LIVRE QUATRIÈME
X ANDis que je logeais encore dans le quartier (lu Luxembourg , une ancienne actrice de TOpéra- Gomique, la Darimat , amie de mademoiselle Clairon , et mariée avec Durancy , acteur comique dans une troupe de province , étant accouchée à Paris, avait obtenu de mon actrice qu'elle fût marraine de son enfant, et moi j'avais été pris pour parrain. De ce baptême il arriva que ma commère Durancy qui, chez mademoiselle Clairon , m'entendait quelquefois parler sur l'art de la déclamation , me dit un jour : « Mon compère , voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie actrice à former? Elle aspire à débuter dans le tragique, et elle vaut la peine que vous lui donniez des leçons. C'est mademoiselle Verrière , l'une des protégées du maréchal de Saxe. Elle est votre voisine ; elle est sage , elle vit fort décemment avec sa mère et avec sa sœur. Ee maréchal , comme vous savez , est allé voir le roi de Prusse , et nous voulons, à son retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au théâtre , jouant Zaïre et Jphigénie mieux que mademoiselle Gaussin. Si vous voulez vous charger de l'instruire,
tleniain je voii<; iiisl;illcriii ; nous diiicrons clicz elle ensemble.
Mon aventure avec mademoiselle Navarre ne m'avait point aliéné le maréclial de Saxe; il iiiavait même témoigné de la hicnveilhmce ; et, avant qn\^ risfomè/ie fût mis au théâtre, il m'avait fait prier d'aller lui en faire la lecture. Cette lecture, tète-à-tète, l'avait intéressé : le rôle d'Aristomène l'avait ému. Il trouva celui de Léonide théâtral. « Mais, corhleu! me dit-il , c'est une fort mauvaise tète que cette femme -là! je n'en voudrais pas pour rien. » Ce fut là sa seule critique. Du reste, il fut content, et me lé témoigna avec cette franchise noble et cavalière qui sentait en lui son héros.
Je fus donc enchanté d'avoir luie occasion de faire quelque chose qui lui fut agréable , et trèsinnocemment, mais très-imprudemment, j'acceptai la proposition.
La protégée du maréchal était Tune de ses maîtresses; elle lui avait été donnée à 1 âge de dix-sept ans. Il en avait eu une lille, reconnue et mariée depuis sous le nom d Aurore de Saxe. 11 lui avait fait , à la naissance de cette enfant , une rente de cent louis: il lui donnait de plus, par an, ciruj cents louis pour sa dépense. Il l'aimait de bonne amilié; mais quant à ses plaisirs, elle n'y était plus admise. La douceur, l'ingénuité, la timidité de sou caractère n'avaient plus rien d'assez piquant j)oui lui. On sait qu'avec beau-