LIVRE III. Iq
est mon secret. Ce que je médite est peut-être une folie; mais quelque périlleux que soit le pas , il faut que je le passe ; et si vous m'en ôtiez le courage , tout mon travail serait perdu. — Allons , mon enfant , me dit-il , faites , osez , risquez , c'est toujours un bon signe. Il y a dans ce métier, comme dans celui de la guerre, des témérités heureuses ; et c'est bien souvent du milieu des difficultés les plus désespérantes que naissent les grandes beautés. »
Le jour de la première représentation, il voulut se placer derrière moi dans ma loge ; et je lui dois ce témoignage qu'il était presque aussi ému et aussi tremblant que moi-même, cf A -présent, me dit-il, avant qu'on ne levât la toile, apprenezmoi d'où vous avez tiré facte qui vous manquait. » Je lui rappelai qu'à la fin du second acte il était dit que la femme et le fils d'Aristomène allaient être jugés, et qu'au commencement du troisième on apprenait qu'ils avaient été condamnés. « Eh bien! lui dis-je, ce jugement, que j'avais supposé se passer dans l'entr'acte, je l'ai mis sur la scène. ' — Quoi ! la tournelle sur le théâtre , s'écria-t-il ; vous me faites trembler. — Oui, lui dis-je, c'est un écueil, mais il était inévitable; c'est à Clairon de me sauver. »
Aristomène eut au moins autant de succès que Denjs. Voltaire, à chaque applaudissement, me serrait dans ses bras ; mais ce qui l'étonna et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisième
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acte. Lorsfjiul mI I.coukIc chari^cc tic fers, en criminelle, païaîlic an iiiiiitii de ses juges, et a^'ec son i^iaiid caraclcrc 1rs (ioniincr, s'emparer (le la scène et de Tanie des sj)cctatenrs, tourner sa déiense en accusation , et discernant parmi les sénateurs les vertueux amis d'Aristomène de ses perfides ennemis , attaquer , accabler ceux-ci de la conviction de leur scélératesse; au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva, Brave Claironl s'écria Voltaire , inacte animo , generose puer ! »
Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du coté du talent, j'étais peu digne de lui faire envie; mais le succès était assez grand pour qu'il en fût jaloux, s'il avait eu cette faiblesse. Non, Voltaire avait trop le sentiment de sa supériorité pour craindre des talents vulgaires. Peutêtre qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui aurait fait du cliagrin; mais il n'était pas aussi facile qu'on le croyait d'inquiéter l'auteur de Zaïre, ô^Alzire , de Mérope, et de MaJiomet.
A cette première représentation i^ Aristomène ^ je fus encore obligé de me montrer sur le théâtre, mais aux représentations suivantes mes amis me doinuTcnl le courage de me dérober aux acclamations (\\\ public.
Un accident interrompit mon succès et troubla 7na joie. Roselli , cet acteiu" dont j'ai déjà parlé, jouait le rôle d'Arcire , ami d'Aristomène, et le jouait avec autant de chaleur que d'inlel-
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lioence. Il n'était ni beau ni bien fait; il avait même dans la prononciation un grasseyement très -sensible; mais il faisait oublier ses défauts par la décence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'ame. Je lui attribuais le succès du dénouement de ma tragédie; et en effet voici comment il l'avait décidé. Lorsque , dans la dernière scène , en parlant du décret par lequel le sénat avait mis le comble à ses atrocités^, il dit :
Théonis le défend et s'en nomme l'auteur.
Il s'aperçut que le public se soulevait d'indignation; et aussitôt s' avançant au bord du théâtre, avec l'action la plus vive , il cria au parterre , comme pour l'appaiser :
Je m'élance, et lui plonge un poignard dans le cœur.
A l'attitude , au geste qui accompagna ces mots , on crut voir Théonis frappé ; et ce fut dans toute la salle un transport de joie éclatant.
Or , après la sixième représentation de ma pièce, et, dans la plus grande chaleur du succès, on vint m'annoncer que Roselli était attaqué d'une fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rôle , on me proposait un acteur incapable de le jouer. C'était pour moi un très-grand préjudice que d'interrompre cette affluence du public ; mais c'eût été un plus grand mal encore que de dégrader mon ouvrage. Je demandai que
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les représenlalions on fussent suspendues jnsques au rélablisscnieiil de la santé de Roselli; et ce ne fut que l'hiver suivant ç\\\yïristoinènc (ut remis au tliéàtre.
A la première représentation de cette reprise Témotiou (\u public fut si vive (ju'il demanda encore Tauteur. Je refusai de paraître sur le théâtre; mais j'étais au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperçut du parterre, et cria, le voilà! La loge était vers l'amphithéâtre; tout le parterre fit volte-face; il fallut m'avancer , et par une humble salutation répondre à cette nouvelle faveur.
L'homme qui, du fond de sa loge, m'avait pris dans ses bras pour me présenter au public, va occuper dans ces Mémoires une place considérable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien , et par les attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa société. C'était M. de la Poplinière. Dès le succès de Denys le Tyran , il m'avait attiré chez lui. iMais, à l'époque dont je parle, le courage qu'il eut de m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au riscjue de déplaire à l'homme tout-j)uissant que j'avais offensé, m'attacha fortement à un hôte si généreux. Le péril d'où il me tirait avait pour cause une de ces aventures de jeunesse où m'engageait mon imprudence, et qui apprendront à mes enfants à être plus sages que moi.