LIVRE IV
mer rilliision que me faisait son air de nonchalance et d'abandon. Madame de Tencin, la femme du royaume qui dans sa politique remuait le plus de ressorts et à la ville et à la cour , n'était pour moi qu'une vieille indolente, a Vous n'aimez pas , me disait-elle, ces assemblées de beaux-esprits; leur présence vous intimide ; eh bien ! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez plus à votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon épais bon sens. » Elle me faisait raconter mon histoire , dès mon enfance , entrait dans tous mes intérêts, s'affectait de tous mes chagrins , raisonnait avec moi mes vues et mes espérances , et semblait n'avoir dans la tête autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et d'activité, cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir, ne me cachaientils pas? Je ris encore de la simplicité avec laquelle je m'écriais en la quittant : La bonne femme! Le fruit que je tirai de ses conversations, sans m'en apercevoir , fut une connaissance du monde plus saine et plus approfondie. Par exemple , je me souviens de deux conseils qu'elle me donna; l'un fut de m'assurer une existence indépendante des succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de mon temps. « Malheur, me disait-elle, à qui attend tout de sa plume; rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire; l'homme qui fait un livre ou une tragédie, n'est jamais sîir de rien. » L'autre
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conseil fut (le me faire des amies plutôt i\uv des amis. « Car, au moNcn des femmes, disait -elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissipés, les autres tnt|> préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fùl-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cherchant dans sa tète le moyen de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre chose que lami; car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, des brouilleries , des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus, entendez-vous. » Ainsi dans tous nos entretiens, le naturel de son langage m'en imposait si bien , que je ne pris jamais son esprit que pour du bon sens.
Une liaison d'une autre espèce avec Cury et ses camarades, intendants des Menus-Plaisirs, date pour moi du même temps. Elle me coûta cher, comme on le verra dans la suite. Quant àprcsent, voici quelle en fut l'occasion: Quinault était l'un de mes portes les plus chéris. Sensible h l'harmonie de .ses beaux vers, charmé de l'élégante facilité de son style, je ne lisais jamais les belles scènes de Proscrpiuc , de Thcscc cl fXÂitnide, qu'il ne me prit envie de faire un opéra.