‹ Œuvres complètesChapitre 95 sur 196 · LIVRE I V. 2/\C · texte numérisé non relu

LIVRE I V. 2/\C

prit, bon plaisant, d'un sel fin dans son scrienx ironique , et plus espiègle que malin. L'épicurien Tribou, disciple du père Porée et l'un de ses élèves les plus chéris , depuis acteur de l'Opéra , et après avoir cédé la scène à Géliote , vivant libre et content de peu, était charmant dans sa vieillesse, par une humeur anacréontique qui ne l'abandonnait jamais. C'est le seul homme que j'aie vu prendre congé gaiement des plaisirs du bel âge, se laisser doucement aller au courant des années , et dans leur déclin conserver cette philosophie verte , gaie et naïve ^ que Montaigne lui-même n'attribuait qu'à la jeunesse. Un caractère d'une autre trempe , et aussi aimable à sa manière , était celui de Géliote : doux , riant , amistoux , pour me servir d'un mot de son pays , qui le peint de couleur natale , il portait sur son front la sérénité du bonheur, et, en le respirant lui-même, il l'inspirait. En effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus complètement heureux que j'aie vu en ma vie , je répondrai , c'est Géliote. Né dans l'obscurité et enfant- de chœur d'une église de Toulouse dans son adolescence , il était venu de plein vol débuter sur le théâtre de l'Opéra, et il y avait eu le plus brillant succès : dès ce moment il avait été , et il était encore l'idole du public. On tressaillait de joie dès qu'il paraissait sur la scène; on l'écoutait avec l'ivresse du plaisir ; et toujours l'applaudissement marquait les repos de sa voix. Cette voix

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t'tait la j)liis rare (\uv Idii cùl ciiU'iKlnc, s<»it par le volume et la plcmliidc des sons, soit j)ar l'éclat perçant de son timbre aigenlin. Il n'était ni beau ni bien lait; mais pour s'embellir il n'avait qu'à chanter; on eût dit qu'il charmait les yeux en même temps que les oreilles. Les jeunes femmes en étaient folles : on les voyait à demi- corps élancées hors de leurs loges , donner en spectacle elles-mêmes l'excès de leur émotion ; et plus d'une des plus jolies, voulait bien la lui témoigner. Bon musicien, son talent ne lui donnait aucune peine, et son état n'avait pour lui aucun de ses désagréments. Cliéri , considéré parmi ses camarades, avec lesquels il était sur le ton d'une politesse amicale, mais sans familiarité, il vivait en homme du monde, accueilli , désiré par- tout. D'abord c'était son chant que l'on voulait entendre ; et, pour en donner le plaisir, il était d'une complaisance dont on était charmé autant que de sa voix. Il s'était fait une étude de choisir et d'apprendre nos plus jolies chansons, et il les chantait sur sa guitare avec un goût délicieux ; mais bientôt on oubliait en lui le chanteur, pour jouir des agréments de l'homme aimable ; et son esprit, son caractère, lui faisaient, dans la société, autant d'amis qu'il avait eu d'admirateurs. 11 en avait dans la bourgeoisie, il en avait dans le plus grand monde; et, par-tout simple, doux et modeste, il n'était jamais (lé])lacé. Il s'était fait , par son taUîut, et par les grâces qu'il lui avait obtenues,

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