LIVRE IV
de la sottise et de l'orgueil. J'étais heureux aussi, mais d'une autre façon plus légère et plus fugitive , lorsqu'au milieu d'une volée de jeux et de plaisirs échappés des coulisses , à tahle entre nos amateurs , parmi les nymphes et les grâces , quelquefois parmi les bacchantes, je n'entendais vanter que l'amour et le vin. Je quittai tout cela pour me rendre à Versailles; mais, avant de me séparer des chefs de l'entreprise de l'Encyclopédie, je m'engageai à y contribuer dans la partie de la littérature, et, encouragé par les éloges qu'ils donnèrent à mon travail , j'ai fait plus que je n'espérais et plus qu'on n'attendait de moi.
Voltaire alors était absent de Paris ; il était en Prusse. Le fil de mon récit a paru me distraire de mes relations avec lui; mais jusqu'à son départ elles avaient été les mêmes, et les chagrins qu'il avait éprouvés semblaient encore avoir resserré nos liens. De ces chagrins le plus vif un moment fut celui de la mort de la marquise du Chàtelet; mais, à ne rien dissimuler, je reconnus dans cette occasion, comme j'ai fait souvent, la mobilité de son ame. Lorsque j'allai lui témoigner la part que je prenais à son affliction : « Venez , me dit-il en me voyant , venez partager ma douleur. J'ai perdu mon illustre amie; je suis au désespoir, je suis inconsolable. » Moi , à qui il il avait dit souvent qu'elle était comme une furie attachée à ses pas , et qui savais qu'ils avaient été plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux
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tirés l'un contre raiilir, je \v laissai jdciinr cl je parus m'affliger a\cc lui. Seulement pour lui faire ajioreevoir, dans la cause même de cette mort , quelque molii de consolation, je lui demandai de quoi elle était morte. « De quoi! ne le savez-vous pasPAlil mon ami ! il me l'a (née! le brutal. 11 lui a fait un enfant. » C'était de Saint - Lambert , de son rival, qu'il me parlait. Et le Noilà me faisant l'éloge de cette femme inconq)arable , et redoublant de pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive l'intendant Cliauvelin, qui lui fait je ne sais quel conte assez plaisant, et Voltaire de rire aux éclats avec lui. Je ris aussi en m'en allant, de voir dans ce grand homme la facilité d'un enfant à passer d'un extrême à l'autre dans les passions qui l'agilaient. Une seule était fixe en lui et connue inhérente à son ame; c élail l'ambition et l'amour de la gloire, et, de tout ce qui flatte et nourrit cette passion, rien ne lui était indifférent.
Ce n'était pas assez pour lui d'être le plus illustre des gens de lettres, il voulait être homme de cour. Dès sa jeunesse la plus tendre, il avait pris la flatteuse habitude de vi\ re avec les grands. D'abord, la maréchale de Villars, le granii-j)rieur de Vendôme, et depuis, le duc de Kichelieu , le duc de la Yallière , les Boufflers, les Montmorencys avaient été son monde. Il soupait avec eux habituellement, et l'on sait avec quelle familiarité respectueuse il avait l'art de leur écrire et
(ie leur parler. Des vers légèrement et délicatement flatteurs, une conversation non moins séduisante que ses poésies , le faisaient chérir et fêter parmi cette noblesse. Or, cette noblesse était admise aux soupers du roi. Pourquoi lui n'en était -il pas ? C'était l'une de ses envies. Il rappelait l'accueil que Louis-le-Grand faisait à Boileau et à Racine; il disait qu'Horace et Virgile avaient l'honneur d'approcher d'Auguste ; que l'Enéide avait été lue dans le cabinet de Livie. Addisson et Prior valaient-ils mieux que lui? Et dans leur patrie n'avaient -ils pas été employés honorablement , l'un dans le ministère , et l'autre en ambassade? La place d'historiographe était déjà pour lui une marque de confiance ; et cjuel autre avant lui l'avait remplie avec autant d'éclat ? Il avait acheté une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi : cette charge , communément assez oiseuse, donnait pourtant, le droit d'être envoyé auprès des souverains pour des commissions légères , et il s'était flatté que , pour un homme comme lui, ces commissions ne se borneraient pas à de stériles compliments de félicitation et de condoléance. Il voulait , comme on dit, faire son chemin à la cour; et, lorsqu'il avait un projet dans la tète , il y tenait obstinément : l'une de ses maximes était ces mots de l'Évangile : Regnum cœloruin vitn patitur et violenti rapiunt illud : il employa donc, à s'introduire auprès du roi, tous les moyens imaginables.