ACTE IV, SCENE II
LE COMÉDIEN FRANÇOIS
Peut-on faire quelque parallèle entre le mérite d'un comédien François et celui d'un comédien italien ? Le premier est le maître des passions; c'est le balancier qui fait mouvoir tous les ressorts de l'âme; c'est un vieux fiacre rouliné, qui tient à la main les rênes des passions : tantôt, faisant claquer son fouet , il excite le trouble et la terreur :
Paroissez, Navarrois, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants.
Veut-il inspirer la pitié; il arrête sur le cul ses rosses fatiguées :
N'allons pas plus avant; demeurons, chère OEnone; Je ne me soutiens plus, la force m'abandonne; Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi; Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Voilà ce qui s'appelle retourner un cœur comme une omelette ; et pour faire naître tant de différents mouvements dans Tâme des auditeurs, il faut qu'un comédien françois soit un Protée qui change de face à tout moment, et qu'il ait Tart de peindre toutes les passions sur son visage.
COLO MB INE.
Je ne sais quelle couleur les passions prennent sur le visage de vos comédiens; mais sur celui de vos comédiennes, elles sont toutes peintes en rouge.
LE PA h TERB E.
Je crois que les deux troupes se servent du même peintre ; c'est à peu près la même manière.
LE COMÉDIEN FRANÇOIS
Quœ ciiin ita sint ^ je conclus que RoqulUard est un sot , s'il ne marie sa fille à la Discorde. En la donnant à un comédien italien , il lui donne tout au plus un homme. Arlequin est toujours Arlequin ; le Docteur toujours le Docteur : au lieu qu'un comédien françois est un mari en plusieurs hommes; tantôt homme de robe et tantôt homme de guerre , aujourd'hui César et demain Mascarille. Ah ! que c'est un grand plaisir pour une femme de tater un peu de tout, et de pouvoir mettre un mari à toutes sauces! Finis coronat opus.
LE PARTERRE, prononçant son jugeraent.
Pour reconnoître en quelque façon le désintéressement de la troupe italienne, qui ne m'a jamais fait payer que quinze sous, et qui m'a donné la comédie gratis à la prise de Namur, j'ordonne qu'Octave épousera Isabelle.
LE COMÉDIEN FRANÇOIS, arrachant ses planies.
O tempora ! 6 mores ! J'appelle de ce jugement-là aux loges.
LE PARTERRE
Mes jugements sont sans appel.
LA
COMÉDIE EN UN ACTE, Pieprésentée pour la première fols le lo janvier i6c)3.