LIVRE TV. 93q
mollesse, dans tous les soins minutieux de sa parure et de sa pijrsonne, le même caractère que je lui avais connu. Cest, de tous les hommes (jue j'ai vus dans le monde, celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement trompé. Je me souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auraient du me tlonner à penser sur la trempe de son esprit et de son ame.
« Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour. — On dit, monsieur l'ambassadeur, que votre excelJence ne soutient pas l'idée de magnificence qu'on en avait conçue à son arrivée à Paris. La premièi^e ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour hôtel, la pompe la plus fastueuse dans l'entrée que vous avez faite , annonçaient pour votre maison et pour votre façon de vivre plus de luxe et plus de splendeur. Une table somptueuse, des festins et des fêtes, le bal sur-tout, le bal dans vos superbes salons, c'était là ce qu'on attendait, et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de finance, comme un simple particulier, et vous négligez le grand monde et de la ville et de la cour. — Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis ici que pour deux choses; pour les affaires de ma souveraine, et je les fais bien; pour mes plaisirs, et, sur cet article, je n'ai à consulter que moi. La représentation m'erniuierait et me générait, voilà pourquoi je m'en dispense. Il n'y a pas à Versailles une intrigante
(jni vaille la peine d'être gafriiée. Qu'irals-je faire avec ces femmes? Leur tri? leur triste cavagnole? J'ai deux jieisounes à niénae^er, le roi et sa maîtresse : je suis l)i('n avec lous les deux. » Ce tliscours n'était pas dnii lioiiiiue (ri\()le et léger.
Au reste, ses petits diuers étaient fort bons : Merci, Staremberg, Scckciidorf , tous les trois ses gentiishounnes tlambaissade , ou [)lutùt ses disciples, m'y traitaient avec bienveillance; nous y causions assez gaîment, et un flacon de vin de Tokai animait la fin du repas.
Un personnage tout différent du comte de Raunitz, et plus aimant et plus aimable, était ce lord d'Albemarle, ambassadeur d'Angleterre, qui mourut à Paris, aussi regretté parmi nous cpie dans sa patrie. C'était, par excellence, ce qu'on appelle ini godant homme; noble, sensible, généreux, plein de loyauté, de franchise, de politesse et de bonté, et il réunissait ce que les deux caractères de l'Anglais et du Français ont de meilleur et de plus estimable. Il avait pour maîtresse une fille accomplie, et à qui l'envie elle-même n'a jamais reproché que de s'être donnée à lui. Je m'en fis une amie ; c'était un moyen sûr de me faire un ami de mylord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne était Gaucher : son nom d'enfance et de caresse était Lolote. C'était à elle que son amant disait, un soir qu'elle regardait ïi\euîeul une étoile : A'e la regardez pas tant, ma . chère} je ne puis pas vous la donner. Jamais la-