LIVRE IV. aor
coup de noblesse et de fierté dans l'anie, le maréchal de Saxe avait les mœurs grivoises. Par goût autant que par système , il voulait de la joie dans ses années, disant que les Français n'allaient jamais si bien que lorsqu'on les menait ^aiment, et que ce qu'ils craignaient le plus à la guerre , c'était l'ennui. Il avait toujours dans ses camps un Opéra-Comique. C'était à ce spectacle qu'il donnait l'ordre des batailles ; et ces jourslà, entre les deux pièces, la principale actrice annonçait ainsi : Messieurs , demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que donne? a M. le Maréchal; après- demain , le Coq du Village, les Amours grivois , etc.
Deux actrices de ce théâtre, Chantilly et Beaumenard, étaient ses deux maîtresses favorites, et leur rivalité , leur jalousie, leurs caprices lui donnaient , disait-il .,plus de tourments que les hussards de la reine de Hongrie. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres. C'était pour elles que mademoiselle Navarre avait été négligée. Il trouvait en elle trop de hauteur, et pas assez de complaisance et d'abandon. IMademoiselle Verrière , avec infiniment moins d'artifice , n'avait pas même l'ambition de le disputer à ses rivales; elle semblait se reposer sur sa beauté du soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'égalité d'un, caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer.
Les premières scènes que nous répétâmes en-
•iOu M ]•: 31 o I p. r s.
semble furent celles de Zaïre avec Orosmane. S^ figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air de candeur et de modestie s'accordaient partaitement avec son rôle ; et dans le mien je ne mis que Iroj) de véhémence et de cl la leur. Dès notre seconde leçon, ces mots Zaïre , vous pleurez! furent l'écueil de ma sagesse.
La docilité de mon écolière me rendit assidu; cette assiduité fut malignement expliquée. Le maréchal, qui était alors en Prusse, instruit de notre intelligence , en prit une colère peu digne d'un aussi grand homme. I-es cinquante louis que mademoiselle Verrière touchait par mois lui furent supprimés, et il annonça que de sa vie il ne reverrait ni la mère ni son enfant. Il tint parole , et ce ne fut qu'après sa mort , et un peu par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et élevée dans un couvent comme fille de ce héros.
Le délaissement où tombait ma Zaïre nous accabla tous les deux de douleur. Il me restait quarante louis du produit de ma nouvelle tragédie ; je la priai de les accepter. Cependant mademoiselle Clairon et tous nos amis nous conseillèrent de cesser de nous voir , au moins pour cpiclque temps. Il nous en coûta bien des larmes, mais nous suivîmes ce conseil.
Le maréchal revint. J'entendais dire de tous côtés qu'il était furieux contre moi. J'ai su depuis par !e maréchal de Loewendal, et par deux