‹ Œuvres completesChapitre 204 sur 232 · DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE

Ce n'est pas toujours dans l'iiistoire d'une longue vie qu'on doit cherciier des instruclioiis. Des jours moissonnés avant i"âge fiil'rent quelquefois de grands exemples. C'est une aurore d'un moment, qui découvre h l'œil attentif toutes les beautés de la nature. Un entant qui, destiné jiour le Irône, en coiuiaîlrait déjà les devoirs, qui jugerait des hommes en homme consommé, qui lirait dans les cœurs et serait maître du sien, qui montrerait autant d'humanité que de force, autant de douceur que de fermeté; qui, sensible aux malheurs d'aulrui, surmonterait ses propres soulfrances, et qui posséderait uniin toutes les vertus chrétiennes, dans un âge 0(1 l'on sait à peine encore les éléments du christianisme; cet enfant, dis-je, serait un spectacle bien utile et bien intéressant pour l'univers.

La Providence l'avait mis sous nos > eux, ce spectacle unique. Nous l'avons considéré, et la mort l'a couvert de son voile. Il n'est filus : adoucissons du moins nos regrets, s'il est possible, en transmettant à la (lostérité ce qui les rend si légitimes. Une carrière aussi promplement terminée ne saurait être remplie d'événements frappants.

La vie du prince que nous pleurons, sera plutôt un tableau qu'une histoire. Alais le tableau des qualités qui font le bonheur des peuples, est préférable à l'histoire des actions qui les rendent malheureux. Cet ouvrage ins|>iré par l'amour et le sentiment ne contiendra que des choses vraies. Il apprendra aux Français ce qu'ils ont perdu, aux enfants des rois ce qu ils doivent imiter.

Louis-Joseph-Xavier de France, duc de Bourgogne, naquit à Versailles le 13 septembre 1751. Fils aîné de monseigneur le dauphin et de Warie-Joséidiine de Saxe, il était le septième pelit-tils de Henri IV, le dix-se[)tième de saint Louis, le vingt-cinquième de Hugues Cajiet. Son auguste aJieul

{\j Louis XV est le trente-unième roi de sa maison par succession non iniîrrompue, ei le irenteiieu\iè(neen comptant le loi Eudes. Celui-ci granduncle paternel de Hugues Cape), et (|ui, après la mort de (Iharles le Gros, avait été appelé à ta couronne par le cliuix presque unanime de Ions les ijiands du royaume, el par le vœu général des peuples, léj^nasans concurrent depuis l'an 888 jusqu'en h'J'l. Ce fut alors que les partisans de (diark-s le Simple le proclamèrent roi; mais, malgré leurs eflorls, Eudes seniaintint sur le trône jusqu'à sa moi t. Son règne fui de dix ans. Nous ne comptons p.s RuLeil son frère, quoi(iu',J ait été élu roi, et

est le trente-deuxième roi de France de sa maison (1).

Le ciel avait mis dans Sun cœur le germe de toutes les vertus. Elles ne lardèrent pas à se développer en lui d'une manière surprenante, et qui n'a peut-être pas d'exemple dans un erfant de son flge. On ne dissimulera pas qu'il sentit de bonne heure tout co qu'il était, et qu'il parut le faire sentir aux autres. Un enfant né pour régner, devine aisément le secret de sa grandeur; et le moyen qu'il l'ignore? Les objets qui l'environnent, les discours, le silence même, tout lui rend des respects et des hommages; il ne voit que des sceptres, et n'eiiteiui quo dei flallciirs. Celte connaissance aniicipée pourrait être dangereuse dans un caracière dur et humain ; mais elle devient utile dans un cœur doux et bienfaisant, qui n'envisage le pouvoir suprême que comme l'iiistrumcnt de la félicité publiipio.

L'enl'auce du duc de Bourgogne fui confiée à la coiutcsse de AJarsiin. Ce prince no pouvait être luis en des mains plus illustres ni jilus cajiables de diriger ses premiers |)as dans le cheiiiin de la vertu. Dès qu'il fut susceptiblo des instructions le? plus situples, on commença par la plus im|iortanie. Ou lui ajiprit premièremenC la crainte de Dieu, (jut esC l'appui de la vie humaine, et qui assure aux ruis mêmes leur /;Mi«sance et leur majesté (2).

L'alphabet d'un jirince ne devrait former que ces trois mots, piété, bonté, justice. Ce soûl les termes élémentaires qu- -M. Bossuet veut qu'on lui fasse répéter sans cesse, jusqu'ii ce qu'ils demeureui dans sa mémoire avec toute la liaison qui est entre eux.

On observa celle maxime à l'égard du duc de Bourgogne. Ces grandes vertus, ces vertus fondamentales de la royauté, le respect pour la religion, l'équité, l'amour du bien public, entraient dans toutes les leçons

sacré à Reiras en 92'-2; quoiqu'il ail rcgné un an, et qu'il soit mort à la léle d'une armée qui cumbaliail pour soutenir ses préieiiiioiis conue les droits ue Charles le Simple. Hugues le Grand son lits ne \oului pas être roi. Depuis loiigleinps la couronne semblail s'otlrir d'elle-même a s.i maison; elle s'y fixa pour toujours sur la tète de Hugues (>apet, cent ans après l'élection et le couronnement du roi Eudes, giand-ontle de ce prince.

(2j Lettre de M. Hossuet au Pape Innocent XI, sur ^ln^lruclion de monseigneur le dauphin, lUs de Louis XIV.

I5J13 TKOISIEMK FAllTIK. - MULANOKS. — i:i.O(;K IIIST. DU DlC UE UOLKGUiiNi; IMl

qu'on lui f.iisnil, il Iroiiv/iionl |>lnco j»s(|uo •Iiiii!) ses jeuï. Uiiii h'cnI imlitlVrcnl ihnis

(•os [)rOllliÙlfS linni'i-s; loul piirlo roup, (nul laisse niTt^s soi des liaces. I,ii riWitVilioii lies ent'iinls est i|iu'li|iio cliose do plus M^ieux iiu'oii iM> l'ioil. Il (.Mail d'iiiitant plus )iis(* do liiiT piiili des oimisciniiilN du jeiiiio prioi-e piiiir l'iililué do scui (!'dui'fllioii, i\n'\\ n'avait rien d". iifanl. et iju'il ne se laissait appro'lior ni tiviiter connue un enl'anl. Diiii entretien destiné en apparence îi le distraire on 5 le divertir, t)\\ le faisait passer sans peine Ailes lo'iver^alions f.'raves el ins'ruelives; son esprit solide elrélléolii \'y portait naturelleinenl. On on prenait toujours ie sujet dans l'Iiisloire de France, ou dans des évéuenienis particuliers de sa maison. Les vertus lies pères sont des portruils de t'auiille pour les enfants.

On renlretenait un jour des hautes qualités du roi .^0:1 iiii'ul, et de la maladie ipi'il avait essuyée ^ Melz On lui pei^inait des couleurs les plus vives el les plus vraies cette éiioijue altondrissanio, celle désolation universelle, qui n'eût [j.is élé plus grande, si l'ange de la tnoit eûl menacé la France entière ; ces térain'gnnges d'alleclion si éclatants et si extraordinaires, (juc, pour en bien juj^er, il faut en avoir élé témoin : on lui apprenait surtout <|ue ce ll'ut en cette occasion t|ue les Fiançais donnèrent à leur roi ce surnom précieux, ce titre unique, né du sein de la douleur et de la joie, et formé par acclamaiion. Ce récit l'échauUait, le transportait : Ah, que le roi, s'écria-t-il, dut être sensible à tant d'amour, el que j achèterais volontiers ce j)Uiisir au prix d'une pareille maladie 1

Quoii|u"il n'eût |ias encore six ans, il savait se faire servir comme s'il eût élé dans la pleine maturilé de son âge. On ne s'apercevait de son enfance qu'à sa taille et ;i ses traits: sa vue en imposait à tout le uionJe; et par une certaine dignité répandue sur toute sa personne et dans tontes ses manières, il inspirait pour lui une estime et une vénération Irès-indépendanle du respi^t dû à la grandeur de sa naissance et du son rang.

Le moment de passer aux h immes arrivai On leur remet les enfunis de France à se(it ans commencés, et ce n'est pas trop tôt. Il l';dlut choisir un gouverneur pour le duc de Bourgogne. C'est l'emploi le plus important dont un souverain puisse honorer un sujet. Un roi de France ()ourrait dire au gouverneur de son lils, en le remettant entre ses mains : Je vous confie la destinée de vingt millions d'hommes.

Je n'entreprendrai [luint de tracer ici les devoirs de celle charge. On a assez écrit sur l'insiiUition des princes, et sur l'url du gouvernement. Rendre les honmies lieunux, voilà l'obligalion; savoir les rendre liealeux, voilà le secret. Mais ce secret n'est peut-être pas diilicile dans un Etat où les ressorts el les mojfcns dépendent entièrement du mwnarque.

Le gouverneur d'un enfant de France est

revéïu de toutu l'autoiilé royale et paternelle. Le prince doit lui ohéir avnugléiniMil dans tout ce qui appartient au détail de l'édncalion. Le duc de la Vauguyon fut désiré par monseigneur le dauphin, et noininé par le nii. Ce choix ne fut applainli que parce qu'il méritait de l'être. 0:i choi>il p.mr précepteur, M. de Coetlosqiiet, évéïpio de Limogi.'S, ()rélat adoré dans son diocèse, ut l'iiitiiuo ami du cardinal do la Itoclni'ou- I Mult. Ce fut le 1" mai 175S que le duc du Itourgfigne jiassa aux hommes.

Le chef de sou éducation, elles instituteurs de ses éludes, s'appliquèrent d'abord à l'étudier Ini-mônie avec soin. Ils irouvàrent un esprit pénétrant et juste, une raison avancée, de la force et do l'élévation dan» l'Ame, du penchant à la lierté, un peu do roideur, des notions de justice et d'humanité qu'il fut aisé de réduire en priuiipes; et cet assemblage formait un caractère propre el décidé, qui se manifestera dans tout ce que nous rapporterons des actions et dos discours de ce (irince.

Dans li; plan mélhodiciue , mais varié, qu'on suivit (lour lu distribulion du travail, on n'eut qu'à se confoimorà l'esprit d'ordre et de suiie qui se fuisaii rcmaïquer en lui. C'était u'ie roule sûre ipi'il traitait lui-môme, et dans laquelle on ne [)ouv;ut s'égarer. 11 n'y avait à craindre de sa part ni confusion dans les idées, m reldchement dans l'application.

Il montra dans les commencements quelque répugnance pour le latin.Nesehâte-t-on |ias un peu trop n'enseigner cette langue aux enfants ? Les éléments des langues sont ennuyeux et abstraits; ils fatiguent l'esprit sans l'intéresser. Un jeune élève se rebute aisément de ce jargon arliticiel, surtout dans l'éducation particulière, où il n'est point soutenu par l'atlrait [missant lic i'exem|ileel de l'émulatio!!.

Le désir que le duc da Bourgogne avait d"np[iiei)dre, aurait surmonté cette anlipaliiie involontaire. 11 était tro|i juilicieux pour ne pas sentir l'ulililé d'une langue, à qui nous devons tant de chefs-d'œuvre, d'une langue toujours subsistante, toujours universelle, et si familière au grand prince dont il avait reçu le jour. Mais il [)Ossédait suiiéiieuremeiil la langue française; il la parlait avec une correction et une pureté qui étonnaient. Clair et concis dans tout ce qu'il disait, il voulait qu'on s'énonçât avec netteté et précision, lorsqu'on avait riioiineur de lui parler. Sa délicaiesse sur cet article était extrême. 11 se contraignait, pour ne pas marquer une sorte d'impatience, (juand ou lui parlait, ou qu'on lui expliquait quelque chose d'une manière obscure et diU'use.

L'histoire piquait sa curiosité. Celte lecture serait médiocrement nécessaire aux princes, si elle ne servait ijn'à les amuser. C'est à eux |)arliculièremeni qu'il importe de lire l'histoire en [ihiloso|ihes, mais en philosophes chrétiens ; qu'ils la lisent, eu un mot, dans le même esprit ipie l'écrivait

M. Bossuel (3); qu'ils apprennent de lui quo, comme la religion et le gouvernement poliligue sont les deux points sur lesquels roulent les choses humaines... en découvrir tout l'ordre et toute la suite, c'est comprenilre dons sa pensée tout ce qu'il y a de grand parmi les hommes, et tenir, pour ainsi dire, le fil de toutes les affaires de l'univers. C'est îl.uis ces sortes de lectures que des guides saines et éclairés lui sont nécessaires. Ils nuront soin, aussi de le prémunir contre rorj^ueil qu'il pourrait concevoir en lisant J'Iiisloire de ses ancêtres et telle de son empire.

Le gouverneur et le précepteur du dnc de Bourgogne ne perdait point de vue celte parlie essentielle de son instruction, et je dirai sans les flatler, qu'ds remplissaient ce devoir avec la sincérité la plus sévère. On lui avait présenté une table chronologique de tous les rois de Fiance di puis la Ibn.latioii lie la ruonareliie. Les historiens qui remontent jusqu'à Pharamoiid en tom|itenl ordinairement soisante-cinq. Il se figura que tous ces rois étaient ses aïeux, et l'on remarqua que son cœur s'en élevait sensiblement. Le duc de la Vauguyon crut qu'il était bon de lui dire qu'on n'avait point de preuve que les rois de la troisième race descendissent de la première, ni môme de la seconde. 11 en parut étonné, et répondit avec une sorte de dépit, au moins, Monsieur, je descends de saint Louis et de Henri IV.

Il eût voulu tout apprendre, et ne rien ignorer. Que je serais heureux, s'écriait-il une fois, si je pouvais savoir quelque chose que mon papa ne sût pasi 11 avail, avec raison, la plus grande opinion des connaissances en tout genre de [uonseigneur le dauphin.

L'ardeur qu'on lui voyait pour s'instruire, s'était manifestée dès sa plus tendre enfance. On remarquait en toute occasion la solidité de son esprit naturellement géométrique et calculateur, et c'est ce qui avait déterminé les personnes chargées de sa jiremière éducation à lui faire commencer }>lus tôt qu'il n'est d'usage, l'étude de la physique et des mathématiques.

Ses maîtres (1) furent étonnés de sa pénétration. Les bornes qu'ils mettaient à leurs Jei;oiis, il les francliissi.it bien vite par une force de concejition qui rentraîuait au delà du but où l'on voulait qu'il s'arrêtât. Il faisait • les objections sur ce qu'il comprenait, et demandait l'explication de ce qu'il ne comprenait pas : mais 14 fallait que la ré|)onse fût bonne et solide ; car il en eût aisément démêlé l'insuihsance et le faux.

On lui donna [>our maître de physique expérimentale, un académicien (5) qui Ta

(5) Histoire nnivcrsclte, page 4, édit. 'm-i".

[i) Il cùl pour iiiaiire de iiialliéiiiali(iues M. le Uloiid, connu par de très- bons oiiviaiies.

(5) M. l'abbe iNoltl.

(b) Sceviiius, l'un des priiicipaiix complices de la Riande conspiration contre Néron, s'ctait comporié luit iiuliscrcicnieiil dans sa propre niaiiOii, en prc-

enseignée avec succès îi plusieurs (ils de rois. Cette étude était fort do son goût. Il n'eut pas moins de curiosité pour l'histoire naturelle, science d'autant plus propre à l'attacher, qu'elle lui fournissait dans les moindres objets, do nouvelles preuves de l'existence d'un être infini, et de nouveaux motifs d'adorer sa providence.

Tous les soirs il y avait chez lui desconversalions oiî l'on traitait les matières les plus savantes. On y proposait des questions de physique, des problèmes de géométrie, des découvertes de mécanique. Rien de tout cela n'était au-dessus de sa portée. A sept ans il avait tracé de sa main un livre entier de figures de géométrie. 11 était singulièrement avancé dans cette science.

Il aimait les arts utiles, et n'aimait que ceux-là; il en voulait connaître les principes; il les éludiait et les approfondissait. Chez la plufiart des hommes le goût se ressent de la faiblesse de l'âge. Dans les enfants, il est frivole, incertain. Le sien était solide et sûr. Il y joignait une sagacité peu commune. 11 se proposa un jour de parcourir les jardins de Versailles avec le livre qui en explique les ditférentes curiosités. Arrivé !) la statue de l'atrranchi Milichus, qui en aiguisant le poignard de son maître, semble écouter des personnes qui parlent, ou en observer qui agissent, il s'y arrêta longtemps, l'admira, et tout à coup se retourna vers ceux qui l'accompagnaient, et leur dit : Cette statue est très-belle, mais il y a un grand défaut; l'esclave a la tête trop tournée vers ceux qui parlent, et paraît trop allenlif à leurs discours, pour que les conspirateurs ne puissent pas s'apercevoir qu'il les écoute [G). Le prince supposait que l'atfranclii éiait à portée do voir les conspirateurs, et d'en èlrevu; et dans cette su[iposition, que rien ne contredit, la critique serait fort juste. C'est au moins une observaiion trésingéiiieuse, très-hne, et qu'on n'avait point laite avant lui.

La poésie eût trouvé en lui un connaisseur et un prolecteur; je dis la grande et véritable poésie, la seule qui mérite l'estime des sages et les regards des iirinces; la poésie des livres saints, celle des Homère, des Virgile, des Boileau. 11 n'avait encore jamais lu de pièces de théâtre; on lui parlait souvent d'Alhalie. 11 désira l'entendre lire; on la lui lut. Il lut charmé de la magnilicence de celte pièce en général; niais il en lit lemarquer en détail les beautés particulières; et les endroits qui l'avaient le pliis frappé, sont en ellet les plus remarquables de ce poëiiie, et les plus consacrés j'ar l'admiration publique.

Sur-le-chami) il voulut i\\io cette tragédie

sence de ses amis et de ses esclaves. Son aCfranclii RIilitIuis, chargé par son ordre d'aiguiser un vieux poignard, avail \u des préparatifs et des arrangements extraordinaires ; il avait prclé l'oreille à tout; I)eut-élrc mcine qu'il était du secret; il l'avait au moins deviné. (Voijci ces ililj'crriitcs canjeclurcs dans Tacite, liv. w des Aiuiulcs.)

llldlSlKMi; lAlilll Ml I V.\».i:S. - ELOGK IIIST. 1)1 DlC DE UOLKGOC.Nf;.

fût iléi'luuit^u (Iniis >.uii a|<|>.irtoiiiuiit. Il on (listriliun li's \b\i^s, i-t su réserva ci-liii iId JoiK, iju'il ronilii avt>c loiilu la di^nilû iliiii tnr.itU roi. L'inlt'lJiiiiMiLO el lus j;rflt;i'S de la dé>'l;iiiii>lioii lui l'tniciit si n.il'.irellos, (|iiu d;uis cfl essai, il dtmnuil ltli-llU^lllo des luxons h i-eiix t|ii'il iiviiil cli(iriJ;i''s des .-lulics iiersoimimi-s. Il rt'|ii'eiiiiit l'un de sa ienli-ur, l'aulru de su uiuiintuiiii-, celui-ci du sou nir cuniraiiil ol eiuhariassé. Nul de ces défauts lu I arut dans sou jeu. Il réciluil les Vers aussi bien (|u"il en jugiail.

S'il avait l'art d'e\|>riuier los passions d'autiui, il avait le seciet de taclier les siennes. Sa | lodigieuso vivacité lui rausait i|uel(|uel'ois des uiouveaients d'inipalienci! qui dans tout autre eussent dé^énéiO en tolère. Il lo sentait, et sa raison toujours active, toujours sur ses gardes, l'.iéven.iil l'éclat. Ce n'est pas i|u"il no lui en coiU;U des ellbris. Dans ces niouunlson a vu tomber do son visage des gouttes de sueur. La iialuie est dillicile à vaincre ; mais c'est aussi la l'ius U^A\e des victoires.

Il jouait un jour I6le-h-léle avec un do ses souî^-gouverneurs. Il y eut un cmi|) douteux, et i]ui niérilait d'être décidé. Le duc de Bourgoj^ne soutenait avec clialeiir qu'il avait gagné: le sous-gouveineur, de son côlé, soutenait la môme chose; et pour éprouver le prince, il allectail autant d'ardeur que lui. Vous croyez (ivoir raison, lui disait-il, et moi aussi. Qui est-ce qui cédera? Ce sera vous, répliqua le duc de Bourgogne, d'un ton un |)eu altéré ; et tout de suite jirenant un nir serein, il ajouta : parce que vous e'ics le plus raisonnable.

On voulut, dans une occasion, lui faire honneur d'un de ces avantages remportés sur lui-même. On écrivit sur un papier : Monseiyneur le duc de Boun/ogne sera un grand prince; il commence ù mailriser ses ;;«»sions. Ce jeune prince aimait la célébrité que donnent la gloire et le mérite. Il souhaitait (ju'on parlât de lui en liien, et c'est une preuve qu'il aspiiait à bien faire. 0:i avait mis le papier sur son bureau. A peina avait-il achevé de le lire, qu'on vint l'avertir que monseigneur le dauphin le demandait. Il prend ce |ietit écrit, le met dans sa poche, et n'est pas plutôt arrivé sur le degré, qu'il le laisse adroitement tomber derrière lui. On s'en ajiergoit, et comme on iuien demande la raison; c'est, ré|iondit-il, que quelqu'un trouvera ce papier, le ramasaera, lira ce qu'il contient, et le répandra dans le public.

Des personnes difficiles ont cru démêler dans ce trait un rallinemenl excessif d'à n)ourpropre. On voit par là que si les princes ont des flatteurs outrés, ils ont aussi des censeurs injustes. L'amour-propre, qui fait souhaiter de devenir vertueux, et d'avoir la réputation de l'être, est lui-nième un(! vertu. Le duc de Bourgogne savait, et o;i ne cessait de le lui répéter, que les passions des hommes sont la source orilinaire do leurs égarements et de leurs malheurs, mais que celles des princes sont quclquefuis fu

nestes au genre liuniniii. Parvenu doue h vaiiirro les siennes, il ovuil raison do désiriT (jne Coût lo inonde "n fiU instruit. C'était unu ambition légitime, l'ambition d'uno bellf flmi', l't d'un prince digue do régner.

Mais s'il était sensible c'i la louange jnsto et nn;ritée, il haïssait et méprisait la llatteriu, ce Iléau des cours, i{ui u perdii tant du rois. Ouel(|u'uii s'avisa de lui donner des éloges (lui senlaient l'adulation. Monsieur, lui dit-il, vous me flattez, cl je n'aime point qu'on me /latte. V.l le soir, en se couchant, il dit au duc lie la Vauguyou : Ce )nonsicur me /liille, prenez qarde à lui.

La voie la plus sùro pour acquérir son estime, était d'éclairer sa coniiuite, et do lo repreiidie quand il avait tort. Il y a des enlinits assez mal nés pour conserver, après leur éducation, des sentiments de rancune coniro des gouverm urs ou des précepteurs trop austères. C'est la marcjuo d'un mauvais cœur, et les mauvais coiurs ne sont pas rares. La vigilance et la sévérité faisaient une impression bien dilférenle sur ce prince. Le duc de In Vauguyon lui avait demaiiiié le(iuel de ses trois garço'is de la chambre il aimait lo mieux. C'est un tel, répondit-il, parce qu'il ne me passait rien dans mon bas dije, et qu'il allait redire tout ce que je faisais de mal, afin que l'on me corrigeât. , Un jeune seigneur qui était admis à lui faire sa cour pendant son enfance, le flattait dans ses petits caprices, et alla même jusqu'à lui dire qu'il fallait se moquer des avis et des corrections. Le duc de Bourgo-. gne irrité de pareils discours, le prit dèslors tellement en aversion, qu'il cessa entièrement de lui parler, malgré le goût na-turel qu'il avait pour lui. Ce jeune homme voyagea, et fut deux ans sans voir le prince. Il ne rei'aïut devant lui que lorsqu'il eut |iasié aux hommes; mais il se comporta tout ditféremmenl. Ce n'était plus un bas .courtisan, un lâche atlulateur; c'était un homme sincère, vrai, qui relevait les fautes, osait contredire, et disputait au jeu. Le duc do Bourgogne lui rendit ses bontés et son amitié. J'avais conçu de l'aversion pour vous, lui disait-il, à cause de vos /laiteries: mais je vous aime à présent parce que vous avez changé de Ion, et que vous me dites mes vérités. Heureux les princes h qui les courtisans disent la vérité pour leur faire la cour.

; Accoutumé à gouverner son cœur, à le subjuguer, il vuulait que les autres eussent le même empire sur le leur. Un des princes ses frères ayant perdu au jeu, en témoigna du chagrin. Il l'en reprit en particulier, mais avec la gravité d'un prince qui avait droit (Je donner des conseils, et qui donnerait un jour des ordres.

La médisance lui déplaisait souverainement. Quelqu'un parlait assez mal devant lui d'un homme dont la naissance méritait (les égards. Il le lit approcher, et lui dit: Je trouve fort mauvais que vous parliez ainsi devant moi d'un homme de condition ; n'i/ re- -venez plus. Les ridicules le frappaient vive-

ŒUVRES RELIGIEUSES DE J.-J. LEFUANC, MARQUIS DE POMPIGNAN

ment; mais il n'en faisait point de plaisanteries. Jamais Irait de mépris, jamais rail- Irrie fiurailiante ne sortit de sa bouciie. Sa réserve sur ce [loi'it petit servir de modèle aux princes. Les défiiuts naturels excitaient sa compassion; la plupart des hommes ont la cruauté d'en rire. Ln jour la conversatinn tomba pnr linsard sur un de cis dt'fauls, et quelqu'un qui en était allligé, se trouvait alors cliez li> prince. Il mit le (îoigt sur sa liouche, a[)i>ela relui qui parla t, ei bn dit à l'oreille : Ne crriigncz-vous pus de le fâcher?

Enjoué sans ôiro iiiO(iueur, allable sans fnini;iarité, secret sans dissimulation, iioni:êle sans confondre les per.'omics ni les rangs, agréable et doux dans la société, il ne caressait point, comme !nnl d'ordin;iireles enfants, ni ne se laissait alb r à des démonstrations [)lus a[)parentes que solides; mais par ses regards, |iar ses manières, par un je ne sais quoi dimt on était pénétré, sans pouvoir le définir, il marquait son estime, sa reconnaissance et son ainilié. Il avait le discernement si juste, il connaissait si bien les hommes, que sansjamnis se méprendre h l'égard de ceux qui avaient l'iionueur lie l'approcher, il les ) laçait chacun dans son cœur et dans son esprit, suivant Tordre et le degré qu'ils mérilaienl. Toutes ses expressions aviiient un tour noble, naturel et délicat, et une sorte de politesse qui n'apjiai tient qu'aux rois, et qui lui avait éiô transmise de père en lils. Il ne faudrait que le trait suivant pour nous en convaincie. Le duc de Brissac, qu'il aimait et qu'il estimai t iuliuiiuent, lui dit un jour : Munseiyneur, à votre première campcgiie, je vous demande d'être voire aide de eamp. Ao«, répondit-il, M. le duc , vous serez alors maréchal de France, et vous me donnerez des leçons.

Il appliquait à toutes choses cette précision exacte, avec laquelle il distinguait les personnes. Le district des ditféionts arts et leurs limites lui étaient parfaitement connus. Le médecin avait beau faire le chirurgien; vainement le chirurgien faisait lu médecin, cet étalage était inutile auprès do lui. 11 ne donnait a lâter son pouls qu'à des médecins; il ne parlait do remèdes extérieurs qu'ù des chirurgiens. Tout était remis à sa place, et chacun rentrait dans sa [irufession.

Ce goût du vrai, ces principes lumineux sur lesquels il réglait ses jugements et ses paroles, indiquaient sans doute une âme laite pour la vérité. Elle n'eut qu'il se montrer pour lui plaire. Il l'aima dans un âge où ou l'ignore, et dans un lang où on la craint. Son gouverneur et son précepteur n'eurent besoin ni d'etfort ni de ru^e pour J'accouluiuer ù l'entendre. On venait de lui donner, jiour exemple d'écriture, une sen- !enie cougue en ces termes : 7/ faut beaucoup décourage pour dire la vérité aux princes, cl ceux qui la leur disent sont leurs vrais amis. Quelijues heures après, le duc de la Vauguyon eut occasion do lui faire des reproches assez sérieux. 11 en fut piqué, et couiuiu il était encore tout ému, il dit à

liOO

snn gouverneur : Vous croyez donc qu'il faut beaucoup de courage pour me dire la vérité. Olez-vnus cela de l'esprit; vous avez pleine autorité sur moi : terrai courage serait de la dire à pnpn, ou à papa roi, s'ils étaient capables de faire le mal. Paroles sublim s et au-des^u* de tout éloge.

H aimait trop la sincérité dans autrui, pour n'être pas vrai dans tout ce qui le concernait personnellement. Aussi n'a-t-il jamais menti, il ne cherchait pas même h excuser ou à pallier ses fautes : il les avouait avec une noble sim|)licité; et ce (}ui est plus rare encore dans un enfant de ce rang, il ne voulait point qu'on les cachât aux autres pour le flatter, ou pour lui éviter une petite confusion. Un jour il avait contenté ses maîtres moins qu'à l'ordinaire. Après sa leçon vint une dame qui leur dit que monseigneur avançait sans doute toujours de plus en plus, et que certainement la leçon avait été bonne. On lui répondit que oui. Quand elle fut sortie, lo duc de lîourgogno regarda son précepteur, et lui dit : Quoi, Monsieur, vous qui m'exhortez tant à ne m'évarter jamais de la vérité, vous mentez devant moi el pour moi ?

Souvent la raison exerçait ses droits sur lui malgré lui-même. Elle surmontait dans son cœur les révoltes do l'amour-propre el l'indocilité de l'enfance. Il tenait un jour ce [)ropos à son gouverneur : L'empire que vous avez sur mon esprit est singulier. Je veux quelquefois vous résister, j'en fais la résolution ; mais dès que vous arrivez, et que vous me dites un mot, je me rends.

Il était plein do charité pour les pauvres, et d'humanité jiour les peuples. La sensibilité de son âme n'étant jioint fondée sur des mouvements jiassagers, et trop souvent infructueux chez le commun des hommes, mais sur un amour constant du bien public et particulier, n'en était que plus sûre et filus invariable dans ses ell'els. Quoiqu'il eût un éloigneuient extrême pour toute dépense superllue, il donnait avec joie, avec libéralité, et au delà de ce qu'on lui demandait, lorsqu'il s'agissait de soulager des infortunés et des indigents. 11 avait désiré une petite artillerie. Ceux qui étaient auprès de lui ne s'y opposèrent pas, mais lui dirent seulement qu'il y avait bien des maliieiireux : il n'en fallut pas davantage; il aiuia mieux supprimer un amusement qu'une aumône.

L'arlillerie fut saeritiée, et il ordonna de distribuer aux pauvres l'argent qu'on y aurait employé. .

La preuiière fois qu'on lui présenta la bourse dans laijuelle était la somme que le roi avait destinée pour ses menus pijisirs, il en réserva la moitié pour des aumônes. On lui lit connaître les dilférentes espèces de |)auvres qui [louvaient être l'objet de ses charités; l'.auvrcs honteux, pauvres mendiants dans les rues, pauvres détetius dans les prisons pour n'avoir pu [layer les impôts. 11 prêtera les derniers.

Le sieur Tourolle, son premier valet de cliauibre, lui parlait d'un village à quinze

Mui iiioisiKMt; iwiniE. - mllancks. - eloce iiist. du i»lc de uoukgug.nk.

HOi

lioues do Piiiis, <]','i voiiail d'ôlre entiùitllii'Dt l'iiMMiiili'i pur un iiiiriiilif. iVuiM n'iii uns jxis ijiniid chviie, ilil-il, il fiiiiilni fuirr re i/iie nous pounuiis. \a' M>ir, niiiii>o:^iii'iii' lu iliiiipliiii, ii.niliiiiic l.'i (lau|>liitiu l't iiicsdaiiius éUiiit viMiiies Il> viiii-, il lit iiiK! <|(icHi.> diiiis sn |>ro|'ri' i'^iiiiillu pour le soulagement dfs |>auvros iKiliiïiiiils do co village. Il un iciiiit i'argenl eiilro los mains du siciii- 'rnuruHo |iciiir lo loiir l'iivoviT, ut y ajouta tout ro qu'il l'Ut |iiendro sur celui do sos menus plaisirs.

Su géiurusité s'accnrdiiil Irùs-bieii avec eut iiiiiour d'' l'urdro et do récunniiiie, i|ui était une des voitusde ^Oll caractère. Il voyait lui-mi^iiii- les complus de ses menus plaisirs. Il s iifoiiiiail des dépenses iiuo l'on avait faites, ut dus raisons (|u'on avait eues de lus l'aire. Sespulitus linanues avaient une loruio réguiiùre d'adminisliali(j.'i, dont aucun détail lie lui échappait. Il n aimait pas les proluïions indécentes. Une personiie il'un utat inférieur lui (iisail un jour; Si vous vouliez me donner cent viille livres, fuvhèlcrais une belle rnuison. il répondit : (Juaml-je le pourruis, je ne vous les donnerais paf. Il n'int pas de votre étui d'avoir une si belle ntaisoit.

Dus i'iiislant ijue lu ducde Burrj eut passé OUÏ liommus, le duc de Bourgogne se proposa d'être pour ce jeune prioci; un modèle et un exein|ile vivant de conduite. Il s'intéressait avii; aiduur ù tout ce qu'il faisait, ;^, tout ce qu'il disait, et au succès do sou éducation. Il le prouva d'une manière qu il Il appartenait tju à lui d'imaginer et d'exécuter. Pendant qu'il jouissait d'une bonne santé, on faisait tous lus huit jours une revue scrupuleuse de tout ce qu'il avait fait de bien et de mal dans la semaine ; on l'écrivaii cxacleuient, et à la lin du mois on examinaits'il s'éiait corrigé de quelque défaut, et on écrivait en marge lus moyens de réformer ceux qui lui restaient encore. 11 conservait avec soin dans sa cassette ces putils journaux de sa vie. Quelques jours après que le duc de Berry eut passé entre les mains des hommes, le duc de Bourgogne se lit apporter celle cassette ; l'ouvrit, en prit les journaux, appela le duc de la \'aiiguyon, et 51. deSineti, un de ses sou.^-gouven.ears, lit venir le duc de Berry, el lui dit: Mou frère, venez apprendre comme on en usait avec vioi pour vie corriger de mesdelauls; cela vous fera du bien, linsuite il lenjil les papiers entre les mains du sous-g' uvernuur, en lui disant : M. de Sineti, lisez tout. Pendant la leciure on s apercevait [lar la rougeur qui montait au visage du duc de Bourj^ogne, qu'il se sentait humilié, surtout lorsqu'on en fut venu à un ceilain article. li l'écoula avec une émotion dont lus elfuls parurent dans ses yeux et sur son frtjiil. Ou voulut cesser de lire; il s'y opposa. iVo*», fiil-ii, ucltevez jusqu'au bout. l\ ajouta seulemem, pour ce défaut-là, je crois m'en être corrigé.

La sensibilité de son âme n'éclatait jamais laiil que clans nos succès ou uans nos

revers. C'était un vrai palriolu, un vrai citoyen. Pa>sioiiné puur la j^loiro de nos arnii'S, il souhaitait avec la m^iiio ardeur que ri''lat h\{ IlorissanI, ut lo peuplu heureux. Lu ministère de *'* donnait lus plus huiles espi'ra'ices.Sus premières opéralions avaient ré|iandu partout la joie ut ranimé le crédit. Dans eus communceiiients, il uul une maladie qu'on crut d'abord séri'-use, et ipii no dura pas. Le jeune prime qui l'eiilendait louur.toiis lus jours, ut parloules lus ijouches el do toutes les fa^;ons, parut tiès-iiiqiiiet sur son compte. Il s'inlormait souvent , et avec grand soin, de ses nouvelles. On était surjuis d'une altonlion si marquée, el on lui un dumanda le motif. Hien de plus simple, répondil-il ; j'entends dire à tout le monde qu'il sert bien papa roi et ilital.

Il fut traîisp(Mlé du joie, (luand il aijprit la vicloiio (II? Burgilun. Nos urines Iroj) souvent nialhuiireiisus avaient besoin 'd'un Ir'omplie. Cului-ci déconcerta lus projets d'un prince habile el aciil, qui s'était llulté do nous surprendre. Inlénuurs et attaqués, nous devions être battus; les unnemis io furent. Celte action décisive en imposa aux alliés. Les suites heureuses du combat, la gloire du nom français relevée, les talents et les Vertus du général, tout dans cet évéiiemenl intéressait le duc do Bourgogne, tout lui en était cher el précieux.

Qu'on est propre à gouverner des peuples, quand on s'atl'ecte ainsi des jirospérilés ou des disgrûeus publiiiues! Des vertus si remarquables et si développées dans un enfant, étaient encore embeilies et perfectionnées par la religion. Ce prince était lié pour elle. A peine la connut-il, qu'il l'aima, qu'il en sentit les avantages, et iiu'il en. remplit scrui)uleusement les devoirs. C'est la base du véritable héroisme. On peut sans religion être un homme extraordinaire, fameux , mais jamais un grand roi ni un grand homme.

Ce jeune prince avait un zèle décidé pour l'obseivation des commandements de Dieu et dos lois de l'Eglise. Il donnait à tous l'exemple du respect jiour les choses saintes ut pour les i)réceptes divins. Quelqu'un lui dit qu'il avait vu travailler à une maison vis-a-vis du château; c'était un jour de fête. 11 devint rouge: Voilà qui est horrible, dit-il, je m'en vais tout à ilieure citez papa roi pour m'en plaindre à lui. On eut de la peine a l'un emiiôchur, et peut-être ne lil-on pas bien. Une [ireuve sensible que la religion se perd dans un Jilal, c'est quand les devoirs extérieurs du culte public sont ouvertement el imjiunéuient violés.

Il y a cinq ou six mois qu'allant, un jo:!r de fêle,- se jjromener sur le jietit fauteuil roulant qui lui servait à cet usage, il vit fn sortant ue son apparlemeiii, un maicliand qui avait étalé sur le haut du degré une boutique de quincaillerie. Il se lit arrêter, api)ela un de ses gunlilshomnius de la manclie el lui dit. Voilà qui n'est pas permis; allez de ma part faire remballer cette bou-

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ŒLVUES RFXIGIELSES DE J.-J. LEFRANC, MARQUIS DE POMPIGNANS

tique devant vous, et que je ne la trouve plus à mon retour.

Une aulre fois on liit devant lui, qu'un ofTîrior qu'il prntf'geait allait les vetulre(Jis à Paris pour faire gras. C'était une de ces plaisanieries cliaritaliles qu'on se peimel si souvent J» la cour aux dépens des absents ot de la vérité. Il le crut; et sitôt qu'il vit lo prétendu violateur de la loi du maigre, il lui en fit une réprimande très-sérieuse, el montra par ce trait, qu'il regardait comme lin devoir dans les princes, de veiller sur la conduite et sur la religion de ceux qui Jes approi-lienl.

Il avait étudié la religion, il en avait examiné les principes, non jiar une curiosité vaine, ni pour y clierclier des diflîcultés et des contrailiclions; mais pour en découvrir de plus près l'élévation et la majesté. La raison, dans un esprit juste, éclaire et fortifie la foi. Il édifiait par la manière dont il priait, et dont il entendait la messe. La vertu des paroles divines, renfermée dans la sainte Ecriture, le pénétrait jusqu'au fond du cœur. Tous les jours on lui lisait le matin un chapitre de l'iivangilt'. Il l'écout.iit avec un recueillement profond ; el a|iiès l'avoir entendu, il baisait avec respect le livre saint.

La pureté de son âme répondait aux sentiments de religion dont il était rempli. Le sceau de la chasteté était, pour ainsi dire, empreint dans son cœur. 11 possédait cette vertu dans un (iegré si éminent, que lorsqu'on lui lisait quelque liistoire, el qu'il s'agissait d'une passion, il disait : Passez cela, il 7ie convient pas que je l'entende. Un jour qu'il parcourait avec AL de Limoges une Bible ornée d'estampes, il tomba sur une figure qui n'était pas aussi modestement velue <ju'il ciit désiré. Couvrez cette /iV/iOY, dit-il au prélal lelle n'est pas décente.

Il était exact jusqu'au scrupule dans les moindres choses qui avaient rapport à la conscience et h la religion. La [lerfcition chrétienne cmbiasse tout, et ne néglige rien. 'J'elle jiratitiue depiéié paraît petite et |iuérMe aux jeux du monde, qui est gi-ande et sublime devant Dieu. Dans le cours de su maladie, il se trouva un soir si épuisé et si atlaibii, qu'il pouvait à peine se remuer, et qu'en linissant sa prière, il fil le signe de la croix de la main gaucho, la seule dont il pQt se servir dans cet insiant. 11 regarda le duc de la Vaugujon, et dit : Voilà de la paresse, cela n'est pas bien. Et sur-le-cliaui|) il débarrassa, quoiqu'avec douleur, sa main droite pour nlaire le signe de la croix. Régulier dans ses exercices de dévotion, instruit par l'Evangile à redouter également la mollesse el la sensualité, il ne songeait qu'ù se rendre un saiut, et il le devenait tous les jours. Il s'amusait une fois à se faire rendre compte de ce qu'on lui servirait à sou diner ; et s'intcriompant tout à coup, (7 7ne semble, dil-il, que je deviens bien (jourmund. Voilà de t'ouvra(je pour le P. Oesmurelz, la prtndne fuis que nous nous icrrons.

Ce ne serait point ajouter h son eioge que de (lire qu'il eût été brave, jniisiin'il était d'une maison où la valeur a toujours été portée jusqu'à l'héroïsme. Mais ce qu'on remarijuera comme une chose peu commune, c'est que sa fermeté élailà l'épreuve de toute suprise, dans un âge et dans des occasions où la faiblesse des organes et le défaut d'expérience causent quelquefois des mouvements de frayeur, ou du moins de l'étonneuient aux enfants qui ont le plus de courage. Il avait témoigné un grand désir de voir faire l'exercice aux chevau-légers. On lui donna le simulacre d'un combat et d'une atlraïue, avec un feu tout aussi vif et tout aussi terribli! qu'on peut le voir dans les actions de la guerre. Lors(]ue le feu et le bruit commencèrent, il a|ipuyases mains sur son front pendant toule la première décharge, sans dire un mot. Ensuite il les relira; et avec sa gaieté ordinaire, il dit au duc de la Vauguyon : J'ai voulu m'essayer; je n'ai point été étonné du tout. Il avaitcraint d'être sui'jiris, el do montrer quelque faiblesse.

Tant de qualités royales el chrétiennes, tant de raison et tant u'esprit, tant de connaissances prématurées faisaient l'admiration et les délices île la cour. Ce bonheur ne devait pas durer. : la santé du duc de Bourgogne |jarut s'alfaiblir, et causa bientôt de grandes alarmes.

Il était né sain et d'un tempérament vigoureux; mais sa constitution s'altéra par un de ces dérangeineiils imprévus, dont la nature se réserve ordinairement le secret. Il survint à la cuisse droite du prince une tumeur très-considérable. Les [dus habiles médecins et chirurgiens de ^'elsailles et de Paris furent consultés , et s'assemblèrent souvent. Âlandés enfin le 17 avril HliO, au nombre de vingt, ils se rendirent dans l'ap- (larlement du duc de Bourgogne. Ils examinèrent le malade. Ou leur doit celle justice, qu'ils apiiortèrent à celte importanie coiisultati(ju autant de droituie et de sincérité que d'expérience et de lumières. C'étaient des ciloyens qui délibéraient sur une calamité de l'Etat. Mais ils ne pouvaient opposer à un mal réel qu'une science conjecturale. Jamais on n'a tant éiirouvé le zèle et l'impiiissaïue de l'art.

Ils convinrent unanimement de la nécessité d'ouvrir sans délai la tumeur. Pendant ce temps-là, monseigneur le dauphin el madame la dauphine étaient dans le cabinet du duc de la Vauguyon. Qu'on se reiirésenio leur état; il sullit d'èlre père ou Fiaui^ais |)our le concevoir. Le gouverneur du duc de Bourgogne lui annonça la décision des médecins. Il n'en fut point surpris ni ef- Irayé. Je m'y attendais, dil-il froidement; j'avais entendu dire, il y a quelque temps, à Al. Senac, qui dans ce moment me croyait endormi, que je ne m'en tirerais que par une opération. Je n'en ai point parlé, de peur qu'un ne crût que cela m'inquiétait. Douncztn:ii seulement un denti-quurt d'Iieure pour incndre mon parti. Ou lui présenta une le-

uoj iiit.isiKMK l'Ain ii: - mi;i.an(;ks. - ki.ogk iiist. nu uic m BoiucocNf:. liot;

lii|iio de siiiiil l'aut, Cil lui ilii.'int i]\\e i-u grainl s.iiiil (wiiiv.iit olid'iiir ili) Ditui JA iliiiiiiitilliiii (li> si'« iliiiiU'iir'^, iiiiMiio sn ^iK^iisoii. Il la |>iii, lu li.iisii avor un iiroronU ivsiioil. Oui, (lil-il, jr le croit ; ctir il y ii dans i Hrrilure sainte i"!) que hi mourhuirn et les /iru/f» nui avaient touché son corps, ijuéris- $aieut les malutles.

Il VDiilul voir les inslnimciils dont on so srrvirail. Il lc< coiisiilora, les manin avci; un saiiiî-lriiid ailiiiiiabli', ol s'aNaïuinnna liniiniiilli'inniit aux apiuLMs cl aux rigueurs do I opér.ition. Le sitMir Aiiduuili't lil l'ouverture do la liiniL'ur avec toute la li^gôreti^ et trtiile In proiuplitudi' possible. L'meision fui terrible et très-douloureuse : elle lui ouvrait la cuisse pres(|ue entière h trois doigts de profondeur. Il ne |ioussa tprun ou lieux eris, et soutint sans se plaindre le reste de l'opéralion. Eileaurnil eu le succès le plus heureux, si la guérison du prince eOl dépendu de in niain des hoiiuiies. A peine fut-il pnnsé qu'il reprit l'air île gaieté (pii lui éloit naturel, et se mit sur son séant dans son lit, comme s'il n'eût eu qu'une légère in(iis|)o>ition.

Le duc de la ^'allgu}■on alla aussilO'l apprendre à monseigneur le dauphin et h madame la dauphine que rt>('ér,ition était faite, et (lu'elle avait Irès-bieii réussi. Ils coururent avec Iransporl einbras.ser ce cher et auguste entant, que le ciel semblait rendre h leur amour et à nos vœux. L'espérance rentra dans leurs cœurs; ils versèrent des larmes de joie. En devrait-il couhir d'autres de leurs yeux !

Après ces premiers embrassemenls, le jeune prince reçut le roi, la reine, la tamille royale, et vit toute la cour. Il ne voulut rien changer à ses occultations ordinaires ; il admit ses maîtres, il prit ses leçons. Tout se passa ce jour-là suivant l'eliquetle et la règle accoutumées.

A quelles idées consolantes ne se livrat-on pas dès lors? La ville et les provinces qui avaient partagé l'elfroi de la cour s'étaient rassurées comme elle. L'étal du duc de Bourgogne devenait tous les jours plus satisfaisani. Les espéraiices qu'on avait conçues, se soutinrent pendant quelques mois, et l'on ne doutait plus cpie si sa cuisse de- Tail rester allaiblie, malgré les bains de Barége, où l'on se profiosait de le conduire, sa vie au moins ne lût en sûreté. On se tlattait enlin que sa guérison étail prochaine, et qu'elle serait parfaite. Il se croyait luiniôme en pleineconvalescence; il s'en occupait; d en jouissait, mais moins encore que de la satislaclion si pure et si douce qu'elle iiis|)irail à tout le monde.

Dans une circonslance aussi intéressante pour tout le royaume et pour lui, il fui bien aise de connaître [ilus [lariiculièreraenl les différentes dis[)ositions des esprits à son égard. Ce n'est [tas ici le Irait le moins marqué de son caractère. Il se fit apporter l'almanach royal. On lui demanda ce qu'il

(7j Àci. XIX, 12.

(Il voulait faire. Je veur, répondil-il, tne ra/ipe^r les noms de ceur qui viennent tne voir souvent, de ceux qui ij viennent peu, et de ceux qui n'ij viennent point du tout.

(liî senliiiieiil intéiiiiir (pi'il avait di; son rélablissemenl, lui faisait déji) soubiiiler avc'C ardeur de reprendre les exercices ordinaires de soti éilucatioii. (lo fut dans un de ces moiiieiii» de bien-être (pi'il écrivit à monseigneur le dauphin ce billet remar ipiable : Je cummenre à me mieux partir ; je vous prie de me permettre de continuer vies études : j'ai ijrand' peur d'oublier, et grande envie d'apprendre.

On ne peut s'empêcher d'observer ici qu'il ne v(juiut pas écrire celle lettre à monseigneur le dauphin, sans en pri-veiiir son goi'.verneiir. Monsieur de l<i Yauquijon, lui dit-il, /f vous prie de me permettre décrire une lettre à (iiiclquun, et de ne la pas lire. Le duc do la N'auguyon lui répomiit : Je le veux bien, Monseigneur, parce que je sais que vous êtes très-raisonnable , el que j'ai grande confiance en votre sagesse. Il l'écrivit ; el comme il était au moment do la cacheter, il appela M. de la \'auguyon, it lui dit : Tenez, voilà ma lettre, lisez- là; je ne puis me résoudre à avoir un secret pour vous.

On jugera par la déférence enlière qu'il avait pour le chef de son éducalion, de ses senlimenls pour les personnes à qui la naissance le soumettait, et pour celles qui lui élaient liées par le sang. Il aimait son aïeul comme père, et le res[ieclait comme roi. Il avait .e inOme allachement et le même respect pour la reine. Les princes ses frères lui étaient infiniment chers, ainsi que mesdames ses tantes. A.ais sa tendresse pour madame la dauphine et pour monseigneur le dauphin surpassait tout ce qu'on en iiourrait dire. \jn mot de Monseigneur le daupliin, un ton un peu plus haut ou un peu moins tendre qu'à l'ordinaire, le touchait jusqu'aux larmes. Monsieur delà Vauguyon, disait-il, joignant ses mains, et levant ses yeux au ciel, que papa ne se fdclie pas , qu'il ne soit pas fâché, je ferai tout ce qu'il voudra.

Toute application d'esprit lui étant interdite pendant sa maladie, il y suppléait par les arts mécaniques. Sa récréation la plus ordinaire alors était de faire travailler devant lui dilféreiites sortes d'artistes et d'ouvriers. Il se faisait loul expliquer dans le [)lus grand détail. 11 travaillait lui-même. Il démontait des machines très-compliquées, el les remontait ensuite avec une adresse singulière.

l'Ius de quatre mois après l'opération, c'était le jour de saint Louis, il so trouva assez bien (lonr s'habiller. Il alla chez le roi et cliez la reine; mais il revint dans son a|)partement fort fatigué. On lui proposa de se mettre dans son lit, ou du moins à son aise, et en robe d'' chambre. Mon, dit-il, je

OEUYUES RELIGIEUSES DE i. J. LEFUANC DE POMPIGNAN.

veux recevoir la ville de Paris; cela convient.

Dans quelque état de souffrance et de faiblesse (]u"il ait été, il a toujours voulu voir le (ié|iulé de la vilie île Paris, qui venait régulièrement savoir de ses iiouvelh'S, et il lui répondait lui-môme. Il aimait le jieuple, et voulait eu être aimé, suriout du peuple de Paris. Il aimait paiticulièiement aussi l'université. Lorsqu'il la recevait, et qu'il répondait aux harangues du recteur,

0 éiait flvec un visage riant, avec un air de satisfaction et de bonté, qui marquait son estime |iGur un coips si utile à la religion et aux bonnes études.

Cependant le mal avait fait secrètement dans son corps des (irogrès et des ravages mortels. Depuis environ Irois mois, il voyait et sentait l'inutilité des remèdes. Il le dit un jour à ses médecins, ajoutant que, pour qu'ils réussissent, il fallait que le souverain médecin daignât les bénir.

L'évèque de LiiDOges qui n'apercevait (jue trop, comme toutes les personnes altacliécs au prince, le danger où il tombait, ne pensa jilus qu'à lui procurer tous les secouis et toutes les grâces que l'Eglise offre ù ses enfants pour les purifier et les senctifier dans les derniers moments de leur vie. Quel exemple au milieu de la cour, et quel exemple pour la ville! Quoique dans le siècle où nous sommes, dans ce Irmps de lumière et de raison, on ne veuille regarder la mort que comme le retour au néant, jamais on ne montra tant d'iiorreur pour elle, jamais on ne |)ril tant de soin de la cacher aux yeux des mourants. Ne pouvant l'éloigner, on déguise avec art ses aiqjroclies; ou les couvre de fleurs, mèuie sous les pas des vieillards. Ici l'on présente sans ménagement l'appareil lugubre de la moit à un ])rinco de neuf ans, qui ne touche point encore à son dernier jour, et pour qui la nature pourrait o[)érer une de ces révolulions lii ureuses que la jeunesse éprouve souvent en pareil cas. .Mais c'est un jirélat irailateur des premiers évéques, qui ne craint point de hà'er ces préparatifs terribles : c'est pour un (>rince, digne petil-lils de saint Louis, que ces piépaiatifs se font.

Pour le disposer |)lus ellicacement au double sacrilice de sa vie, et d'une couronne leuq)orelle, l'évèque de Limoges lui fil lire le clKijiiire xvnide l'Evangile de saint Jean, qui contient la passion de Noire-Seigneur. Quand il fut au verset 36, où sont ces pa-

1 oies, mon royaume n'est pas de ce monde [H), le [irélal lui dit, avec cette franchise et cette force ajioslolique d'un ministre de Jésus- Clirisl, que ce passage le regardait, qu'il devait se ra|i[iliquer, et que c'était là le décret suprême de sa destinée; qu'il n'y avait plus pour lui de royaume sur la terre, (lu'un autre régnerait à sa place; que le ciel était

(8) On cioUilivoir avilir ie lecieur qne l'exliorl.Tlioii si lorle et si iiailiétiijue de M. l'évèque de Limoges à iiioiiseigneur le duc de Buurgugiu-, luce du versfl de i'Evajigilo de siiiil Jean, inun loyiitiuie u'cit pus de ce mutide, ne lui failc à ce

désormais le seul emj)ire auquel il dût penser. 11 fut un peu étonné de ce discours, ruais sans douleur ni faiblesse. Le trône, quelque éloigné qu'il eu fût encore, était l'objet légitime de ses regards. L'amour de la vie et celui de la couronne le touchaient difiéiemment; car quoique ces deux affections soient nécessairement liées entre elles, et (|u'(in ne puisse être attaché à l'une sans conserver l'aulro, il les séparait néanmoins par un sentiment de grandeur qu'on n'a pas de peine à concevoir dans une âme telle que la sienne. Il renonçait à la vie sans regret, parce ciu'un prince ne craint point la mort, et ipi'un chrétien la désire ; mais il regrettait le Irùne, parce que la connaissance intime qu'il avait de lui-même, ne l'éclairait que trop sur le bien qu'il eût été capable do faire un jour en reni|)lissant les devoirs de la roy^auté. C'étaient des restes expirants de cet amour de soi-même dont la grâce seule a droit de triompher; elle aida le jeune (irince, il combattit, et fut vainqueur. C'en est fait, dit-il, vous le voulez, ô mon Dieu. Je me soumets à votre volonté. Mon royaume n'est pas de ce monde ; il n'y pensa plus. Animé d'une foi |iure, d'une charil(> vive et [dein d'une fermeté surnaturelle, il ne s'occupa plus que de sa première communion, et s'y prépara avec ferveur. 11 est de règle qu'on supplée auparavant les cérémonies du bajuême à ceux auxquelles elles ont été diQ'érées. Cette cérémonie |se fit le samedi, veille du premier dimanche de l'Avent, dans le cabinet du prince, par les mains de l'abbé de Barrai, aumônier do quartier du roi, eu l'absence du grand aumônier de France, assisté du vicaire do la [laroisse de Notie-Damo de Versailles.

Le roi avait décidé que cette cérémonie se ferait sans aucun appareil ni invitations. Leurs Majestés lurent jiarrain et marraine. Le roi nomma monseigneur le duc de Bourgogne, Louis; et la reine, Joseph-Xavier. Ajirès les cérémonies du baptême, le prince reçut le sacrement de continuation par les mains de l'évoque de Limoges son précepteur, au(|uel l'archevôquo de Paris avait donné ses (louvoirs. La famille royale assista i\ celte cérémonie avec les grands olliciers du roi et de la reine, ceux de monseigneur le dauphin, de madaïue la dauphme et de mesdames, le duc de la Vauguyon, gouverneur du prince, la comtesse de Marsan, gouvernante des enfants de France, le comte de Saint-Florentin, ministre et secrétaire d Etat ayant le département de la cour, le mar(juis de Dreux, grand maître d(^s cérémonies, les sous-gouverneurs, souspréccpieurs et gentilshommes de la manche du duc de Bourgogne. Ce prince signa de sa main l'acte de son baptême sur les registres de la paroisse.

Le lendemain il fit sa première coramu-

priiiec ipie iursiju'd fui qiiesliuu de lui aduiinisirer le naiiU vialii|ue el l'exlrèuie onction. Ce u'est poinl une en eui' ; i:'esl une simple Iransposiliiui qui no i lianiji; rien à la vériic ni à riniporlaiite du fail.

«109 riiuisiKMt; l'AUTii:. - mki.ancks. — f.i.ik;i: iiist dl uu; i>r. doliigucm;. uio

iiioii h la iiiessi- (|iii lui dilo iliiiis sa clianil>rt> \ii\r rnlihé Piiclifisti.-I, llllllll^lliur du nii. La iwi|>|io fui It-niio par lu iluc do lii \a\\- HU.vitu el l'HP rt^vôi|ni' di^ l.iiiiugcs, lo j;i«iid inatiiu di's L'L^ix^MioiiifS |irtVunt. l.o piiiiciri't,ul le saircuii'iil rcilouliddu de ims uuli'ls iiveu uu lecufilli luful, uti ii'.s|ic'ct cl une y'tii'.é i|ui uuiMJL'nt pu soivir d'excuiplo et di> lt'(;iin .1U1 nu.-illeui'.s clirétioiis.

Depuis cetio grande uclioiisiui étal devint encore jdus I.Ulu'UX. Lu" lièvre augmenla; une loux violenio el presi|ue eonlinuello .«■e joignit .à «es autres snullVaiices. Sa pulieni'C inaltérable sendilail prendre de nouvelles forces dans raccrois>einenl d* ses douleurs. S'il demandait sa guérisnn à Dieu, r'élnil avec la pins entière résignalion. Oui, Seigneur, disait-il, gitérissez-moi, si c'est foire volonté, mais seulement pour votre (gloire. Il lépétait cette prière tous les matins et tous les soirs, en élevant ses luains vers le ciel, et avec ce regard si expressif cl si pénétrant ijui lui était particulier.

Quand l'exiès des douleurs lui arrac liait des cris, sa grande iine s'indignait des faiblesses Ibrcées de la nature. Il se les rcprocliait à lui-aiùme; mois surtout il en écartait jusqu'aux moindres apparences d'inquiétude ou d'humeur contie ceux i|ui lo servaient. Il ne cessait au coidraire de leur iuar(]uer dans ces moments, combien il é ail satisfait de liiir iritelligence el de Icui.s soins. Je sou/pe beaucoup, leur dis.iil-il, tnais je sais bien que ce n'est pas votre faute. A'e vois je pas que vous me servez avec tout le zèle el toute l'a/l'ection possible?

Sa bonté, nous pourrions dire son amitié pour ses domeslitiues, augmeniait avec ses maux. Il craign;di que la continuité ilu service ne les incommodai. Plus il soull'rail, et plus il veillait sur leur sanié. Dans ses insomnies, il était fâclié qu'ils ne dormissent pas. Lors(]u'il avait quelque besoin dans la nuit, il apiielait douceincnl, île peur d'éveiller ceux qui coiicliaient dans sa chambre. Mon pauvre Tourolle, d. sait-il à so:i premier vah t de chambin, vous vous tuez auprès de moi. Allez prendre l'air; je tihlicrai de me passer de vous pendant deujc luurcs. Connemant, l'un île ses v.dels de (hauilirr, le veillait, quoiqu'il lût très-enrhuiné. Il dit au duc (hi la Vauguvon : Je vous en prie, renvoyez Bunncniant. C est te tuer que de le faire veiller, el il vous empéclieru, vous et Tourolle, de vous reposer.

Quel amour, ipn-l inléièl, quel zèle ne devait pas inspirer un tel prince à toutes les personnes attachées à son éducation et il son seivii:e I II nelaul que li'S inlerroger, que les entendre. L'urs témoignages unilormes, sans élre concerlés, leurs regrets et leurs larmes m'oul servi d'instruclions. Ces mémoires-là ne sont pas sus[ier;ts.

Trois mois et demi s'écoulèrent dans cette horrible situation. La trislesse était iieinle sur les visages; les jours de deuil approchaient. Point de soulagement aux maux du prince. Attendrissement universel sur son elal, regrets de le perdre, désir de le con-

server, vœux pour sa guérison, nulle espéra n ci.' de l'obtenir. Uien n'intrrrumpail .ses doiili'iirs, rien no les caliniiil; il n'exis* làil plus que pour soiill'i ii ; il no vivait eiilin que dans les brus do l.'i mort : son dernier jour n'était pas bdii. L'évéïpie do Limoges n'hésita point de le lui déclarer; el en même temps il lui proposa de recevoir le saint viatique et i'cxiréme-oiiclion. Oui, Monsieur, lui nquindit le pi ince, l't sans aneiiiie émoliori; je veux les recevoir, et lu désire. J'ai fuit le sacrifice de ma vie à Dieu. Mais en avrz-vous parlé à monsieur de la Vuuquijon ?

Peu d'instants après, ce duc cnlra dans sa cliambre. Il le trouva tran(|uille, gai, et s'entrelenant avec les gentils hommes de la mani lie.Le prince continua la conversation ; ensuite il apptda son gouverneur, lui prit la main, el l'eiivisageanl d'un air all'ectueus, mais qui n'avait rien de triste, il lui demanda, s'il était teuijis encore qu'il rei;ûl l'exlrème-onction ; el lui serrant la main avec |ilusde force, il ajouta : Monsieur de la Vauguyon, j'ai fait le sacrifice de ma vie à Dieu. Ajires ce discours, il lit revenir h cum|iagiiie qu'on avait lail retirer, el se remit il causer avec la môme tranquillité qu'aufiaravant.

Le soir de ce môme jour, monseigneur lo d.iujdiin étant venu le voir, il lui dit : Mon papa, je vous demande la permission de recevoir demain l' extrême-onction, et de vouloir bien la demander pour moi au roi.

Vers les neuf heures du soir, il oraonna qu'on fermât les i idéaux, parce qu'il senlail quelque envie du dormir. Mais auparavant il apiiela son précejdeur, et lui recommanda de le venir trouver le lendemain matin du bonne heure, pour repasser avec lui les cérémonies el les prières qu'on emploie dans radminislration de rexlrème-onclion.L'évèque cJe Limoges lui dit de ne songer qu'à Uurmir, de ne se [loinl inquiéler, el qu'on ferait le lendemain tout ce qu'il fallait. Il legiirda le prélat, et lui dit du ton le plus ferme : .Monsieur, je ne suis point troublé.

Ce fut le lo mars à dix heures du matin, qu'on lui administra le saint viatique el i'exirême-onclion. Tout était eu pleurs sur la terre, el tout retentissait de cantiques do j<de dans le ciel. Ceux qui furent témoins lie; celte auguste cérémonie, ceux qui en lurent les ministres, ne se la ra|ipelleiit (ju'avec des saisissements de douleur el u'admiiation. Les regards du prince, sou visage, toute sa personne exprimait l'Iiiimilité pndoiido et l'amour brûlant des chérubins. 11 se lit meliresur son seniit : il ne voulut pas qu'on l'aidât à défaire sa clien.ise, ni à ùler son bonnet pour lecevoir les saintes onctions. Quand il les eut reçues, il se tourna du côté de son premier valet de chambre, et lui dit en souriant : Eli! bien, Tourolle, je n'ai pas eu besoin de vous.

L'après-midi de ce même jour, il parut rai'-u\. Quelqu'un lui dit que l'extrèmeonniio.-i pouvait guérir les malados. Je le sais, repliqua-l-il, lorsque cela est nccessairo

ŒUVRES RELIGIEUSES DE J.-J. LEFRANC, MARQUIS DE POMPIGNAN

pour le salut et pour la plus grande gloire de Dieu.

La nuit qui suivit cette journée, fut trèsmauvaise. Lii toux redoubla à un point excessif. Il s^allaiblissait à vue d'œil, et l'on craignait à chaque insiant de le voir expirer. Il le craignait lui-même; et tout ce qu'il désirait, était d'aller jusqu'au jour de Pâques, pour communier encore une fois, et ce jour-là.

Enlln ses maux, ses souffrances, son affaiblissement parvinrent au dernier période.

Il était écorché en plusieurs endroits de son corps. 11 ne pouvait faire aucun mouvement sans ressentir les douleurs les plus aigi;ës. Quelquefois, sans autre plainte il dirait tout bas, HJon Dieu, donnez-moi, je vous prie, une situation; je n'en puis plus. Le samedi nîatin, veille de sa mort, il s'écria : me voici comme un autre agneau, pascal, prêt à être immole' au Seigneur.

Jusqu'à présent j'ai couvert d'un voilo l'accablement all'reux où étaient plongés monseigneur !e dauphin et madame la dauphine. AJais il faut ouvrir ici le rideau, et les exposer aux regards respectueux de tous les liommes sensibles. Ils allaient jierdre leur fils aîné, l'enfant de l'Etat, le premier fruit de leur union, un jeune prince accumj>li; et dans ce moment ils apprennent que le duc de Berry leur second lils, vient de tomber malade; ijue son mal, qu'on ne connaît point encore, se déclare avec violence; que les symptômes en sont alarmants, et qu'il y a lieu de craindre pour lui. Le duc de Bourgogne, qui ne tient plus au monde, et qui est jnesque dépouillé de la vie, tremble pour celle de son frère; c'est le seul danger qui l'occupe. Il ne cessait d'en demander des nouvelles, et il se lit rendre com()te |iar les médecins, à trois rejirises dillèrentes, de l'état où se trouvait son fière de Berry; c'est ainsi t]u'il l'aiipelait.

Le samedi saint se passa dans les mômes larmes el le même ellioi. La vie du duc de Bourgogne n'était jilus qu'une agonie prolongée. 11 y eut cependant sur le soir (|uelques bous intervalles. Les premières heure» de la nuit furent assez tranquilles. Le j)iince paraissait moins soulliir; il parlait el se faisait entendre. Mais tout à coup son jiouls et sa voix s'alfaibliieut ; il lui prit une toux violente qui produisit par Ja bouche une évacuation du la plus mauvaise espèce. On la lui cachait; il voulut la voir. Sun premier valet de chambre lui proposa, dans ce moment, de |)ieiidre un peu de vin pcmr se fortiliei'. Tourolle, répondit le (irince, après ce que je viens devoir, il ne me faut plus rien.

Il ai)pelle aussitùt le P. Desmarelz jésuite, son confesseur, el lui dit: Mon père, puisqu'il s'agit d'une dernière absolution, il faut faire une revue sur ma vie passée. Uulas ! une vie d'un moment, |ileine d'innocence el de veilu, était tuut l'espace qu'il avait à parcourir. L'examen ne )iuuvait être long. Il se confessa avec une présence d'espril merveilleuse, el avec des senlimenls si len-

dres et si élevés, que le P. Desmarelz n'a pu s'empêcher de dire qu'î^ était bien fâché que le secret de son ministère lui imposât silejice sur toutes les choses admirables qu'il avait entendues dans cette confession.

L'heure fatale approchait. Le moment rsl venu, dit le prince, donnez-moi le crucifix. 11 le prend, et colle ses lèvres mourantes sur le signe adorable du salut. Son sacrifice se consonmie. 11 va tout quitter, et ne regrette rien. Que dis-jel la nature, de l'aveu même de la religion, exige encore de lui un tr but el des adieux. Ses regards semblent attirés par un objet invisible; et soit qu'il cherdiût des yeux cette mère auguste qu'il avait tant chérie, el qu'il laissait sur la terre; soit que, jiar l'effel d'une imagination frappée, il crût la voir l'éellement, il s'écria d'une voix animée, oh! maman, maman! C'était l'essor d'une âme qui rom|)lses liens. 11 répéta une seconde fois ces ex()ressions si tendres, lit un acte d'amour de Dieu, et rendit son dernier soupir.

11 était deux heures trois quarts du matin. A six heures lo duc de la Vauguyon passa chez le roi. Sa Majesté n'était que trop préparée d la luneste nouvelle qu'où venait lui annoncer. Elle ordonna au duc de descendre chez Monseigneur le daui)hin. 11 s'y rendit sur-le-champ, et lit dire au prince que Monseigneur le duc de Berry se portait bien, el que le duc de la Vauguyon était là. Ce peu de mots signiliaieiit tout. Le premier effet qu'ils produisirent se conçoit, mais ne se l'cnd pas. Cependanl le roi vint chez Madame la daujihine qui toml)a sans connaissance dans ses bras. Monseigneur le dauphin paraît ; on amène le comte de Provence el le comte d'Artois; la reine arrive; Mesdames l'avaient précédée; loute la famille royale était dans le môme lieu. Quels objets majestueux el touchants! quel sancluaiie de douleur! les petits princes fondant en larmes; leur mère évanouie; son auguste époux renversé dans un fauteuil, la tête appuyée sur le sein du duc de la Vauguyon, sans couleur, sans parole, sans pouls, sans respiration, el dans un état si violent, si extraordinaire, que quelques minutes de plus (touvaieni le rendre dangereux ; le roi et la reine occupés à secourir leurs enfants; la tendresse conjugale, l'amour paternel el hlial, i'atlection fraternelle, tous les sentiments de la nature déjiloyés, el agissant à la fois sur tant de personnes royales, qui mêlaient ensemble leurs gémissements et leur coiisternalion.

Ici les exj>ressions me maïujuent; le pinceau m'échap|)e des mains. Venez, ô Français, venez voir par vous-mêmes ce (jue je ne puis retracer; apjirochezdu lieu resjiectable où |)leurent vos maîtres. C est dans ces alllictions domestiques qu'ils doivent surtout attirer nos regards. C'est là que, rapprochés de nous par des malheurs communs à louâtes les conditions, ils nous découvrent saîis contrainte el sans le vouloir, leur caractère el leurs sentiments. Ce qu'ils liaraissenl dans leur famille, ils le sont [lour

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leurs stijols. Un tiuii piro est un Ihmi ini; (l'un unl'.int du nriilnns. Il ii i'ciu|ilis;i cariât loul Miuvoinin qui l'cii'l tiouuua^o i\u\ uni: in lionniu^: siins Hro prirveiiu {iu dioil» suitri's lie la luiluiit, ri'Mi|ilil mieux liùiie, il s'est niuiilri! (li>;MLMje pi-^^iilt ; sans qu'un uuiro les devons ili- l'IiuMiiinitt'. o\i>\v fini de guindés c'ioses, il a été un 'l'tds sont les le^rels i|ue eause h touto ^i'(mhI iiiinco. Il ii .soulleit en liérus, i:l il la France, et h la i'uuiillu royale, la perlu est nioit conniie un saint.

Ciuatlifmc JJavtic.

TUADUCTION.

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