LIVRE IV. '2i)J
autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, (ju'ils avaient eu bien de la peine à retenir les mouvements de sa colère. Il allait disant dans le monde, à la cour, et au roi lui-même, que ce petit insolent de poëte lui prenait toutes ses maîtresses (je n'avais cependant que celles qu'il abandonnait ). Il montrait un billet de moi qu'un perfide laquais avait volé à celle-ci. Heureusement dans ce billet, à propos de la tragédie de Cléopâtre , à laquelle je travaillais , il était dit qu'Antoine était un héros en amour comme en guerre. « Et cet Antoine, disait le maréchal, vous entendez bien qui il est. » Cette allusion à laquelle je n'avais point pensé , en le flattant , le calmait un peu.
Cependant j'étais dans des transes d'autant plus cruelles , que j'étais résolu , au péril de ma vie, de me venser de lui s'il m'eût fait insulter. Dans cette situation, l'une des plus pénibles où je me sois trouvé , M. de la Poplinière me proposa de me retirer chez lui à la campagne, et d'un autre côté le prince de Turenne me soulagea du chagrin où j'étais de laisser ma Zaïre dans Tinfortune.
Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comédie française , vint à moi, et me dit : « Vous êtes cause que le maréchal de Saxe a quitté mademoiselle Verrière: voulez -vous me donner votre parole de ne plus la voir ? son malheur sera réparé. » Ceci m'expliqua le mystère du rendez -vous qu'elle m'avait donné la veille
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dans le bois de Boulogiio, tl des pleurs qu'elle avait versés en me disant adieu. « Oui, mon prince, je vous la donne, lui répondis-jc, cette parole que vous nie demande/. Que mademoiselle Verrière soit heureuse avec vons; je consens à ne plus la voir. » Il la prit, et je fus fidèle à ma pi'omcsse.
Keliré, presque solitaire, dans cette maison de campagne bien différente alors et de ce qu'elle avait été et de ce qu'elle fut depuis, j'eus tout le tem])s de me livrer à mes réflexions sur moimême. Je tournai les yeux vers l'abyme au bord duquel je venais de passer. Le héros de Foutenoy, l'idole des armées et de la France entière , riiomme devant qui la plus haute noblesse du royaume était dans le respect, et que le roi lui-même accueillait avec toutes les distinctions qui peuvent flatter un grand homme, était celui à qui j'avais manqué, sans avoir même pour excuse l'égarement d'un fol amour. Cette fille imprudente et laible ne m'avait point dissimulé qu'elle tenait à lui j)ar ses bienfaits , et comme au père de son enfant. J'étais si bien instruit et si persuadé du risque épouvantable que nous courions enscndjle, que, lorsqu à des heures indues je me glissais chez elle, ce n'était jamais qu'en tremblant. Je la trcmvais, je la laissais encore plus tremblante elle-même. 11 n'était point de j)laisir ipii n'eût été trop chèrement payé par nos frayeius d'être surj)ris et dénoncés. Et si le maréchal, instruit