ÉPITRE IV
A M. h Marquis de***
sin l'esprit Df SIÈCLE.
Toi qui, par des'travauxoù tu n'as point de maître. Rendrais Ls rois heureux, s'ils voulaient jamais
I l'être.
Toi, qui connais si bien la nature et ses droits, Qui n'enseignes que l'oidre, et la paix et les lois. Dis-moi, cher Mirabeau, si ie siècle où nous som
l^uies Est celui que ton cœur désirait pour les hommes; Dis-moi, si leur ami, qui ne vit que pour eux, Trouve dans nos destins le succès de ses vœux. Ton âme généreuse eslcllesaiisfaile?
Réponds : la vériié t'a fait son interprète.
Que! tableau, quel spectacle offre à nos yeux sur-
fpris.
Ce siècle tant prôr.é par tant de beaux esprits ! De sentiments pervers quel monstrueux mélange! De modernes docteurs quel assemblage étrang,' ! L'un par l'iiutrc vantés, l'un de l'autre j.tloux. Unissant leur orgueil , leurs mensonges , leurs
[coups, Ils réforment le ciel, la tîrrc, Dieu lui-même- Ils ont delà nature éventé le système; Son secret aux mortels fut trop longtemps caché : Il paraît au grand jour, le voile est arraché., L'univers retentit de nouvelles maximes.
La vérité l'erreur, les vertus cl les crimes. Et les mœurs et le goût, l'esprit et la raison, Tout a changé de face, et de rang et de nom. fout piend de nouveaux traits, de nouveaux carac-
[tèrcs, Et nous ne sommes plus les e:.fanis de nos pèr. s
G siècle si vanté, quel démon t'a séduit?
En es-tu plus heureux, plus sage, mieux instruit;
Parcourons les effets de ta philosophie ;
Quels S3nt-ils? le faux goût, l'ignorance et l'eu-
[vie.
De là, quels jugements ! quels problèmes hardis ! Quels sarcasmes grossiers sotleinent applaudis ! Le sublime vieillard, tuteur de RLdpomène, Créateur parmi nous et maître de la scène, Voil, dêlaurieis couverts, ses écoliers ingrats, Insulter à leur guide en bronchant sur ses pas. De son fameux rival les chefs-d'œuvre tragiques, Sont en bmie aux dédains de nos jeunes critiques. Fénclon des bons rois l'insti tuteur divin. Dans sa p'ose tiainante est un faible écrivain; P;ir grâce à la Fontaine on bdsse quelques fables. No« orateurs chrétiens sont froids ou détestables. Massillon, Bouidaloue eu deux ou trois discours, A peine ont de quoi plaire aux lecteurs de nos.
[jours.
De l'immortel Pascal on attaque la gloire. Le vengeur de la loi, le flambeau de l'histoire. Des plus parfaits écrits l'incomparable auteur, L'ély(inent Bossuel n'est qu'un déclamaleur. On accable Boileau d'invectives rimees ; On le déchire en prose. 0 tioupe de pygmces ! S'il pouvait un moment revenir parmi nous. Comme un effroi soudain vous disperserait tous 1 An feu de ses éclairs, sons le bniit de sa foudre. Que bi ntot à ses pieds vous tomberiez en poudre! Vos maîtres ne sont plus, mais leurs écrits vivront; Ils vivroi.t à jamais, les vôtres périront.
Priiiilez du moment, jouissez du prestige ; Le bon sens en céuilt, la raison s'en afflige. Qu'importe à des tyrarjs? Ils régnent, c'c*t assez. Par eux les viais talents semblent ère éclipsés. Philosojdies du jour et préce[itcurs du monde, Enflés de la faveur dont le vent les seconde, Us troublent à l'envi par leurs cris assidus,
15)0 D:a'\!KMIi l'.VfiTIK. - POK
Kl tom 11' i]iii ri»|iir', cl i ut tu {\\.i nVsi plus. *.'es( p'-u que les vivants i>|ir»u\<'iii li-iir (urio. I.our àoiiilro vanité, i[ui de II 1 »e>i noiirii-, Portant il.iiis les tuiiiUaiix sos uilicii.\ cU'nits, Sti lait uu aliiiu'iil do la cciiJrcilu^ luuils.
Vi ci'i'rii lait, ami, ces nioiti'l!> te': ni* ri ires,'
I rs o-|iiils envieux, luérlianls atral'ilaiivii, Au\ yi'ux ilu PuNivers, nous fnnl avi'c liuité !>.• Icuis i-arc» vorti;'* IVlalag-allVo é. t;iii'zcii\ tout est parfait, ri l'iir hutiL-lie l'atlcstf. I.< vciiiti sans tloute a Il> tun | lii:i iiukIcsIp.
.M.iib Kurùiu<\ rriiis-tiMil. r|ii: cliMche à nous Iruiii-
[pcr,
A s .s 1 ropves rcjar.ls iiv" ^aurait ocliapper.
Ils ^0 coiiiiaisscMt mieux qu'oi; :i.î peut les connal-
[tre; ;
lU ne ruiciil jamais ce qu'ils voudraient paraître.
Ils savent bien, ces cJeurs douLiies et tnriueuK,
Que nai d'entre eux n'est grand, ni bon, ni ver-
[lueux ;
Contre leurs jiigcineiits qu'eux-mènies ils récla-
[.•neni,
Qu'ils approuvent tout bas ce que tout haut ils Idà-
[nicnl ;
Que loués l'ini par l'autre e;i de nomî.reux éciits,-.
L'un pour l'aulre en secret ils n'ont que du mépris;
Que leur gloire est le fruit des plus vils ariilices,
Leur vertu, l'ai t trouîpeu. qui sait masquer leurs
[vie's
Qu'ils se cachent en vain sous ce faible bandeau
El que du pliilosophe ils n'ont que le manteau.
De faux sages unis sont toujours de faux f.cres. Eux-mêmes tôt ou tard déciiuvrent leurs myslèes.
II ns faut qu'un caprice, une rivalité.
Qu'un succès trop briilaiit, un écrit trop vanlé, Qu'un refus de lo'iangf, injuste ou légitime, C'en est fait, il n'est p'.us d'amit'é ni d'estime; Il n'est plus de lieis entre c. s cœurs jaloux. Et l'intérêt d'un seul vend le secrtt de tous. Le bien ne sort jamais du sein de la malice. Esl-ce riiuMianiié, l'amour de la justice, Est-ce le goût du vrai qui forme d; s complots, Qui traite les luimains d'ignorants et de sots Qui f. onde, qui déiruii, qui nient, qui calomnie,' Qiii n'épargne ni rang, ni vertu, ni génie, Et qui par cent canaux secrètement ouverts,
D.i venin de sa rage infecte l'univers? Ami, le vrai mérite abhorre ces intrigues. Il ne subsiste point parle secours des brigues ; Opprimé pour un temps, il Iriomplie à son tour Et ne doit qu'à lui seul ce irop ju=ie retour.
H.-iis admire avec moi les li avers oii s'é^'are De ces hommes ailiers rinjusti<;i; bizarre. Un seul mol qui If s blesse esl u:i crijïie odieux. Veu'.eiil-ils se venger, tout csijuste .\ leurs yeux, lîoileauqui d'ApoUon réglait si bien l'empire. Cet unique Boileau qu'en vain l'on veut proscrire,
SIES mVEUSES. ~ EPITRES, 131»
Et dont II» vers heureux, tan» ce&Jc répétés, P.ir »«» propres censeurs sont toujours imités. Qii'a-t-ii dit, (|u'a-i-il fjit dans ses divins ouvra-
|P"'S Qui dût il sa niûinnire ailirer tant d'outrages? Il se plut il frondi-r les l'railons, les Cotiiis ; Il tradiiihit Is Grecs, imita les Latins; Ce sont de grands loilaits : mais a-t il ilaiis ses
jrinics, 1)<; l'exacie décence oublié les maximes? f)is méciiaiils écrivains a-l-il noirci les muîurs, Inondé le public d'injures et d'horreurs. D'écrits licencieux amusé les ruelles, Rem]ili d'obscénités des feuilles ciiniinelles'/ A t-il enlin souillé par de honteux écarts. Ses talents, ses succès cl la gloire des arts ?
Tel fui donc ce Boileau Quels sont ses advcrsnî-
[res?
Des sages, nous dit on, qui des esprits vulgaires N'ont j.':mais Kdopté le goût ni les erreurs. Quels sages! ou plutôt quels sophistes menteurs V Ils blâment la satire, et forgent des libelles ; Ils pi'èch'enl la concorde, et vivent de querelles. Slais dans Ions ces combats ils affielient en va n Un fatix air de mépris, un insolent dédain. Leur dépit orgueilleux se décèle et transpire : Le clnigrin les dévore, et qi-aiid ils semblent rire, Ce n'est qu'un ris forcé qui par de vains éclata Peint dans un furieux la gaieté qu'il n'a pas.
Mais comment dans un siècle où nous parlons sau»
[cesse De mœurs, d'humanité, de douceur, de sagesse. Termes si rebattus que l'éeho des déserts Esl las de les entendre et d'en remplir les airs ; Comment, dis-je, en un siècle et si doux et si sage. Au mensonge, aux noirceurs donne-l-on son suf-
[frage?
N'en soyons pas surpris : ce siècle trop ilatlé Est le siècle du luxe et de la volupté. Tu connais mieux oue moi les aixbives du mon-
[de; Le luxe est des gre.nds maux la semence féccnde. Ses charmes n'ont jaiuais ail:iuei les mortels : Les corps sont amollis, et les cœurs sont cruels. Quand le luxe, aux Romains plus fatal que la
[guerre Se fut emparé d'eux piur mieux venger la terre, Les ans dont il abuse irritaul leurs désirs. Livrèrent ces vain.-iueurs à d'infâmes plaisirs. Le sang humain coula dans Ks ampliilhéàlres ; De ce spectacle alîreux devciius idolâtres, L s neveux de Camille cl du censeur Caton Riaient à ces combats qu'abhorrail Cicéion. Les danses, les festins, les amours adultères, Se mêlaient tour h tour à leurs jeux sanguinaires Rome sévère et sobre eut des enfants humains ; Elle changea de niœ irs et n'eut plus de Romains.
ŒLVRES RELIGIEUSES UE J.-J. LEFRANC, MARQUIS DE POMl'lGXAN.
Nous-mêmes , descendus d"aieux un peu rusii-
[qiies.
Sommes-nous ces Français donl nos fastes anli-
[ques
Célébraient les vertus et les uol-les travaux?
Terribles au combal, gais dans leurs vieux clià-
[teaux,
Sur des airs villageois ils cliantaient leurs proues-
[ses,
Leur prince, leur pays, quelquefois leurs maiires-
[ses ;
Et malheur à quiconque en des vers pleins de fiel.
Eût outragé son frère ou blaspliéiiié le cie4.
De ces bons chevaliers l'âme franche et loyale
Aurait mal accueilli celte verve brutale.
Ils n'étaient point savants, encor moins beaux es-
[prits ;
Mais des devoirs de l'homme ils connaissaient le
[prix.
L'union des époux, le bonheur domestique,
Le respect des autels, l'honneur, la foi publique.
De la société resserraient le lien ;
Ce fut notre âge d'or, car ioul peuple eut le sien.
Tu reconnais, ami, le portrait de bos pères ;
Tu reconnais ces mœurs qui te sont toujnurs ché-
[res, Ces mœurs que lu peignis avec tant de chaleur. Dans cet heureux volume, ouvrage de ton cœur. De nos preux devanciers lu ranimes la cendre ; On croit, en te lisant, leur parler, les entendre. Flatteuse illusion ! leur âme et leurs vertus Vivent dans tes écrits, ailleurs n'existent plus. Que diraient-ils, ces morts, l'honneur de notre em-
[pire.
Les Gaston, les Bavard, et Dunois et Lahire, S'ils voyaient aujourd'hui leurs neveux délicats. Dans des chars élégants pronjener leurs appas. Et de petits guerriers sous de hautes frisures, Dormir dans leurs boudoirs sur un las de bro-
[cliures?
Que! changement ! Nos arts affaiblis, énervés. Prêtent leur ministère à des goûts dépravés. Leurs travaux réunisse consacrent au vice; D'un monde enthousiaste ils servent le caprice. Le luxe est leur Mécène ; il forme les talents; 11 les rend comme lui frivoles, insolents ; 11 donne aux méchants vers des fleurons des vi-
[gntties.
D'ornements fastueux enrichit des sornettes, V lépand la licence, en exclut la pudeur, Cunompt l'art du poêle et l'esprit du lecteur; El pour mieux cimenter tous les maux qu'il fait
[naîlre.
Ce luxe est philosophe, ou du moins prétend
[l'élre.
Cet insign:^ travers nous était destiné. L'homme à ses passions le plus abandonné,
Aux serments de l'hymen l'époux le moins fiJèL», L'épouse à ses devoirs publiquement rebelle. Le jeune efféminé, le vieillard scandaleux. Le publicain nourri des pleurs du malheureux, Le magistrat qui vend le glaive et la balance. Le prélat donl le pauvre a maudit l'opulence. Le ministre ennemi du prince et de l'Etat, Et le piètre incréJule, et le moine apostat. Tous suivent l'étenJard de la philosophie, El font de ses leçons la règle de leur vie.
Leurs maîtres cependant par de faux désaveux, Cherchent à repousser les traits lancés contre eux. On sème, diseni-ils, de ridicules craintes. Celte philosophie, objet de tant de plaintes. Ce complot dangereux dont on fait tant de bruit. N'est qu'un fantôme, un nom qu'un zèle amer po'.ir-
[suit.
Ils prennent à témoin de cette haine extrême. Les rois, les nations, la terre, le ciel même.
Mais que prouvent enfin ces discours et ces ciis ? Inienogeons les mmurs, consultons les écrits; Et jugeons par les faiis, jugeons par les ouvrages,. Si je siéde présent est le siècle des sages.
ÉPITIIE V.
Au même.