LIVRE IV
savez-vous, sire, qui me l'apprend? L'auteur luimême. Le malheureux jeune homme! je voudrais bien avoir dans ce moment un emploi à lui offrir pour le consoler. » Son frère, le marquis de Marigny, qui était de ce souper, lui dit qu'il avait une place de secrétaire des bâtiments à me donner, si elle voulait. « Ah! dès demain, dit-elle, écrivez-lui, je vous en prie; » et le roi parut satisfait qu'on me donnât cette consolation.
Cette lettre, où du ton le plus aimable et le plus obligeant M. de Marigny m'offrait une place peu lucrative, disait -il, mais tranquille, et qui me laisserait des loisirs à donner aux muses, me causa un mouvement de joie et de reconnaissance dont ma réponse fut l'expression. Je me crus sauvé dans un port après mon naufrage, et j'embrassai la terre hospitalière qui m'assurait un doux repos.
M. de la Poplinière n'apprit pas sans quelque chagrin que je me séparais de lui. Dans ses plaintes, il répéta ce qu'il m'avait dit bien des fois, que je n'aurais pas dû m'inquiéter de mon avenir, et que son intention avait été d'en prendre soin. Je lui répondis qu'en renonçant à l'état d'homme de lettres, mon intention n'avait pas été de vivre en homme oisif et inutile ; mais que je n'en étais pas moins reconnaissant de ses bontés. En effet je serais ingrat si, après avoir dit la part qu'il avait eue involontairement au mal que je me faisais à moi-mémCj je n'ajoutais pas
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qu'à bien d'autres égards le temps que je passais auprès de lui doit être cher à mon souvenir, et par les seuliuieuts d'estime et de confiance qu il me marquait lui-même, et par la bienveillance qu'il inspirait pour moi à tous ceux qui voulaient l'entendre parler de mon bon naturel ; car c'était là sur-tout ce qu'il louait en moi.
Cliez lui se succédaient, comme dans un tableau mouvant, des personnages différents de mœurs, d'esprit, de caractère. J'y voyais fréquemment les ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisais avec eux. Ce fut là que je connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne , et depuis le plus célèbre homme d'état de l'Europe. Il m'avait pris en amitié; j'allais assez souvent dîner chez lui, au palais Bourbon, et il me parlait de Paris et de Versailles en homme qui les voyait bien. Cependant , je dois avouer que ce qui me frappait le plus en lui était la délicatesse et la vanité d'une ame efféminée. Je le cro\ais plus occupé du soin de sa santé, de sa figure, et singulièrement de sa coiffure et de son teint, que des intérêts de sa cour. Je le surpris un jour, au retour d'une promenade de chasse, sciant enduit la peau du visage d'un jaune d'œuf pour enlever le hàle; et j'ai appris long- temps après du comte de Par, son cousin, homme naïf et simple, que tout le teni{)s de ce long et glorieux ministère où il a été lame du conseil de Vienne, il a conservé dans son luxe, dans sa