LIVRE IV. 21 i
Cependant moi , qu'environnaient les occasions de faillir, je n'étais rien moins qu'infaillible. Je sentais bien qu'elles métaienl nuisibles, et que, pour m'en défendre , il eût iailu m'en éloigner ; mais je n'en avais pas la force. Le corridor où je logeais était le plus souvent peuplé de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage il était difficile que je fusse économe et des heures de mon sommeil et de celles de mon travail. Les plaisirs de la table contribuaient aussi à obscurcir en moi les facultés intellectuelles. Je ne me doutais pas que la tempérance fût la nourrice du génie, et cependant rien n'est plus véritable. Je m'éveillais la tète trouble et les idées appesanties des vapeurs d'un ample soiq^er. Je m'étonnais que mes esprits ne fussent pas aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurius ou que dans celle des Maçons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas être embarrassé par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont chastes; il aurait fallu ajouter qu'elles étaient sobres ; et l'une et l'autre de ces maximes étaient chez moi dans un profond oubli.
J'avais négligemment fini la tragédie de Cléopdtre ; et cette pièce qui, dans le recueil de mes œuvres, est aujourd'hui ce que j'ai travaillé avec le plus de soin, se ressentait alors , comme je lai dit ailleurs ( i) , de la précipitation avec laquelle
(i) Fojcz la préface de la tragédie de CléopâU'f.v
on écrit clans un âi^c où IDn na pas encore senti combien il est difficile de bien écrire. Klle cul besoin (le tonte riiuliili^ciicc du public poui- obtenir un tiemi -'.succès de onze représentations. J axais mis sur le théâtre le dénouement que me donnait Thistoire, et Vaucanson avait bien A'oulu me fabriquer un aspic automate qui, dans le moment (jù Cléopàtre le pressait sur son sein pour en exciter la morsure , imitait presque au naturel le mouvement d'un aspic vivant; mais la surprise que causait ce petit chef- cl oeuvre de l'art faisait diversion au véritable intérêt du moment. J'ai préféré depuis un dénouement plus simple. Au reste, je dois reconnaître que j'avais trop présumé de mes forces, en espérant de faire pardonner à Antoine l'excès de son égarement. L'exemple en est terrible , mais l'extrême difiiculté était de le rendre touchant.
Je cherchai un sujet plus pathétique, et je crus le trouver dans la fable des Héraclidcs . Il y avait quelque lessemblance avec XJpliigénie en Aulide ; mais par les caractères et les incidents de l'action, ces deux sujets étaient si différents, que le même poète grec, Euripide, les avait traités l'un et l'autre. Cependant, à peine ma pièce eut-elle été reçue et mise en répétition , que le bruit c(Hnant dans le monde fut que, dans un sujet tout semblable à celui de Racine , je voulais jouter avec lui.
A ce bruit répandu avec l'affectation d'une malveillance marquée , je m'aperçus que j'avais