LIVRE IV
une petite fortune honnête; et le premier usage qu'il en avait fait , avait été de mettre sa famille à son aise. Il jouissait , dans les bureaux et les cabinets des ministres, d'un crédit très-considérable; car c'était le crédit que donne le plaisir; et il l'employait à rendre dans la province où il était né des services essentiels. Aussi y était -il adoré. Tous les ans il lui était permis , en été , d'y faire un voj-'age , et , de Paris à Pau , sa route était connue ; le temps de son passage était marqué de ville en ville; par-tout des fêtes l'attendaient ; et à ce propos , je dois dire ce que j'ai su de lui à Toulouse , avant mon départ. Il avait deux amis dans cette ville, à qui jamais personne ne fut préféré : l'un était le tailleur chez lequel il avait logé; l'autre son maître de musique, lorsqu'il était enfant-de-chœur. La noblesse , le parlement , se disputaient le second souper que Géliote ferait à Toulouse; mais, pour le premier, on savait qu'il était invariablement réservé à ses deux amis. Homme à bonnes fortunes, autant et plus qu'il n'aurait voulu l'être , il était renommé pour sa discrétion ; et , de ses nombreuses conquêtes , on n'a connu que celles qui ont voulu s'afficher. Enfin, parmi tant de prospérités, il n'a jamais excité l'envie, et je n'ai jamais ouï dire que Géliote eût un ennemi.
Le reste de la société des Menus-Plaisirs était tout simplement des amis de la joie; et, parmi ceux-là, je puis dire que je tenais mon coin avec quelque distinction.
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Or, après les dîners J(jv(mix que je venais de taire avec ces messieurs-là , qu'on s'imagine me voii' passer à l'école des philosophes, et aux speelacles des bouffons nouM'llenient arrivés d'Italie, dans le fameux coin de la reine, me glisser parmi les Diderots , les d'Alemberts , les Ruffons , les Turs^ots, les d'IIolbachs, les Ilelvéhus, les Rousseaux , tous brûlants de zèle pour la musique italienne , pleins d'ardeur pour élever cet édifice immense de l'Encyclopédie , dont on jetait les fondements; on dira de moi en petit ce qu'Horace a dit dAristippe :
Oinnis Aristippnrn decuit color^ et status et res.
Oui , j'en conviens , tout m'était bon , le plaisir , l'étude, la table, la philosophie; j'avais du goût pour la sagesse avec les sages; mais je me livrais volontiers à la folie avec les fous. Mon caractère était encore flottant, variable et discord. J'adorais la vertu; je cédais à rexem])le et à l'attrait du vice. J'étais content, j'étais heureux, lorsque dans la petite chambre de d'Alembert , chez sa bonne vitrière, faisant avec lui, téte-à-tète, un dîner frugal , je l'entendais , après avoir chiffré tout le matin de sa haute géométrie, me parler en homme de lettres , plein de goût , d'esprit et de lumières ; ou que sur la morale, déployant à mes yeux la sagesse d'ini esprit mûr et l'enjouement d'une ame jeune et libre, il parcourait le monde d'un oeil de Démocrite , et me faisait rire aux dépens