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d'établir une religion de l'état et celui de forcer leurs sujets à l'embrasser. On avait bien apporté en France quelque adoucissement a l'exécution des lois contre les protestants , cependant la plaie faite à l'état par la révocation de l'édit de Nantes saignait encore ; quelques administrateurs en maintenaient les dispositions dans les provinces du midi; on en faisait l'apologie dans des ouvrages de parti et dans quelques journaux du temps; enfin, on touchait encore à une époque où le gouvernement , intervenant dans les querelles des jansénistes et des molinistes, avait prodigué les lettres de cachet et donné de violentes atteintes à ce droit naturel de l'homme, la liberté des opinions religieuses.
Cette intolérance politique , condamnée également et par l'Évangile et par la raison , ramenée et canonisée au milieu du dix -huitième siècle, avait excité une réclamation puissante de tout ce qu'il y avait d'esprits raisonnables et cultivés , et sur -tout de ces philosophes qu'on calomnie aujourd'hui avec tant d'ingratitude , et qui s'efforçaient d'obtenir dès-lors cette même tolérance civile que vient d'établir un gouvernement éclairé et bienfaisant.
C'était un service rendu à la nation et à l'humanité que de déférer de nouveau au tribunal
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(le la raison celte û,raiule erreur morale et j)oliliqiic. C/esl ce (jiie faisait Marinonlel dans Bèlisaire i et ce qui lui attira ranimadversion des théologiens.
En ce temps-là une censure théologique avait encore de fôcheux effets civils (je ne parle que de ceux-là ). Huffon en avait eu peur. Marmontel s'occupait, quoique faiblement, de conjurer Forage ; mais Voltaire et d'autres amis le défendaient , en portant la guerre dans le camp ennemi , par des brochures piquantes qui se succédaient sans relâche, et qui éteignaient la foudre jusque dans les mains qui la lançaient. Vingt mille exemplaires de Bélisaire étaient répandus dans toute 1 Europe avant que la censure parût.
Les théologiens , défenseurs de l'intolérance , servirent mal cette cause , en poursuivant Bélisaije avec tant d'obstination ; car cette obstination même porta Marmontel à reprendre ce sujet, et à le traiter avec plus de développement dans les Jncas ^ dont le but est de faire détester ce fanatisme destructeur qui a porté au nouveau monde les crimes dont il souillait l'ancien , et d'établir sur un grand exemple ce principe énoncé par le vertueux et l'élocjuent VénéXon^qiie le prince doit accorder à loits la tolérance civile , non en approuvant tout co/n/ne indijfêrciit ^ uiais en souffrant ce
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que Dieu souffre , et en n employant ^ pour ramener les hommes , que la douce persuasion.
L'auteur des Incas atteint ce but ; et dans cette fiction ingénieuse, embellie de tous les charmes du style, il prouve avec force l'absurdité, l'iniquité de toute intolérance civile , et le droit qu'a tout homme de s'attacher au culte et d'adopter les dogmes religieux qui lui paraissent les meilleurs parmi ceux qui se concilient avec les bonnes mœurs et les bonnes lois; et en cela il a contribué à avancer cet heureux moment où un législateur éclairé a pu opérer enfin, entre l'empire et les sacerdoces, cette heureuse union qui rend les disciples des doctrines diverses citoyens du même état et enfants de la même famille.
J'arrive aux Éléments de Littérature de Marmontel , un de ses plus beaux titres à la gloire littéraire.
Cet ouvrao^e est le résultat de trente ans de méditations sur l'art d'écrire et sur les divers genres de compositions. L'auteur nous apprend qu'il n'avait été d'abord qu'un recueil d'observations à son usage , qu'il a retravaillées avec soin , pour en faire dans \ Encyclopédie la théorie générale de la littérature , et qu'il a revues encore et améliorées dans ses Eléments.
Les éléments de toute science doivent être ,
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ce semble, exposés clans un ordre niélliodique , puisque ce n'est qu'à l'aide de la méthode qu'on peut faire saisir renchaînement des idées et le rapport des parties. L'ouvrage de Marmontel est cependant formé d'articles disposés par ordre alpliabétique , ce qui rompt toute liaison.
Marmontel, qui n'ignorait pas que cette marche avait des inconvénients, lui connaissait aussi des avantages qui la lui ont fait préférer. Il donnait ainsi à une longue suite de préceptes l'attrait de la variété. Dans chaque article il présentait son objet sous tous ses rapports. Il offrait à une jeunesse dissipée et aux gens du monde, qui n'ont pas le temps ou le courage de suivre de longues lectures , une instruction plus facile ; enfin il faisait , pour ainsi dire , de cette étude , une conversation libre et variée , dans laquelle il paraissait s'entretenir et causer avec son lecteur , et qu'on pouvait quitter et reprendre à son gré.
Mais ces raisons, qui eussent suffi à beaucoup d'autres , n'appaisaient pa*s entièrement les scrupules de Marmontel, qui, pour me servir d'une expression commune, que je vous prie de me pardonner, travaillait en conscience. Il imagina donc d'ajouter à son ouvrage une table méthodique, à l'aide de laquelle on pût le lire comme un traité suivi et complet, où les chapitres se-
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raient placés dans leur ordre naturel ; et sa table est si bien faite , qu'elle est à elle seule luie preuve sensible du mérite de tout son travail.
Dans notre avant-dernière assemblée publique , vous avez entendu louer le Cours de Littérature de M. de la Harpe , qui est en effet bien digne d'éloge.
Je me garderai d'instituer, entre deux ouvrages utiles , une comparaison qui tendrait à rabaisser l'un ou l'autre ; mais je puis assigner ce qui distingue chacun des deux.
En épargnant à M. de la Harpe les reproches qu'on peut lui faire sur les derniers volumes de son Cours , que les hommes raisonnables et libres de tout esprit de parti regardent comme bien inférieurs aux premiers; et, en ne comparant dans les deux ouvrages que ce qui est relatif à la littérature proprement dite , je dirai : Que , dans le Cours de M. de la Harpe , on recueille les jugements sains que lui-même a portés et qu'on adopte, pour ainsi dire, tout faits; et que, dans celui de Marmontel , on apprend à juger soi-même. Le premier fait d'excellents écohers, le second forme des maîtres. La Harpe vous enseigne à saisir tous les détails , à ne laisser échapper ni une faute , ni une beauté ; Marmontel , à faire un ensemble d'après une connaissance ap-
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])rofoiiclie du caractère et du genre des diverses esj)èces de compositions. Celui-là vous conduit dans la pratique de l'art ; celui-ci vous en donne une savante théorie. Les auditeurs naturels de la Harpe étaient et devaient être des gens du monde, et sur -tout de jeunes gens et de jeunes femmes; ceux de Marmontel peuvent être des hommes destinés à professer eux-mêmes, qui recueilleraient de ses leçons les premiers principes de Fart qu'ils ont à enseigner.
De ces travaux utiles de Marmontel , je ne craindrai pas de rapprocher ceux auxquels il s'est hvré pour perfectionner deux genres de spectacles ou de plaisirs , qui , pour les sociétés civilisées , sont devenus de véritables besoins.
Je le vois d'abord , ramenant dans l'opéra comique et la décence et le bon goût, donnant des règles à cette espèce de drames , et fournissant à Grétry ces charmants poèmes , dans lesquels cet agréable compositeur a su exprimer , par des chants si heureux, et les finesses de la pensée et les délicatesses du sentiment ; c'est le mérite qu'offrent Liicile , Syhain , VAini de la Maison , Zémire et Azor , spectacles qui ont charmé Paris dans leur nouveauté , et qu'on ne redonne point aujourd'hui sans faire dire aux dépens de qui il appartient : Ah ! voilà comme il faut écrire , et voilà comme il faut chaiilei-.
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Enhardi par le succès de ces essais, Marmontcl tente le premier d'introduire en France et d'appliquer à nos grands opéras cet art charmant , qui paraissait en Italie une plante indigène qu'on ne pouvait naturaliser dans notre sol. Dans cette vue, conservant avec un respect religieux les beautés des poèmes de Quinault, il y ajoute des paroles coupées à la manière de Métastase, et susceptibles des formes piquantes et variées du chant, et sur-tout de ce que les Italiens appellent un motif. C'est ainsi qu'il a disposé les poèmes de Roland et ^XAtjs. C'est pour cela que je l'ai vu combattre de toute son activité l'indolence du napolitain Piccini , qui , cessant d'être animé par la douce influence d'un délicieux climat , et trouvant ici les rigueurs du nôtre , se déterminait difficilement à mettre les mains sur le piano, et qui eût dit volontiers comme les Hébreux transportés sur les rives du fleuve de Babylone : Comment chanterai -je les cantiques de mon pays dans une terre étrangère ?
Mais bientôt Marmontel f^iit un pas de plus , et un grand pas, en composant et faisant mettre en musique , par Piccini , le bel opéra de Didon , qui a pour nous l'intérêt d'une tragédie, tous les charmes du chant et toutes les séductions de ce spectacle magique , où tous les arts concourent pour assembler tous les plaisirs.