‹ Œuvres complètesChapitre 87 sur 196 · LIVRE I V. US · texte numérisé non relu

LIVRE I V. US

jour de la première représentation des Hèraclides , et dont le contre- temps aurait mis le comble à mon humiliation , si je n'avais eu la présence d'esprit d'en éviter le ridicule, en posant sur la tête de mademoiselle Clairon cette couronne de laurier qu'on m'offrait si mal-à- propos. Je ne rappelle ici cet incident que pour faire voir avec (juelle assurance INI. de la Poplinière avait compté sur le succès de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avait eue, et ^n amitié redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement où j'étais comme anéanti.

Mon esprit, en se relevant, prit ini caractère un peu plus mâle , et même une teinte de philosophie, grâce à l'adversité, grâce peut-être aussi aux liaisons que j'avais formées. Mon enchantement à Passy n'était pas tel qu'il me fît oublier Paris; et , plus souvent que n'eût voulu M. de la Poplinière, j'y faisais de petits voyages. Chez ma bonne madame Harenc, que je n'ai jamais négligée, j'avais fait connaissance avec d'Alembert et la jeune mademoiselle l'Espinasse, qui, tous les deux, y accompagnaient madame du Défaut toutes les fois qu'elle y venait souper. Je ne fais que nommer ici ces personnages intéressants : j'en parlerai à loisir dans la suite.

Une autre société où je fus attiré, je ne sais plus comment, fut celle du baron de Holbach. Ce fut là que je connus Diderot, Helvétius, Grimm et J. J. Rousseau, avant qu'il se fût fait

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sauvage. Grimm, alors secrétaire et ami intime (lu jeune comte de Frise, neveu du maréchal de Saxe, nous donnait, chez lui, un dîner toutes les semaines; et, à ce dîner de garçon, régnait une hberté franche; mais c'était un mets dont Rousseau ne goûtait que très- sobrement. Personne mieux que lui n'observait la trisle maxime de vivre avec ses amis comme s^ils devaient être un jour ses ennemis. Lorsque je le connus, il venait de rem^i'k'ter le* prix d'éloquence à l'Académie de Dijon, avec ce beau sophisme où il a imputé aux sciences et aux arts les effets naturels de la prospérité et du luxe des nations. Cependant il n'avait pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonçait pas l'ambition de faire secte. Ou sou orgueil n'était pas né, ou il se cachait sous les dehors d'une politesse timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyait de la défiance; son regard en- dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il se communiquait à peine, et jamais il ne se livrait. Il n'en était pas moins amicalement accueilli : comme on lui connaissait un amour-])ropre iucjuiet, chatouilleux, facile à blesser, il était choyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on aurait usé à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine, à qui l'on aurait voulu plaire. Il travaillait alors à la musique du Devin du lillage, et il nous chantait au clavecin

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les airs qu'il avait composés. Nous en étions char mes; nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence était écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne, et que notre estime pour ses talents. C'est le souvenir de ce temps-là qui m'a indigné contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises ou pour des torts qu'il avait lui-même, calomnier des gens qui le traitaient si bien et ne demandaient qu'à l'aimer. J'ai vécu avec eux toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur ame. Jamais je n'ai aperçu en eux rien de semblable au caractère que son mauvais génie leur a attribué.

A mon égard , le peu de temps que nous fûmes ensemble dans leur société se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion l'un pour l'autre; nous n'eûmes ni lieu de nous plaindre, ni lieu de nous louer de notre façon d'être ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui, et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de toute personnalité.

IVIais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un retour de réflexion sur l'imprudence de ma jeimesse. Voilà, disais-je, un homme qui s'est donné le temps de penser avant que d'écrire; et moi, dans le plus difficile et le plus périlleux des arts, je me suis hâté de produire presque avant que d'avoir pensé. Vingt ans

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tl'étiulc et de médil;ili()ii dans le siloiire et la retraite ont amassé, iiiùn et lécondé ses c(jnnaisi>ances, et moi je répands mes idées lorsqu'à peine elles sont écloses et avant qu'elles aient acquis leur force et leur accroissement. Aussi voit -on dans ses premiers écrits une plénitude étonnante, une virilité parfaite; et dans les miens, tout se ressent de la verdeur ou de la faiblesse d'un talent (jue l'étude et la réflexion n'ont pas assez long -temps nourri. Ma seule excuse était mon infortune et le besoin de travailler incessamment et à la hâte pour me prociuer de quoi vivre. .Te résolus de me tirer de cette triste situation, fallùt-il renoncer aux lettres.

J'avais quelque accès à la cour, et la disgrâce de M. Orri ne m'avait pas oté toute es[)érance de fortune. La même femme dont le crédit l'avait fait renvoyer me sa\ait gré d'avoir plus d'une fois été l'écho de la voix j)ul)Iifpie dans des vers où je célébrais ce qui était digne de louange dans le règne de son amant. Un petit poème que j'avais composé sur l'établissement de l'École Militaire, monument élevé à la gloire du roi par les Paris , amis de cœur de madame de Pompadour, ce petit poème, dis-je, l'avait intéressée, et m'avait mis en faveur auprès d'elle. L'abbé de Bernis et Duclos allaient la voir ensemble tous les dimanches ; et , comme ils avaient l'un et l'autre quelque amitié pour moi, j'allais en troisième avec eux. Celte femme , à qui les plus

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grands du royaume et les princes du sang eiixmènies faisaient la cour à sa toilette , simple bourgeoise, qui a\ait eu la faiblesse de vouloir plaire au roi et le malheur dj réussir, était dans son élévation la meilleure femme du monde. Elle nous recevait tous les trois familièrement, quoiqu'avec des nuances de distinction très-sensibles. A Tun, elle disait d'un air léger et d'un parler bref, bonjour, Duclos ; à l'autre, d'un air et d'un ton plus 3iïnïc2\^honjouj\ abbé, en lui donnant par-fois un petit soufflet sur la joue; et à moi, plus sérieusement et plus bas, bonjour^ Marmontel. L'ambition de Duclos était de se rendre important dans sa province de Bretagne ; l'ambition de l'abbé de Bernis était d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension de cinquante louis sur la cassette; mon ambition, à moi, était d'être occupé utilement pour moi-même et pour le public sans dépendre de ses caprices. C'était un travail assidu et tranquille que je sollicitais. « Je ne me sens pour la poésie qu'un talent médiocre, dis-je à madame de Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il demande, j'en suis capable. Obtenez, madame, qu'on en fasse l'épreuve; j'ose vous assurer que l'on sera content de moi. » Elle me répondit que j'étais né pour être homme de lettres; que mon dégoût pour la poésie n'était qu un manque de courage;

i\u':\u lieu (le (luillcr la |»ar!ic, il fallait prendre ma revanche, comme avait fait |)liis d'une fois Voltaire, et me relever, conmie hu, d'une chute par un succès.

Je consentis, pour lui complaire, à m'exerccr sur uu nouveau sujet; mais je le pris trop sim])le et trop au-dessus de mes forces. I>es sujets donnés par l'histoire me .semblaient épuisés; je trouvais tous les grands mtérèts du cœur humain, toutes les passion:5 violentes, toutes les situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur eV de la compassion employés avant moi par les maîtres de l'art. Je me creusai la tête pour inventer une action nouvelle et hors de la route commune. Je crus l'avoir trouvée dans un sujet tout d'imagination, dont je fus d'abord engoué. Il m'olfrait une exposition d'une majesté imposante (^ les Funérailles de Sésostris); il me donnait de grands caractères à peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un nœud si fort; et si serré, (ju'il serait impossible d'en prévoir la solution. Ce fut là ce qui m'étourdit sur les (difficultés d'une action sans amc^ur, toute politicpie et morale, et (|ui, pour èlre soutenue avec chaleur durant cincj actes, demandait toutes les ressources de l'éloquence poétique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit excès d'indulgence, on me persuada que j'avais réussi. Madame de Pompadour me demandait souvent où en était raa nouvell»?

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