LIVRE IV
des ennemis; je fus même averti que j'en avais une nuée. J'en demandais la cause, je l'ignorais alors; mais depuis j'ai bien su pourquoi. Au théâtre, la douce et perfide Gaussin m'avait aliéné tout son parti, et il était nombreux ; car il était formé d'abord de ses amis, et puis des ennemis de mademoiselle Clairon , auxquels se ralliaient les zélés partisans de mademoiselle Duménil. Clairon , par ses succès, enlevait toujours quelque rôle à l'une et à l'autre de ces actrices ; et moi , son poète fidèle , j'étais aussi l'objet de leur inimitié. Parmi les amateurs et les intrigants des coulisses , j avais de même contre moi tous les ennemis de Voltaire , et , de plus , ses enthousiastes, qui, bien moins généreux que lui, ne toléraient pas même des succès au-dessous des siens. Bien des sociétés que j'avais négligées après y avoir été reçu, m'en voulaient de n'avoir pas mieux répondu à leurs prévenances, et l'amitié qu'avait pour moi la Poplinière faisait rejaillir contre moi la haine de ses envieux. Ajoutez -y cette foule de gens naturellement disposés à rabaisser ceux qui s'élèvent, et à jouir de la disgrâce de ceux qu'ils ont vus prospérer, vous concevrez comment, sans avoir fait du mal, sans même en vouloir à personne , j'avais déjà tant d'ennemis. J'en avais même parmi les jeunes gens , qui , ayant entendu parler dans le monde de mes frivoles aventures, me supposaient en galanterie toutes les piétentions de leur fatuité, et qui ne
Mémoires. ï. I ^'
JL>.G M i: \i () I n K s.
nie pardomiaicul j)as de ii\ali.s('i' a\('C oiix : ce qui prouve, en passant, (jnc l'aiicieuue maxime caclw kl vie y ne convient à persoiuie mieux cpià 1 homme de lettres, et que ce n'est que ])ar ses écrits qu'il lui est permis d'être célèbre.
Mais un eimemi plus terrible que tous ceuxlà pour moi , ce fut le café de Procope. J'avais d'abord fréquenté ce café, le rendez-vous des habitués et des arbitres du parterre, et j'y étais assez bien venu ; mais après le succès de Denys et ^ AristOTiiène ^ on m'avait donné le conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avais suivi ce conseil. Une retraite si soudaine et si brusque, attribuée à ma vanité, me fit le plus grand tort; et autant cette espèce de tribunal m'avait été favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfants, un avis d'être réservés dans vos liaisons de jeunesse; car il est difficile de se tirer de celles où l'on s'est engagé, sans y laisser d'amers ressentiments et de cruelles inimitiés. Au lieu de dénouer insensiblement , je rompis; ce fut une très-grande faute.
Enfui , trop de sincérité, peut-être aussi trop de roideur que j'avais dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le mépris dont j'étais plein pour ces malheureux journalistes, qui attaquent tous les jours , disait Voltaire, ce que nous avons de meilleur , qui louent ce que 7WUS avons de plus marnais , et qui /ont de la noble profession des lettres un métier aussi lâche