‹ Œuvres complètesChapitre 82 sur 196 · LIVRE IV. 2o · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 2o

tle ma témérité, dédaignant de m'otcr la vie, m'eût fait seulement insulter par un de ses valets, je n'opposais à cette crainte qu'une résolution à laquelle je ne puis penser sans frémir. « Ah! frémissez comme moi , mes enfants, des dangers que m'a fait courir une trop ardente jeunesse , pour une liaison fortuite et passagère, sans autre cause que l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer l'écueil pour vous préserver du naufrage. »

Peu de temps après , le maréchal mourut. Il avait fini par se montrer magnanime envers moi , comme le lion de la fable envers le souriceau. A la première représentation de Cléopâtre, s'étant trouvé dans le corridor face à face avec moi, en sortant de sa loge ( rencontre qui me fit pâlir ) il avait eu la bonté de me dire ces mots d'approbation : Fort bien, monsieur , fort bien! Je regrettai sincèrement en lui le défenseur de ma patrie et l'homme généreux qui m'avait pardonné; et, pour honorer sa mémoire autant qu'il était en moi, je fis ainsi son épitaphe :

A Courtray Fabius , Annibal à Bruxelles , Sur la Meuse Condé, Turenne sur le Rhin, Au léopard farouclie il imposa le frein, Et de l'aigle rapide il abattit les ailes.

La retraite où je me sauvais des tentations de Paris , m'en offrit bientôt de nouvelles ; mais dans ce moment-là elle ne me donnait que de sérieuses

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leçons (le mœurs. Poiw lairc connaître la cause (le la ti'istessc silencieuse et sombre (|iii iéi;nait alors dans un lien qni avait élé le séjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le passé , et que je dise comment s'était formé et détruit cet enchanten)ent.

M. de la Poplinière n'était pas le plus riche fmancier de son temps , mais il en était le plus fastueux. D'abord il avait pris pour maîtresse, et depuis pour femme, la fille tlune comédienne. Son intention n'avait pas été de se marier avec elle ; mais elle avait su l'y oblip^cr : voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, après avoir élevé son frère à la dignité de cardinal , et Tavoir introduit dans le conseil d'état, avait par lui un crédit obscur, mais puissant, auprès du vieux cardinal de Fleury. Mademoiselle Daucour se fit présenter à elle , et en jeune innocente qui avait été séduite , elle se plaignit que M. de la Poplinière, après l'avoir flattée de l'espérance d'être sa femme, ne pensait plus à l'épouser. « 11 vous épousera, et j'en fais mon affaire, dit madame de Tencin. Cachez-lui cpie vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui. »

Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchait, et, parmi les anciens fermiers généraux, c'était à qui serait conservé sur la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'était le moment de faire cesser un scandiile qui affligeait tous les gens de bien. On lui

représenta mademoiselle Daucoiir comme une victime intéressante de la séduction , et la Poplinière comme un de ces hommes qui se jouent de Tinnocence après avoir surpris sa faiblesse et sa bonne foi.

Ce n'était pas encore parmi les financiers un luxe autorisé que celui des maîtresses publiquement entretenues , et le cardinal se piquait de maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que la Poplinière alla solliciter ses bontés pour le nouveau bail , le cardinal lui demanda ce que c'était que mademoiselle Daucour. «C'est une jeune personne dont j'ai pris soin, » lui répondit la Poplinière , et il lui fit l'éloge de son esprit , de ses talents et de sa bonne éducation. « Je suis bien aise, reprit le cardinal, de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de même , et l'intention du roi est de donner votre place à celui qui l'épousera. Il est bien juste au moins qu'après l'avoir séduite, vous lui laissiez pour dot l'état qu'elle avait droit d'attendre de vous-même, et que vous lui aviez promis. » La Poplinière voulut se défendre d'avoir pris cet engagement. « Vous l'avez abusée , insista le ministre , et sans vous elle aurait encore son innocence. Il faut réparer ce tortlà : c'est le conseil que je vous donne, et ne tardez pas à le suivre, sans quoi je ne puis rien pour vous.» Perdre sa place ou épouser, l'alternative était pressante. La Poplinière prit le parti le moins fâcheux; mais, à sa résolution forcée,

il voulut donner l'apparence d'une volonté libre , et le lendeniaiii, au réveil de niadenioiselle Daucour: « T^evez-vous, lui dit-il, et avec votre mère, venez où je vais vous conduire. » Elle obéit. Ce fut chez son notaire qu'il les mena. « Écoutez, leur dit -il, la lecture de l'acte que nous allons signer. » C'était le contrat de mariage. Le coup de théâtre parut produire son effet : la fille eut l'air de se pâmer , la mère embrassa les genoux de celui qui mettait le comble à ses bontés et à leurs vœux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnaissance , et, tant qu'il fut dans l'illusion d'un époux qui se croit aimé , il vit sa maison embellie par les enchantements de sa brillante épouse. Le plus grand monde était de ses soupers et de ses fêtes; mais bientôt les inquiétudes et les soupçons jaloux troublèrent son repos. Sa femme avait pris son essor. Portée dans un tourbillon où il ne pouvait pas la suivre , on lui donnait à elle des soupers dont il n'était pas, et par des lettres anonymes, on se faisait un plaisir malin de l'avertir qu'il était la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenait chez lui. C'était dans ce temps -là qu'il m'y avait attiré; mais je ne fus d'abord que de sa société particulière. Là, je trouvai le célèbre Rameau; Latour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu ; Vaucanson , ce merveilleux mécanicien ; Carle- Vanloo , ce grand dessinateur et ce grand coloj'iste, et sa femme qui, la première , avec sa voix

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