Je les vis en effet aussi fiers et aussi contents de leur résolution que si elle avait du s'exécuter le lendemain. Dans la suite , j'appris qu'après s'être mariés en Hollande, ils avaient passé à Avignon; que le frère du chevalier, le soi-disant ami des hommes et l'ennemi de son frère, avait eu le crédit de le faire poursuivre jusque dans les états du pape; qu'au moment où les sbirres, par ordre du vicelégat, venaient pour l'arrêter, sa femme était en couches , et qu'en les voyant entrer chez elle , la frayeur qui l'avait saisie avait causé en elle une révolution qui lui avait donné la mort.

Je lui donnai des larmes, et depuis, cet ami des hommes , que j'ai connu pour un hypocrite de mœiu's et pour un intrigant de cour, liai-

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ncux, or£;neillcii\ cl Jiu'cli;iiit , a de ma Ix'lc

d'aversion.

Je ne pnis exprimer le changement presqne subit f|ni s'ctait l'ait en moi lorsqne j'avais appris fjiic !<> < licvalicr de Miraheau aimait assez mademoiselle Navarre pour en faire sa femme. Guéri de mon amour et sur- tout de ma jalousie, je trouvai juste la prélcrcnce (pi'ellc lui avait donnée, et, loin (Ten être humilié, je m'apjdaudis (le la lui avoir cédée. Par-là je reconnus combien le sentiment de Tamoiu -propre et de la vanité blessée entrait dans les dépits et dans les chagrins de l'amour.

Cependant il me restait au fond du cœur un malaise, une incpiiétude, un ennui cpii me flominait. Ce tableau de Cléopàtre, que j'avais encore devant les yeux, avait perdu sa ressemblance; il ne me touchait plus; mais il m'importunait, et je m'en délivrai. Ce qui redoublait ma tristesse, c'était la perte de mon talent. Parmi les délices et les tourments d'Avenay, j'avais eu des heures de verve à donner au travail : mademoiselle Navarre m'y excitait elle-même. Les jours d'orage, comme elle avait peur du tonnerre, il fallait ou dîner, ou souper dans ses caves fqui étaient celles du maréchal); et, au milieu de cin- (pianle mille bouteilles de vin de Champagne, il était difficile de ne pas s'échauffer la tète. Il est bien vrai f|ue ces jours- là mes vers étaient fuin(Mi\-; mais la léflcxioji dissipait ces vapeurs. A

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incRiîrc que j'avançais, je lui lisais mes nouvelles scènes. Pour les juger, elle allait s'asseoir sur ce qu'elle appelait son trône : c'était, au haut des vignes, un monticule de gazon entoiUT de quelques broussailles; et il fallait voir dans ses lettres la description de ce trône qui nous attendait , disait -elle : celui d'Armide n'avait rien de plus enchanteur. C'était là qu'à ses pieds je lui lisais mes vers; et, lorsqu'elle les approuvait, je les croyais les plus beaux du monde; mais quand le charme fut rompu , et que je me vis seul au monde, au lieu des fleurs d*ont les sentiers de l'art étaient semés pour moi, je n'y trouvai que fies épines. Le génie qui m'inspirait m'abandonna; mon esprit et mon ame tombèrent languissants comme les voiles d'un navire auquel lout-à-coup manque le vent qui les enflait.

Mademoiselle Clairon, qui voyait la langueur où j'étais tombé , s'empressa d'y apporter remède. « Mon ami, me dit-elle, votre coeur a besoin d'aimer, et l'ennui n'en est que le vide; il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il donc qu'une femme au monde qui puisse être aimable à vos yeux? — Je n'en connais, lui dis-je, qu'une seule qui pût me consoler, si elle le voulait bien; mais serait- elle assez généreuse pour le vouloir? — C'est ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma connaissance? je vous aiderai si je puis. — Oui, vous la connaissez, et vous pouvez beaucoup sur elle. — Eh bien! nommez-

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ia-nioi, je pailorai jxxh" nous. Jo lui dirai cjur vous ainio/, i\r hon ta'Ui' el de hnuuo foi; que VDUS êtes caj:)ahle de lldélité, de constauee, et qu elle est sûre d'être heureuse en vous aimant. — Vous croyez donc tout cela de moi? — Oui, j'en suis très- persuadée. — Ayez doue la bonté de vous le dire. — A moi, mon ami? — A vousmême. — Ah! s'il dépend de moi , vous serez consolé, et j'en serai bien glorieuse. »

Ainsi se forma cette nouvelle liaison , cjui , comme on peut bien le prévoir, ne fut pas de longue durée, mai^qui eut pour moi l'avantage de me ranimer au travail. Jamais l'amour et l'amour de la gloire ne furent mieux d'accord qu'ils l'étaient dans mon cœur.

Denis fut remis au théâtre ; il eut , à la reprise , même succès que dans la nouveauté. Le rôle d'Arétie se ressentit du surcroît d'intérêt qu'y prenait celle à qui rien n'était plus cher que ma gloire. Elle y fut plus sublime, plus ravissante que jamais. Eh! qu'on s'imagine avec quel plaisir allaient souper ensemble l'actrice et l'auteur applaudis!

Mon enthousiasme pour le talent de mademoiselle Clairon était un sentiment trop vif en moi, trop exalté, pour qu'il me soit possible de démêler, dans ma passion pour elle, ce qui n'était que de l'amour; uiais indépeudamnieut des charmes de l'actrice , clic était encore à mes yeux une amante très-désirable par une jeunesse bril-

lante de vivacité , d'enjouement et de tous les attraits d'un naturel aimable , sans mélange d'aucun caprice , et avec le désir unique et les soins les plus délicats de rendre son amant heureux. Tant qu'elle aimait, personne n'aimait plus tendrement, plus passionnément qu'elle, ni de meilleure foi. Sur d'elle comme de moi-même, la tète libre et l'ame en paix , je donnais au travail une partie du jour, et l'autre lui était réservée. Charmante je l'avais quittée ; la même , et plus charmante encore, j'allais la retrouver. Quel dommage cpi'un caractère si séduisant fût si léger, et qu'avec tant de sincérité, de fidélité même dans ses amours, elle n'eût pas plus de constance !

Elle avait une amie chez qui nous soupions quelquefois. Un jour, elle me dit : « N'y venez pas ce soir; vous y seriez mal à votre aise : le bailli de Fleury doit y souper , et il me ramène. ~ J'en suis connu , lui répondis-je naïvement ; il voudra bien me ramener aussi. — Non , me ditelle , il n'aura qu'un vis-à-vis. » Ce mot fut un trait de lumière. Et comme elle m'en vit frappé ; « Eh bien ! mon ami , reprit-elle , c'est une fantaisie , il faut me la passer. — Est-il bien vrai , lui demandai-je , parlez -vous sérieusement ? — Oui , je suis folle quelquefois ; mais je ne serai jamais fausse. — Je vous en sais bon gré , lui dis-je , et je cède la place à iM. le bailli. » Pour cette fois, je me sentis du courage et de lu raison; et ce

(iiii m arriva le Iciidcinaiii m appiil conibicii (iii seiihiiic'iil honnête est plus analogue et plus doux à mon c-o'iii- (ju'un i;()nt fnv(»le et j)assagcr.

Ln avocat de mon pays, liii;al, vint me voir, et me dit : « Mademoiselle B*** vous a promis de ne jamais se marier sans le consentement de votre mère. Votre mère n'est plus; mademoiselle ir** n'en est pas moins fidèle à sa parole : il se présente pour elle un parti convenable ; elle n'en vent accepter aucun sans v(jtre proj)re consentement. » A ces mots, je sentis renaître en moi , non pas l'amour que j'avais eu pour elle , mais une inclination si douce, si vive et si tendre que je n'y aurais point résisté, si ma fortune et mon état avaient eu quelque consistance. « Hélas! disje. à Rigal, que ne suis-je en situation de m'opposer à l'engagement qu'on propose à ma clière B*** ! mais malheureusement le sort que j'aurais à lui offrir est trop vague et trop incertain. Mon avenir court des hasards d'où le sien ne doit pas dépendre. Elle mérite un bonheur solide ; et je ne puis ([ue porter envie à celui (pu est en état de le lui assurer. »

Quelques jours après , je reçus de mademoiselle Clairon un billet conçu en ces mots : « \ otre amitié m'est nécessaire dans ce moment. Je vous connais trop bien pour n'y pas conqiter. Venez me voir, je vous attends. » Je me rendis chez elle. Il v avait du monde. « J'ai à vous par- Irr, me dit -elle en me voyant. "Je la suivis dans

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son cabinet. « Vous me marquez , mademoiselle , que mon amitié peut , lui dis- je, vous être bonne à quelque chose. Je viens savoir à quoi, et vous assurer de mon zèle. — Ce n'est ni votre zèle ni votre amitié seule que je réclame , me dit-elle , c'est votre amour; il faut que vous me le rendiez. )> Alors, avec une ingénuité, qui, pour tout autre que moi, aurait été plaisante, elle me dit combien cette poupée, le bailli de Fleury, avait peu mérité que j'en fusse jaloux. Après cet humble aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut avoir de plus séduisant, elle l'employa, mais en vain, pour regagner un cœur où la réflexion avait éteint l'amour.

« Vous ne m'avez pas trompé, lui dis -je, et, aussi sincère que vous, je me fais un devoir de ne pas vous tromper. Nous sommes faits pour être amis, nous le serons toute la vie, si vous le voulez bien ; mais nous ne serons plus amants. » J'abrège un dialogue dont ce fut là pour moi la conclusion invariable. En la laissant triste et confuse, je sentis cependant que j'étais un peu trop vengé.

Aristomènc était achevé ; je le lus aux comédiens. Mademoiselle Clairon assista à cette lecture avec une dignité froide. On nous savait brouillés : je n'en fus c[ue plus applaudi. C'était un problème parmi les comédiens , si je lui donnerais le rôle de la femme d'Aristomène. Elle en fut inquiète , sur- tout Iqrsqu'elle appiit que les autres rôles

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étaient distribués. I^llc reçut le sien, et, un quart (riieiiic après, elle ;uii\a (liez moi axce une de ses amies. « 'lene/. , monsieui-, nie dil-elle, f en entrant de l'air tlont elle entrait sur le théâtre, et en jetant sur ma table le cahier qu'on lui avait remis), je ne veux po\\\\ du rôle sans l'auleiu; car l'un m'appartient connue l'autre. — Ma chère amie, lui dis -je en l'embrassant, à ce titre je suis à vous : n'en demandez pas davantage. Un autre sentiment nous rendrait malhcin^eux. — Il a raison, dit-elle à sa compai:;ne : ma niauvaise tète ferait son tourment et le mien. A eue/ donc , mon ami, venez dîner chez votre bonne amie. » Dès ce moment l'intimité la plus parfaite s'établit entre nous; elle a duré trente ans la même; et, quoiqu'éloignés l'un de l'autre par mon nouveau genre de vie , rien n'a changé le fond de nos sentiments mutuels.

A-propos de cette amitié libre et sure qui régnait entre nous , je me rappelle un trait qui ne me doit point échapper.

Mademoiselle Clairon n'était ni riche, ni économe; souvent elle manquait d'argenl. Un jour elle me dit : « J'ai besoin de douze louis. Les avez -vous? — \on , je ne les ai pas. — Tâchez de me les procurer, et apportez- les moi ce soir dans ma loge , à la comédie. » Aussitôt je me mets en course. Je connaissais bien des gens riches; mais je ne \oulais point m'adresser à ceux-là. J'allai à mes abbés gascons et à quelques autres

lie cette classe; je les trouvai à sec. J'arrivai triste dans la loge de mademoiselle Clairon, Elle était tète-à-tète avec le duc de Duras. « Vous venez bien tard, me dit-elle. — Je viens, lui dis -je, d'être en quête de quelque argent qui m'est dû , mais j'ai perdu mes pas. » Cela dit , et bien entendu , j'allai prendre place dans ramphitliéâtre , lorsque, du bout du corridor, je m'entendis appeler par mon nom. Je me tourne , et je vois le duc de Duras qui vient à moi, et qui me dit : « Je viens de vous entendre dire que vous avez besoin d'argent; combien vous faut -il?» A ces mots il tira sa bourse. Je le remerciai en disant que je n'en étais point pressé. « Ce n'est pas là répondre, insista -t- il; quel est l'argent que vous deviez toucher? — Douze louis, lui dis -je enfin. — Les voilà, me dit- il, mais à condition que toutes les fois que vous en manquerez, vous vous adresserez à moi. » Et lorsque je les lui rendis et le pressai de les reprendre : « Vous le voulez absolument, me dit-il? je les reprends donc; mais souvenez-vous que cette bourse où je les remets est la vôtre. » Je n'usai point de ce crédit ; mais depuis ce moment il n'est point de bontés qu'il ne m'ait témoignées. Nous nous sommes trouvés ensemble à l'Académie française ; et dans toutes les occasions, j'ai eu lieu de me louer de lui. Il avait de la joie à saisir les moments dé me rendre de bons offices. Quand je dînais chez lui, il me donnait toujours de son meilleur vin de Cham-

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pajijne; et, dans les accès de sa goutte, il l<'moi- ^nait encore du j)laisir à me mhv. Ou le disait léger; assuréuieul il ne le lui jamais jxjur uKji. Kevenous à Aiistomctie.

Voltaire alors était à Paris. 11 avait eu envie de connaître ma pièce avant qu'elle fût achevée, et je lui eu avais lu quatre actes dont il avait été content. INIais l'acte qui me restait à faire lui donnait de l'inquiétude ; et ce n'était pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il avait entendus, l'action paraissait complète et suivie d un jjout à lautre. « Quoi! me dit-il après la lecture, prétendez-vous, tlès votre seconde tragédie, vous affranchir de la règle commune ? Lorsque j'ai fait la mort de César ^ en trois actes, c'était pour un collège , et j'avais pour excuse la contrainte où j'étais de n'y introduire que des hommes ; mais vous, au grand théâtre, et dans uu sujet où rien ne vous aura gèué, donner une pièce tronquée, et en quatre actes, forme bizarre dont vous n'avez aucun exemple ! c'est à votre âge une licence malheureuse que je ne saurais vous passer. — Aussi , lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la prendre, cette licence. Ma pièce est en cinq actes dans ma tète, et j'espère bien les remplir. — Et comment ? me demanda-t-il : je viens d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne pensez pas sans doute à prendre l'action de plus haut? — Non, répondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu ; le reste

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