‹ Œuvres complètesChapitre 94 sur 196 · LIVRE IV. o · texte numérisé non relu

LIVRE IV. o

iion sans qiielqii'espérance d'écrire comme lui , vaine présomption de jeunesse, mais qui faisait l'éloge du pot'te qui me l'inspirait; car l'un des caractères du vrai beau , comme a dit Horace , est d'être en apparence facile à imiter, et en effet inimitable :

Ut sibi quivis Speret idem , sudet multum , frustràque lahoret j4usus idem.

D'un autre côté, je passais ma vie avec Rameau; je le voyais travailler sur de mauvais poëmes , et j'aurais bien voulu lui en donner de meilleurs.

J'étais dans ces dispositions , lorsqu'à la naissance du duc de Bourgogne le prévôt des marchands, Bernage, vint me proposer à Passy de faire avec Rameau un opéra relatif à cet heureux événement, et susceptible d'un grand spectacle. Il fallait que , dans cet ouvrage , paroles et musique , tout fût fait à la hâte et à jour nommé.

On se doute bien que de part et d'autre la besogne fut ébauchée. Cependant, comme Acanthe et Céphise était un spectacle cà grande machine, le mouvement du théâtre, la beauté des décorations, quelques grands effets d'harmonie, et peutêtre aussi l'intérêt des situations le soutinrent. Il eut , je crois , quatorze représentations ; c'était beaucoup pour un ouvrage de commande.

Je fis moins mal deux actes détachés que Rameau voulut bien encore mettre en musique, la

24^ M ii M O I R rS.

Guirlande et les Sjharites. Ils eiirenl tous deux du succès; mais j'entoudais dans nos concerts des morceaux d'une mélodie après laquelle la musique française me semblait lounk; v\. mouolone. Ces airs, ces duo, ces récits mesurés dont les Italiens composaient la scène lyrique, me charmaient 1 oreille et me ravissaient lame. J en étudiais les formes, j'essayais d'y plier et d'y accommoder notre langue, et j'aurais voulu que Rameau entreprît avec moi de transporter sur notre théâtre ces richesses et ces beautés; mais Rameau déjà vieux n'était pas disposé à changer de manière ; et, dans celle des Italiens, ne voulant voir que le vice et l'abus , il feignait de la mépriser. Le plus bel air de Léo, de Vinci, ou de Pergolèse, de Jomelli , le faisait fuir d'impatience : ce ne fut que long-temps après que je trouvai des compositeurs en état de m'entendre et de me seconder. Dèslors pourtant je fus connu à l'Opéra parmi les amateurs, à la tète desquels, soit pour le chant, soil pour la danse, soit aussi pour la volupté, se distinguaient dans les coulisses les intendants des Menus-Plaisirs. Je m'engageai dans leur société par cette douce inclination qui naturellement nous porte à jouir de la vie, et leur commerce avait pour moi d'autant plus d'attrait, qu'il m'offrait , au sein de la joie, des traits de caractère d'une originalité piquante, et des saillies de gaîté du meilleur goût et du meilleur ton. Cuiy , le chef de la bande joyeuse, était homme d'es-

Page 1