‹ Œuvres complètesChapitre 83 sur 196 · LIVRE IV. 'lOq · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 'lOq

(le rossignol, nous avait fait connaître les chants de ritalie.

Madame de la Poplinière me marquait de \n bienveillance. Elle voulut entendre la lecture ^ Aristomène^ et de tous les critiques dont j'avais pris conseil , ce fut à mon gré le meilleur. Après avoir entendu ma pièce, elle en fit l'analyse avec une clarté, une précision surprenante, me retraça de scène en scène le cours de l'action , remarqua les endroits qui lui avaient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvait faibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses observations me frappèrent comme autant de traits de lumière. Ce coup-d'œil si vif, si rapide, et cependant si juste, étonna tout le monde, et dans cette lecture, quoiqu'assez applaudi moi-même, je dois dire que son succès fut plus éclatant que le mien. Son mari en était tristement interdit. A travers son admiration pour cette heureuse facilité de mémoire et d'intelligence , pour cette verve d'éloquence qui tenait de l'inspiration , enfin pour cet accord de l'esprit et du goût qui fétonnait comme nous dans sa femme, on voyait percer, malgré lui, un fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connaissait la cause. Il avait voulu la retirer de ce grand monde où elle était lancée; mais elle avait traité de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gène où il prétendait la réduire, et de là les scènes violentes qu'il y avait entre eux sans témoins.

Mèinoiicr. l. ^ '4

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La Popliiuere se .soulageait a\cc nous, sur-toiil avec moi, par des satiies de ce monde dont \\ était excédé, disait -il, et tloiil il voulait séloigner. Il m'avait engai^^é à loger pies de lui. iMa simplicité, ma franchise, lui convenaient. « Vivons ensemble, me disait -il, nous .sommes faits pour nous aimer, et laissez là, croyez-moi, ce monde qui vous a séduit, comme il m'avait séduit moimême. Et qu'en attendez -vous? — Des protecteurs, lui dis-je, et (pielc[ues moyens de fortune. — Des protecteurs! \h! si vous saviez comme tous ces gens-là protègent!... De la fortune! et n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'a» point d'enfant, et, grâce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et ne nous quittons pas; car je sens tous les jours que vous m'êtes [)lus nécessaire. »

Malgré sa répugnance à me ^oir lui échapper, il ne put refuser à madame de Tenciu, qu'il ménagcail par politique, il ne put, dis -je, lui refuser de me mener chez elle poui' lui lire ma tragédie : c éiaixt Aristomène qu'on venait de jouer. L'auditoire était respectable. J'y vis rassemblés Monlcscjuieu , Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune llehétius, Astruc, je ne sais (jui encore, tous gens de lettres ou savants, el au milieu d'eux une fennne d lui esprit el d ini sens j)rofond, mais qui, enveloppée dans sou extérieur de bonhomie el de simplicité, a\ait plutôt l'air de la ménagère que de la maîtresse de la maison :

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c'était là madame de ïeucin. J'eus besoin de toiib mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle; et quoique bien près de sou oreille, il me fallait encore prononcer chaque mot avec force et à haute voix; mais il m'écoutait avec tant de bonté qu'il me rendait doux les efforts de cette lecture pénible. Elle fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrême, sans inflexions, sans nuances, cependant je fus honoré des suffrages de l'assemblée; j'eus même l'honneur d'être du dîner de madame de Tencin; et dès ce jourlà j'aurais été inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de la Poplinière n'eut pas de peine à me persuader qu'il y avait là trop d'esprit pour moi; et en effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivait préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et naturel. C'était à qui saisirait le plus vite, et comme à la volée, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquant, et, pour amener là -propos, on le tirait quelquefois d'un peu loin.

Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçait visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendait que la balle vhit à lui, mais il l'attendait. Mairan guettait l'occasion. Astruc ne daignait pas l'attendre. Fontenelle seul la laissait venir sans la chercher; et il usait si sobrement de l'attention qu'on don-

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liait a I ciikiidrc, (jiic ses mots fins, ses jolis coules irocciipaienl jamais (juiiii moment. Helvéfins, allenlil el diseict, reeiieillail |)()nr semer un joui'. C/élait un exemple pour moi que je n'aurais pas eu la constance de suivre : aussi cette société eut-elle pour moi peu d'al trait.

Il n'en fut pas de même tle celle dune femme que mon heureuse étoile m'avait lait rencontrer chez madame de Tencin, et qui dès -lors eut la bonté de m'inviter à laller voir. Cette femme, qui conmiençait à choisir et à composer sa société littéraire, était matlame Geoffrin. Je répondis trop tard à son invitation, et ce fut encore M. de la Poplinière qui m'empêcha d'aller chez elle. « Qu'iriez- vous faire là, me dit-il, c'est encore un rendez-vous de beaux-esprits. »

C'était ainsi qu'il m'a^ait captivé lorsqii'arriva mon aventure avec le maréchal de Saxe ; mais ce qui m'attacha le plus étroitement à lui fut de le voir malheureux lui-même, et de m'apercevoir du besoin qu'il avait de moi. Les lettres anonymes ne cessaient de le harceler : on l'assurait qu'à Passy même un rival heureux continuait de voir sa fenmie. Il l'observait, il la faisait surveiller nuit et jour; elle en était instruite, et ne voyait en lui que le geôlier de sa prison.

Ce fut là que j'appris ce que c'est qu'un ménage, où d'un coté la jalou.sie et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpents. Une maison voluptueuse, dont les arts, les talents.

tous les plaisirs honnêtes semblaient avoir fait leur séjour, et dans cette maison le luxe, l'abonflance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par la défiance et la crainte, par les tristes soupçons et par les noirs chagrins! Il fallait voir à table ces deux époux vis-à-vis l'un de l'autre; la morne taciturnité du mari, la fîère et froide indignation de la femme, le soin que prenaient leurs regards de s'éviter," et l'air terrible et sombre dont ils se rencontraient, sur-tout devant leurs gens; l'effort qu'ils faisaient sur euxmêmes pour s'adresser quelques paroles, et le ton sec et dur dont ils se répondaient. On a de la peine à concevoir comment deux êtres aussi fortement aliénés pouvaient habiter ensemble; mais elle était déterminée à ne pas quitter sa maison , et lui , aux veux du monde et en bonne justice, n'avait pas droit de l'en chasser.

Moi, qui savais enfin la cause de cette mésintelligence, je ne négligeais rien pour adoucir les peines de celui dont le cœur semblait s'appuyer sur le mien. Un misérable que je dédaigne de nommer, parce qu'il est mort, m'a accusé d'avoir été l'im des complaisants de la Poplinière. Je commence par déclarer que jamais je n'ai reçu de lui le plus léger bienfait. Après cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment très -naïf et trèstendre, je m'étudiais à lui complaire. Aussi éloigné de l'adulation que de la négligence, je ne le flattais pas, mais je le consolais : je lui rendais

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le bon office fjii"ll<>r;i<e attrihii.iit aux muscs : l'os lene cnnsiliiin} et dafi.w, et riato gaudctis alinfv. El j)lùt ;m Ciel (jmiI \\\n\\ pas été luinienie jtliis iiidiili^ent pour ma vanité que je ne l'ét.iis pour la sienne! (-et espiil de propriété (jui exagère à nos veux le prix de tout ce qui nous intéresse lui faisait lanl d'illtision siii' le jeune poëte qu'il avait arloplé, r[iie tout ce (jui coulait de ma plume Ini semblait beau; et, au lieu dun ami sévère dont j'aurais eu besoin , je ne trouvais en lui ([u'un très-facile approbateur. Ce fut Tune des causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui.

Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de campagne, et peu de temps après arriva faventure qui le sépara de sa femme. Un jour que dans la plaine des Sablons le maréchal de Saxe donnait au public le spectacle de la revue de ses hullands, la Poplinière, plus excédé que jamais de lettres anonymes, qui lui répé* taient que sa femme recevait chez elle toutes les nuits le maréchal de Uichelieu, prit le temps où elle était à la revue pour visiter son appartement, et voir comment un homme pouvait y être introduit, malgré la vigilance (11111 portier dont il était sur. Il avait avec lui, pour l'aider dans cette recherche, Vaucanson et lialot ; celui-ci petit avocat, d'un esprit fin et pénétrant, mais personnage assez grotesque par la singularité d'un

langage trivial et hyperbolique , et cViin caractère mêlé de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et servile par habitude. C'était lui qui louait M. de la Poplinière sur la finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disait de lui, çii'ii s'en aille ciwer son or. Pour Vaucanson, tout son esprit était en génie; et, hors des mécaniques, rien de plus ignorant et rien de plus borné que lui.

En visitant l'appartement de madame de la Poplinière, Balot fit la remarque que, dans le cabinet où était son clavecin , on avait tendu un tapis de pied, et que cependant il n'y avait dans la cheminée de cette pièce ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps fût déjà froid et que l'on fit du feu par-tout. Par induction, il s'avisa de frapper de sa canne la plaque de la cheminée; la plaque sonna creux. Alors Vaucanson, s'approchant, s'aperçut qu'elle était montée à charnière , et si parfaitement unie au revêtement des cotés, que la jointure en était presque imperceptible. « Ah! monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers la Poplinière, le bel ouvrage que je vois là' et l'excellent ouvrier que celui qui l'a fait ! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre; mais la charnière en est d'une délicatesse!... non, il n'y a point de tabatière mieux travaillée. L'habile homme que celui-là! — Quoi! monsieur, dit la Poplinière en pâlissant, vous êtes sur que cette plac|ue s'ouvre? — Vraiment! j'en suis sur, je le vois, dit Yau-

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canson, ravi (raduiiratioii et (Taise; rien n'est plus merveilleux. — Et que me fait votre nierveille? il s'agit bien ici (ratlmiier. — Ah! monsieur, de tels ouvriers sont fort rares! j'en ai de bons, assurément; mais je n'en ai pas un qui... — Laissons là vos ouvriers, interrompit la Poplinière, et qu'on m en appelle un cpii fasse sauter cette plaque. — C'est dommage, dit Vaucanson, de briser un chef-d'œuvre aussi parfait que celui-là. »

Derrière la plaque, une ouverture faite au mur mitoyen était fermée par un panneau de boiserie, qui, couvert d'ime glace dans la maison voisine, s'ouvrait à volonté, et donnait ime libre entrée dans le cabinet de musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux la Poplinière, qui ne cherchait, je crois, qu'un moyen légitime de se délivrer de sa femme, envoya quérir un commissaire, et fit constater surle-champ, par un procès -verbal, sa découverte et sa disgrâce.

Sa femme était encore à la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se passait chez elle. Pour y rentrer, ou de gré, ou de force, elle pria le maréchal de Loewendal de ly accompagner; mais la porte lui fut fermée, et le maréchal ne voulut pas j)rendre sur lui de la forcer. Elle eut recours au maréchal de Saxe. « Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et que je parle à mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauvée. » Le maréchal la fit monte»-

(iaiis son carrosse, et, en arrivant à la porte, il descendit et frappa lui-même. Le fidèle portier, en entr'oiivrant la porte, voulut lui dire qu'il lui était défendu... « Et ne me connaissez-vous pas, lui dit le maréchal. Apprenez que pour moi il n'y a point de porte fermée. Entrez, madame, entrez chez vous. » Il lui donna la main et monta avec elle.

La Poplinière, effarouché, vint au-devant de lui. « Eh bien, mon ami, qu'est-ce? lui dit le maréchal; une esclandre, des scènes, un spectacle pour le public? il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule à gagner. Ne voyezvous pas qu'on ne cherche qu'à vous brouiller ensemble, et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe. Ecoutez votre femme, qui se justifiera pleinement à vos yeux, et qui ne demande qu'à vivre convenablement avec vous. » La Poplinière se contint respectueusement en silence ; et le maréchal s'en alla en leur recommandant la décence et la paix.

Tète-à-téte avec son mari, madame de la Poplinière s'arma de tout son courage et de toute son éloquence. Elle lui demanda sur quel nouveau soupçon, sur quelle délation nouvelle il lui avait fait fermer sa porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crut complice de cette coupable invention. N'était-ce pas chez lui, bien plutôt que chez elle qu'on avait voulu pénétrer? Et, pour avoir à leur insu praticpié ce

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passage (rime inaisoii a l'aulie, tjue lallail-il. qu'un domestique et deux oiiNiieis corrompus? Mais quoi! y avait-il à douter de la cause d'un stratagème si visiblement inventé pour la perdre dans sou esprit? « J étais troj) lieiu^iise avec vous, li:i dil-el le, el c'est mon honlicnr ([ui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont pas suill; il lui fallait des preuves^ et dans sa rage elle a im.iginé cette détestable machine. Que disjc ? et depuis que l'envie s'obstine à me persécuter, n'avez-vous pas dû voir quel était à ses yeux mon crime? Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, llionneur soit si violemment attaqué? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avais et que j'aurais encore si vous aviez été plus juste. .Te contribuais au bonheur d'un homme dont l'esprit , les talents , la considération , l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est là le motif de ces libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succès qu'on espère de ce piège grossier que l'on vous a tendu, f^ Alors, se jetant à ses pieds : « Ah! monsieur, rendez -moi votre estime, votre confiance, j'ose dire, votre tendresse, et mon amour vous vengera en me vengeant moi-même du mal cpie nous ont lait nos communs ennemis. »

Malheuieuscmcnt trop convaincu, laPoplinière fut inilexible. « Madame, lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer tle réso-

liition; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de chez moi, je les emploierai; et tout senlunciit d'indulgence et de bonté pour vous sera étouffé dans mon ame. » Elle sortit. Il lui donna, je crois, vingt mille livres de pension alimentaire , avec quoi elle alla vivre ou plutôt mourir dans un réduit obscur, délaissée de ce beau monde qui l'avait tant flattée, et qui la méprisa lorsqu'elle fut dans le malheur. Une glande qu'elle avait au sein fut le foyer d'une humeur corrosive qui la dévora lentement. Le maréchal de Richelieu, qiu se donnait ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se consumait dans les douleurs les plus cruelles, ne laissait pas de lui rendre en passant quelques devoirs de bienséance ; aussi disait-on dans le monde, après qu'elle eut cessé de vivre : a En vérité , M. de Richelieu a eu pour elle des procédés bien admirables ! il n'a pas cessé de la voir jusqu'à son dernier moment. »

C'était pour être aimée ainsi, que cette femme qui, chez elle, avec une conduite honnête, aurait joui de l'estime publique et des agréments d'une vie honorée et délicieuse, avait sacrifié son repos, sa pudeur, sa fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore Ce délire de la vanité , c'est que ni le cœur ni les sens u\ avaient eu qu'une part très -légère. Madame de

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la l'(»j>iiiii('r(>, avec iiik- tctc assez \ivr, était d'uno CxtrriiK' (ioidciif; mais iiii duc a l)()iincs fortunes lui avait j)aru , couinie à bien d autres, inie i^lorieuse eoïKjuèlc; ce fut là ce qui la perdit.

La Popiinière, séparé de sa femme, ne songea [)liis (|u à \i\i(' eu homme libre et ()])ulent. Sa maison de Pass} redevint le séjour le plus charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avait à ses gages le meilleur concert de musique qui fût connu dans ce lcm])S-là. Les joiteurs d'instruments logeaient chez lui, et préparaient ensemble le malin, avec un accord merveilleux, les symphonies qu'ils devaient exécuter le soir. Les premiers talents des théâtres, et singulièrement les chanteuses et les danseuses de l'Opéra, venaient embellir ses soupers. A ces soupers, après que de i)rillantes voix avaient charmé l'oreille, ou était agréablement surpris de voir, au son des instruments, Lany, sa sœur, la jeune Pluvigné, quitter la table, et, dans la même .salle, danser les airs qu'exécutaient la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venaient d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, étaient reçus, logés, nourris dans sa maison, et chacun à l'envi brillait dans ces concerts. Rameau y composait ses opéras; et, les jours de fêtes, à la messe de la chapelle domestique, il nous donnait sur Torgue des morceaux de verve étonnants. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince, et les princes venaient jouir de ses plaisirs.

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A son théâtre, car il en avait un, on ne jouait que des comédies de sa façon , et dont les acteurs étaient pris dans sa société. Ces comédies, quoi- (|ue médiocres, étaient d'assez bon goùl, et assez bien écrites pour qu'il n'v eût pas inie complaisance excessive à les applaudir. Le succès en était d'autant plus assuré, que le spectacle était suivi d'un splendide souper auquel l'élite des spectateurs, les ambassadeurs de l'Europe, la plus haute noblesse, elles plus jolies femmes de Paris, étaient invités.

La Poplinière en faisait les honneurs en homme qui avait pris dans le monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manières n'avaient rien que de bienséant, dont l'orgueil même savait s'envelopper de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendait aux grands, ne laissait pas de garder encore un certain air de civilité libre et simple qui lui allait bien, parce qu'il hd était naturel. Personne, quand il voulait plaire, n'était plus aimable que lui. Il avait de l'esprit, de la galanterie, et sans aucune étude , ni beaucoup de culture , assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux même qui venaient de jouir de son luxe et de sa dépense, ne manquaient pas de trouver ridicule l'existence qu'il se donnait; mais chez lui, il ne s'entendait que féliciter et louer, et, avec plus ou moins de complaisance, chacun lui payait en flatterie les plaisirs qu'il lui avait donnés. C'était bien, comme

oii !v' (lis.iil, (111 \ifil cnlaiil i^àtc (K' l.i lortiiiu-: mais u)()i (jiii le voyais liahiliiellcnieiit cl de près, cl qui nralïliii;cais quelquefois de le Iromcr un {)eu tiop vaiu, jc m'étonne aujounl Imi qu'il ne le liil pas <la\antao[e.

Lu délaul bien plus déplorable que cette vanité de richesse cl de lasle, c'était en lui une soif de Tantale pour un j^cnre de voluptés dont il ne pou\ait plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se plaignait qu'«« ma/r/ié Von ne vendit pas le dormir comme le mander et le boire. Pour celui-ci, ce n'était point le dormir (piil auiail \oulu payer au poids de l'or.

Les plaisirs le sollicitaient ; mais en contraste .ivcc la fortune qui les lui amenait en foule, la nature lui en prescrivait une abstinence humiliante , et cette alternative de tentations continuelles et de continuelles privations, était un supplice pour lui. Le malheureux ne pouvait se persuader cpie la cause en K\l en lui-même. Il ne manquait jamais d'en accuser l'objet présent , et toutes les fois qu'un objet nouNcau lui semblait avoir plus d'attraits, on le voyait galant, enjoué, comme épanoui par ce doux rayon d'espérance; c'était alors qu'il était aimable. Il faisait des contes joyeux, il chantait des chansons (juil avait composées, et d'un style tantôt plus libre, tantôt plus délicat, selon l'objet qui l'animait; mais autant il avait été vif et charmé le soir . au!;!iit I." lendemain il élait trist<' et mécontent.

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