GUSTAVE DE WASA
Jean III, qui épousa une Jagellon.
SlGISMOITD,
roi de Suède et de Pologne.
Charles ix.
Gustave Adolphe.
Catherine deWasa , qui épousa Jean Casimir, comte palatin du Rhin , de la branche de Deux-Ponts.
Christine , qui abdiqua le royaume en
Charles Gustave x, qui épousa Hedwige Eléonore , fille du duc de Holstein.
Le prince Marguerite Eléonore , Adolphe. qui a épousé Magnus Gabriel de La Gardie , ristrosse. *
Charles xi , à présent régnant , a épousé Ulrique Eléonore , sœur du roi de Danemarck , de qui il a eu une petite fille pour premier enfant, en juillet 168 1.
Ce que nous appelons présentement Suède, etoit autrefois appelé Scandie ou Scandinavie ,
* C'est un titre qui équivaut à celui de vice-roi. (G. A. C. )
DE SUÈDE. 57 qui n'est pour ainsi dire qu'une presqu'île, qui s'étend entre l'Océan et la mer Baltique , et le golfe Bothnique.
Cette province n'est pas des plus fertiles partout. La Laponie est la stérilité même ; et ce peuple, que j'ai eu la curiosité d'aller voir au bout du monde , est entièrement abandonné de la nourriture du corps et de l'âme , n'ayant ni le pain matériel , ni l'évangélique. Mais la Gothie et Ostrogothie sont des pays qu'on peut comparer à la France pour leur fertilité ; et la terre y est si bonne, qu'elle donne en trois mois ce qu'elle produit en neuf en d'autres endroits. Les autres lieux , où l'on force la nature pour l'obliger à nourrir les habitants , sont la Schonen , la Schanmolande , l'Angermanie , la Finlande ; et c'est dans ces lieux où la nature , refusant la fertilité des plaines , accorde l'abondance des forets , que les habitants brûlent l'hiver pour semer l'été prochain du grain sur les cendres, qui y vient en perfection , et en moins de temps que partout ailleurs.
Les Suédois sont naturellement braves gens ; et sans parler des Goths et des Vandales , qui , franchissant les Alpes et les Pyrénées , se rendirent maîtres de l'Italie et de l'Espagne , considérons de nos jours un Gustave Adolphe , l'honneur des conquérants , suivi de très peu de Suédois , qui passa victorieux toute l'Allemagne comme un
58 VOYAGE éclair, et qui fit ressentir à tous les princes la valeur de ses armes. Voyons un Charles Gustave , dernier roi de ce pays, qui réduisit les Danois , ses plus fiers ennemis , à se retirer dans leur ville capitale , qui leur restoit seule de tout le royaume , où il les assiégea pendant deux ans ; qui , après plusieurs batailles , vint finir ses jours à Gottenbourg , d'une fièvre , à lage de trente-sept ans , le 12 février 1660.
Ce prince, qui n'a jamais fait que des merveilles , obligea aussi le ciel à le seconder et à le secourir , et à faire des miracles pour lui. Il affermit les eaux du Belt pour lui donner occasion d'entreprendre une action héroïque. Charles x ^ fit passer toutes ses troupes sur une mer glacée de deux lieues de large , avec tout le canon , et y campa plusieurs jours avec une intrépidité de cœur qui surprenoit tous les autres, et qui lui étoit naturelle. Si ce prince étoit grand guerrier , il ne fut pas moins politique ; et il le fit bien voir pendant le gouvernement de la reine Christine , qui, s'amusant à consulter quantité de savants qu'elle faisoit venir de toutes parts , et qui ne lui apprenoient pas l'art de Tégner , lui donna occasion de captiver l'esprit de tous les sénateurs , rebutés du gouvernement de cette reine , qu'ils obligèrent à abdiquer le royaume entre ses mains.
Le grand Gustave Adolphe n'a-t-il pas montré
* Le même que Charles Gustave, (G. A. C. )
DE SUÈDE. 59 le chemin à ce cligne successeur ? et après avoir mené une vie tout héroïque et toute guerrière , il la finit dans le champ de la victoire , et au milieu de ses armées , d'un coup de mousquet , qui ôta à l'Europe son plus grand conquérant.
La reine Christine a été un digne rejeton de ce grand prince : cette princesse avoit l'âme toute royale , et a épuisé toutes les louanges des grands hommes. Elle auroit régné plus long-temps, si elle eût été plus maîtresse d'elle-même; et la jalousie qu'elle excita parmi les sénateurs, qui voyoient impatiemment les dernières faveurs qu'elle accordoit au ristrosse , dont elle eut des enfants, lui ôta la couronne de dessus la tète. Elle changea de religion , à la persuasion d'un ambassadeur d'Espagne, qui lui promit qu'elle épouseroit le roi son maître , si elle vouloit se faire catholique. Elle est demeurée à Rome presque tout le temps qu'elle a quitté le sceptre , où elle s'entretenoit de dix mille écus de pension que le pape lui donnoit tous les ans , jusqu'à ce que le roi de France l'ait fait rentrer dans tous ses biens. Elle s'étoit réservé les îles fertiles d'Aland et de Gotland , qui sont sur la mer Baltique ; mais elle les a échangées depuis peu contre le territoire de Norkoping en Ostrogothie.
Charles xi , à présent régnant , est fils de Charles Gustave , comte palatin , de la maison de Deux- Ponts , et de Hedwige Éléonore, fille puînée du
6o VOYAGE duc de Holstein. C'est un prince qui ne dément point la générosité de ses ancêtres , et son port fier et royal fait assez voir qu'il est du sang des illustres Gustave. Les inclinations de ce prince sont toutes martiales ; et n'ayant plus d'ennemis à combattre, sa plus grande occupation est d'aller à la chasse aux ours. Cette chasse se fait mieux en hiver qu'en été ; et lorsque quelque paysan a découvert leurs passages , par les traces qui sont imprimées dans la neige, il en donne avis au grand-veneur , qui y conduit le roi. L'ours est un animal intrépide ; il ne fuit point à l'aspect de l'homme, mais il passe son chemin sans se détourner. Quand on l'aperçoit assez proche , il faut descendre de cheval , et l'attendre jusqu'à ce qu'il soit fort près de vous , et vous le faites lever sur ses pâtes de derrière , par un coup de sifflet que vous donnez : c'est le temps qu'il faut prendre pour le tirer , et il est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement ; car il vient de furie se jeter sur le chasseur , et l'embrassant des pâtes de devant , il l'étouffé ordinairement ; c'est pourquoi il faut avoir encore un pistolet pour lui lâcher à bout portant , et un épieu pour la dernière extrémité. Nous en vîmes un à Stockholm , que le roi avoit tué lui-même, en secourant son favori Yaqmester, qui en étoit presque étouffé. Cet animal est couché trois ou quatre mois de l'année, et ne prend pour lors aucune nourriture
DE SUÈDE. 6i qu'en suçant sa pate. Le roi a toujours autour de lui trois ou quatre petits ours , à qui on coupe les dents et les ongles tous les mois.
J'ai connu à Copenhague M. de Martangis, ambassadeur, qui me fit mille amitiés. Je jouai plusieurs fois avec lui. Il me mena chez madame la comtesse de Rantzau , dont le mari a été ambassadeur en France ; j'y soupai avec les belles dames de Revinsleau et Grabe , deux sœurs , dont la dernière peut passer pour un chef-d'œuvre de beauté. J'y vis aussi madame de Ratelan , et M. du Boineau , Rochelois , capitaine de vaisseau de roi, qui avoit quitté le service à cause de la religion.
Je partis de Copenhague pour Stockholm le premier juillet. Nous vîmes Fédérisbourg , le lieu de plaisance du roi , qu'on peut appeler le Versailles du Danernarck. La chapelle en est magnifique ; la chaire et le tabernacle , et quantité d'autres figures, sont d'argent massif ; mais ce qui me parut de plus curieux fut un orgue d'ivoire qu'on dit avoir coûté quatre-vingt mille écus de sculpture. L'oratoire du roi , qui est derrière la chapelle , et d'où il entend le service , est un lieu où l'on n'a rien épargné pour le rendre magnifique. On nous mena par tous les appartements du château, et nous n'y remarquâmes rien de beau que la grande salle qui est au haut , dont on peut admirer le lambris : la variété des couleurs
6i VOYAGE
forme un aspect magnifique , et contente admirablement la vue.
De Fédérisbourg nous vînmes coucher à Elseneur , où est le détroit du Sund ; c'est là que tous les vaisseaux paient au roi de Danemarck. Les vaisseaux suédois sont exempts de payer aucun tribut ; ce qui fait que la plupart des vaisseaux prennent bannière suédoise , qui est de bleu avec une croix jaune. Ce passage est gardé d'un bon château ; mais je ne crois pas qu'il soit bien difficile d'y passer sans rien payer. Nous couchâmes là chez l'agent du roi de France , qui est Irlandois. Nous passâmes le lendemain à Helsimbourg avec un vent contraire. Cette ville a soutenu dans ces dernières guerres assez long-temps contre les efforts des Danois : il y périt plus de six mille hommes en huit jours de temps. Ils la prirent enfin ; mais ils l'ont rendue , comme toutes les autres places qu'ils avoient prises à la couronne de Suède.
Nous vîmes, en passant, Ryga , Engelholm , la Holm , Halmstadt, ville fortifiée et recommandable par la dernière bataille que le roi de Suède y donna. Ce fut là le premier combat qu'il soutint, et la première victoire qu'il remporta, aidé de M. de Feuquières , lieutenant-général des armées du roi , et ambassadeur auprès du roi de Suède. Ce fut dans cette même bataille que ce jeune roi se laissant emporter à son courage, et se croyant
DE SUÈDE. 63 suivi de son régiment de drabans , qui sont ses gardes, avec lesquels il se croit invincible , s'avança seul au milieu de l'armée ennemie, cherchant partout le roi de Danemarck , et l'appelant à haute voix ; et ne le trouvant point , il se mit à la téte d'un régiment ennemi qu'il trouva sans capitaine , faisant le commandement en allemand , comme toutes les nations du Nord, et le conduisit au milieu de son armée , où il fut haché en pièces.
De Halmstadt nous allâmes à Jénykoping, dont la situation sur le bord du Veser, lac qui a huit lieues d'étendue , est admirable. On va ensuite à Grenna,Norkoping,Linkoping,Nykoping,Yellit; et nous arrivâmes à Stockholm le lundi à onze heures du soir, ayant été six jours à marcher continuellement, et le jour et la nuit, par des roches et des bois de pin et d'espiéras , qui forment la plus belle vue du monde. Nous fîmes ce chemin dans un chariot que nous achetâmes quatre écus à Drasé; et nous remarquâmes les maisons des paysans , qui sont faites à la moscovite , avec des arbres entrelacés. Ces gens ont quelque chose de sauvage ; l'air et la situation du pays leur inspirent cette manière.
Le mille de Suède a 6,600 toises ; et celui de France, 2,600.
Stockholm est une ville que sa situation particuhère rend admirable. Elle se trouve située presque au milieu de la mer Baltique, au commence-
64 VOYAGE ment du golfe Bothnique. Son abord est assez difficile, à cause de la quantité de rochers qui l'environnent ; mais du moment que les vaisseaux sont une fois dans le port, ils sont plus en sûreté qu'en aucun endroit du monde : ils y demeurent sans ancre , et s'approchent jusque dans les mai-* sons. Stockholm est la ville de la mer Baltique dù plus grand commerce ; et comme cette mer n'est navigable que six mois de l'année , rien n'est plus superbe que la quantité de vaisseaux qui se voient dans son port , depuis le mois d'avril jusqu'au mois d'octobre.
Sitôt que nous fûmes arrivés à Stockholm nous allâmes saluer M. de Feuquières, lieutenant-général des armées du roi , qui y étoit ambassadeur depuis dix ans. Il nous reçut avec tout l'accueil possible , et nous mena le lendemain baiser la main du roi. Ce prince , âgé de vingt-cinq ans , est fils de. ..... , prince de Holstein , entre les mains duquel la reine Christine , fille de Gustave Adolphe , dernier roi de la maison de Wasa, laissa la couronne de Suède , lorsqu'elle voulut se défaire du gouvernement, et changer de religion.
Son humeur est toute martiale ; les exercices de la guerre et de la chasse lui sont familiers ; et il n'a pas de plus grand plaisir que celui qu'il prend dans ces travaux. Nous eûmes l'honneur de l'entretenir pendant près d'une heure , et le plaisir de le contempler tout à notre aise. Il est d'une taille bien
DE SUÈDE. 65 proportionnée : son port est fier, et tout en est
royal. Il époxisa, il y a environ un an fille de
rrédéric m, et sœur du roi de Danemarck.à présent régnant. Ces deux personnes royales ont toujours eu entre elles un rapport et une sympathie extraordinaires , qu'il étoit aisé de voir. La nature les avoit de tout temps formées l'une pour l'autre.
Le prince ne rencontroit jamais personne qui pût lui donner des nouvelles de la princesse , qu'il n'en demandât d'assez particulières pour faire connoître qu'il y avoit toujours dans ses demandes plus d'amour que de curiosité ; et la princesse s'enquéroit toujours si exactement du prince, qu'on remarquoit aisément qu'elle aimoit moins des nou^ velles du prince que le prince même.
L'on fit, pendant notre séjour à Stockholm, de grandes réjouissances pour la naissance d'une princesse. Nous fûmes présents à la cérémonie de son balame (baptême). Il y eut table ouverte ; et le roi, pour marquer sa joie, entreprit de soûler toute la cour, et se fit lui-même plus gaillard qu'à l'ordinaire. Il les excitoit lui-même , en leur disant qu'iz/z cavalier n étoit pas brave , lorsqu'il ne suivoit pas son roi. Il parloit le peu de françois qu'il savoit à tout le monde; et je remarquai que c'étoit le seul de sa cour qui le parloit le moins* Tous les cavaliers suédois se font une gloire particulière de bien parler notre langue. Le comte de Stembok , grand-maréchal du royaume , le ristrosse ou vice- I. 5
roi, comte de La Gardie, le grand- trésorier Steinbielk, le comte de Ronigsmarck, tous ces gens-là parlent aussi bien françois que des François mêmes. L'envoyé d'Angleterre fit des merveilles dans cette débauche , c'est-à-dire qu'il se soûla le premier. L'envoyé de Danemarck , qui avoit tenu la princesse au nom du roi son maître, le suivit de bien près , et ne raisonna guère. Après lui toute la compagnie n'en fit pas moins. Les dames furent aussi de la partie ; les deux belles-filles du ristrosse tenoient les bouts du poêle qui couvroit l'enfant. Elles s'y firent distinguer par -dessus toutes les autres dames par leur beauté et leur bonne grâce. Nous allâmes quelques jours après chez le comte de La Gardie , à Carsbéry , palais assez régulier , et que sa situation au milieu des roches et sur le bord du lac , rend un des plus beaux de la Suède. Le roi de Suède ' l'a voulu acheter pour en faire présent à la reine. Le maître de cette maison, qui est assurément un des grands seigneurs du royaume , a été depuis quatre mois fort maltraité de la réduction , comme quantité d'autres. Il a perdu plus de quatre - vingt mille écus par cette réunion de biens au domaine.
Les bâtiments de Stockholm sont assez somptueux : l'on peut remarquer entre autres la maison de la noblesse , le palais du ristrosse, celui du grandtrésorier, et quantité d'autres. Je devrois avoir
* Les deux éditions de lySi portent le roi de France. (G. A. G.)
DE SUÈDE. 67 parlé du Louvre avant tous les autres édifices; mais s'il est vrai qu'il est le premier de la ville , à cause de la personne qui l'habite , on peut dire que ce n'est que par là , et par la quantité de son logement qu'il est recommandable. Il y a quelques salles qui sont meublées assez magnifiquement; mais elles ne sont point disposées pour faire un palais, et on ne sait de quelle figure elles sont.
Nous vîmes pendant notre séjour une exécution de deux valets , qui s'étoient trouvés à l'assassinat d'un gentilhomme que leurs maîtres avoient fait. Ils n'étoient pas les plus coupables , mais ils furent les plus malheureux. Nous admirâmes la constance et l'intrépidité de ces gens allant au supplice. Ils ne sembloient point émus , et parloient indifféremment avec toutes les personnes qu'ils rencontroient. L'un d'eux étoit marié, et sa femme le soutenoit d'une main , et le ministre de l'autre.
Nous connûmes à Stockholm M. de Feuquières , ambassadeur; M. de La Piquetière, homme savant et fort curieux; M. Le Vasseur, secrétaire de l'ambassade, fils d'un avocat, rue Quincampoix; M. de La Chenets, et le P. Archange, carme et aumônier de M Là nous vîmes M. Bart , corsaire , qui demeuroit à Stockholm pour le recouvrement des deniers d'une vente qu'il avoit faite au roi de quelques prises sur les Danois et Lubeckois, déclarées bonnes.
68 YOYAGË
A l'auberge , chez Virchal , Normand , MM. dé Saint-Leu , La Neuville , Grand-Maison , écuyer de M. le comte Charles Ocstiern , Coiffard , chirurgien , et
La mine de Coperbéry t est ce qu'il y a de plus curieux en Suède , et qui fait toute la richesse du pays. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de mines, celle-là a toujours été la plus estimée ; et on ne se souvient point du temps qu'elle a été ouverte : elle est à quatre journées de Stockholm. On découvre cette ville long-temps avant que d'y être , par la fumée qui en sort de toutes parts , et qui la fait plutôt paroitre la boutique de Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que fourneaux, que feux, que charbon , que soufre et que cy dopes, qui achèvent de perfectionner ce tableau infernal. Mais descendons dans cet abîme pour en mieux concevoir l'horreur. On nous conduisit d'abord dans une chambre où nous changeâmes d'habits , et prîmes chacun un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits les plus dangereux. De là nous entrâmes dans la mine par une bouche d'une longueur et d'une profondeur épouvantables , qui empéchoient de voir les gens qui travailloient dans le fond , dont les uns élevoient des pierres, d'autres faisoient sauter des terres ; quelques uns détachoient le roc du roc par des feux apprêtés pour cela ; enfin tous avoient leur emploi différent. Nous descendîmes dans ce
DE SUÈDE. 69 ïond par quantité de degrés qui y conduisoient ; et nous commençâmes alors à connoître que nous n'avions encore rien fait, et que ce n'étoit là qu'une préparation à de plus grands travaux. En effet, nos guides allumèrent alors des flambeaux de bois de sapin , qui perçoient à peine les épaisses ténèbres qui régnoient dans ces lieux souterrains , et ne donnoient de jour qu'autant qu'il en falloit pour distinguer tous les objets affreux qui se présentoient à la vue. L'odeur du soufre vous étouffe , la fumée vous aveugle, le chaud vous tue : joignez à cela le bruit des marteaux qui retentissent dans ces cavernes, la vue de ces spectres nus comme la main et noirs comme des démons; et vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui donne une plus forte idée de l'enfer , que ce tableau vivant , peint des plus sombres et des plus noires peintures qu'on se puisse imaginer.
Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables , tantôt sur des échelles tremblantes, tantôt sur des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes , et des machines assez curieuses pour élever les eaux ; mais nous ne pûmes les examiner, à cause de l'extrême fatigue dans laquelle nous nous trouvions : nous aperçûmes seulement quantité de ces malheureux qui travailloient à ces pompes. Nous allâmes jusqu'au fond avec beau-
70 VOYAGE coup de peine; mais quand il fallut remonter, superasque evadere ad auras ^ ce fut avec des peines incomparables que nous regagnâmes la première hauteur, où il fallut nous jeter contre terre pour reprendre un peu d'haleine , que le soufre nous avoit coupée. Nous arrivâmes , par le secours de quelques gens qui nous prirent par -dessous les bras, à la bouche de la mine. Ce fut là que nous commençâmes à respirer avec autant de plaisir que feroitune âme cjui sortiroit du purgatoire; et nous commencions à reprendre un peu de vigueur, quand un objet pitoyable se présenta devant nous. On reportoit en haut un pauvre malheureux qui venoit d'être écrasé d'une pierre qui étoit tombée sur lui. Cela arrive tous les jours ; et les pierres les plus petites , venant à tomber d'une hauteur extraordinaire, font le même effet que les plus grosses. Il y a toujours sept ou huit cents hommes qui travaillent dans cet abîme : ils gagnent seize sous par jour; et il y a presque autant de piqueurs , qui ont une hache à la main pour marque de commandement. Je ne sais si l'on doit avoir plus de compassion du sort de ces malheureux , ou de l'aveuglement des hommes , qui , pour entretenir leur luxe et assouvir leur avarice, déchirent les entrailles de la terre, confondent les éléments, et renversent toute la nature. Boëce avoit l)ien raison de dire, en se plaignant des mœurs de son temp«^ :