LA DÉVOTION RÉCONCILTÉE AVEC L'ESPRIT
Dr Imites les persecunons qua la piété cliiétienne éprouve de la part des horûQies, Im plus dangereuse est le luépris et la dérision. La verlii condamne le monde, et le monde cherche à ravaler la vertu. Si ce projet pouvait réussir, il n'en faudrait pas davantage pour anéantir la piélé ; car elle ne serait plus digne de nos vœu\ et de nos recherches, dès qu'elle aurait cessé de mériter notre estime; et puisqu'il faut l'acquérir par de pénibles travaux, qui voudrait acheter à ce prix l'opprobre et l'avilissement?
Les hommes dégradent ce qu'ils méprisent, jusque dans les noms qu'ils lui donnent. La science est pédanterie pour les partisans de l'ignorance ; la philosO|iliie, qui aime le loisir d'une vie solitaire, est misanthropie pour les personnes livrées sans réserve aux plaisirs, aux all'aires, au commerce du monde; et la piété, pour ses ennemis, n'est que dévotion. Qu'entendentiis par ce terme, et quelle idée se formentils des dévols? Ils leur re[>rochent des vices dans le cœur et des défauts dans l'esprit. J'abandonne aux prédicateurs l'examen du premier de ces reproches, et la réfutation des vaines conséquences qu'on tire contre la piété chrétienne des faiblesses, vraies ou prétendues, de ceux qui [lortent lé nom de dévots. Je me renferme dans les défauts de l'esprit; et en adoptant le langage du monde, j'entreprends de venger la ds'voliun ûq l'injuste mépris de ses censeurs.
L'esprit tient le premier rang parmi les
dons de la nature. II n'en est point dont la possession flatte plus agréablement l'amonrpropre, ni dont la privation fût plus humiliante pour lui. L'atnour-propre |)ouvait renoncer de bonne foi à toute prétention sur les avantages de l'esprit. C'est par une suite de cette admiration pour res|iril, dans laquelle il y a sans doute beaucoup d'excès, que les ennemis de la dévotion ont cru la rendre souverainement méprisable en l'accusant de rétrécir, d'abaisser et d'éteindre même l'esfirit. Pour juger de cette accusation, et pour traiter aussi cette matière avec ordre, il faut parcourir successivement les ditférenîes es|)èces d'esprit. Il n'en est aucune où la dévotion, si l'on écoute nos adversaires, n'ait des torts essentiels. Quand on voudrait les leur avouer, leur dégortt pour elle en serait-il mieux fondé? Il sullit à la dévotion de marquer à l'homme» ses devoirs, de le rapprocher de Dieu, de lui frayer le chemin du véritable bonheur. Avec de telles prérogatives, elle peut se passer de toutes les autres. Âlais il est dilficile de se |)ersuader que des talents émanés de Dieu soient incompatibles avec le plus précieux de tous ses bienfaits. Examinons donc si la dévotion est opposée à l'esprit des belles-lettres, à l'esprit des sciences, <i l'esprit dt gouvernement, à l'esprit des affaires, à l'esprit de société. Jnstilier la dévotion sur tous ces points, c'est, si je ne me trompe, la réconcilier parfaitement avec l'esprit.
IVVIIT. M. TIIF.OL. AHCF.T. - liEVOTION Ur.CONCILIEK AVEC LESI'RIT.
F/i'SPurr Di:s im:mj:s-fj:tti;i:s.
Les ci'iisiMirs lus plus diiIiûs île la ili'-voliiin 110 t'cl'uscnt |ias ii|i|iart.'iiiinciit à Ions IfS ilévots (li'S liik'iits niiltii'ulâ pour les l)i'lles-leUios. Ils nu k-ur conleslenl quo l'usago et r.ippliciilion do ces lalciils. Ils soutieiHienti|uu ladévolioti dans un lioinino (]ui s'assujellil scrupuleusement h ses lois ninorlit lo feu du génie, émousso la pointe do l'esprit, encbaino l'iu\;iginntion. Et do i-el étal d'eni;ouidissement, où ils su|iposeiit (ju'un (iévol so réduit lui-même, ils concluetil que les talents (]u'il peut avoir juiur les belles- lellros, deviennent inutiles.
Est-ce h l'égard do l'éloquence, l'une des priniipales paitiesdo la littérature, que la dévolion mérite ce re|irocho? (Jnelle opposition vo\ons-nous entre les préceptes de Ciréron et de Quiulilien sur l'art oratoire, et les plus austères maximes de TEvangilo? Toutes les vertus (jue ces deus grands maîtres exigent d'un orateur, la probité, l'amour du bien public, la l'eriuelé, le désintéressemcu', no sont-elles pas aUermies et perlectionnées jiar le clirislianisme ? Tou'es les régies qu'ils (irescrivent pour parvenir au but de l'éloquence, qui est de persuaiKr, nn pocvcnt-elles |ias être connues el mi^es en pratique (uir un homme (jui joint aux senlimenls de la piélé chrétienne des d sposilions naturelles pour l'éloquence? Ui-n ne l'oblige, dans ses piincipes.à retrancInT de ses discours le si} le qui attache, les raisonnemeiils qui convainiiuent, les mouvements qui enlrainent. Pour ce qui est des sujets sur lesquels l'éloquence peut s'exercer, la dévotion lui laisse ceux que les orateurs de Uomo et d'Alhènes ont traités avec plus (le succès, la défense de l'Etat, la protection du bon droit ou de l'iuuocence, l'éloge des grands hommes; et à ces sujets' profanes, quoique iuléressants et légitiujes, elle ajoute les vérités sacrées, qui ouvrent le plus vaste et le plus noble champ au talent de la parole.
C'est ici, dira-t-on, que les maximes do la dévotion contredisent les préceptes de l'éloquence. Caria dévolion, si elle est sincère, ne cherche pas l'cslime et les ap[)laudisseiuenls des hommes. Elle craint pour elle-même le poison des louanges, et pour ceux qui reiilendeiil, le charme séducteur de l'éloquence. Elle ne veut pas, pour une chimérique récompense, hasarder le prix inestimable que Dieu prépare à ses travaux, ni substituer un frivole amusement à l'attentioii sérieuse que ses auditeurs doivent aux vérités chrétiennes. Elle exige d'un orateur qu'il prêche Jésus-Christ sans se jirècher lui-même, el qu'il excite par ses discours des gémissemeuls plutôt que des acclauiations. ^
(Ij Lettre à f AcaJéiiiie fr^inçaise.
Si ceux qui paili'iil ainsi l'ciidetil jusliie à In dévolion, ils ne coiuiaissiMit guère, l'i;loqueiice. Quelle opinion onl-ils de ce sublime lalenl, lorsqu'ils en bornent tout le fruit à la réputation de l'orateur el h l'nmuscmenl do son auditoire ? list-ce là co qu'en ont j>ens6 les paieiis eux-mêmes, éclairés par les seules lumières de la raison ? Qu'on consulte leurs plus habiles rhéleurs; et, co qui est d'un tout autro [loids, qu'on jette !i-s yeux sur les chefsd'œuvre do leurs orateurs, y trouvora-t-on que l'éloquenci' consiste à détourner sur celui ()ui (tarie l'aiteiilim de ceux ijui l'é'couteiit ? Qu'est-ce qui paraît occuper l)émoslbène dans ces immnrlelles Philipp - (pies dont la rapide simplicité (1) IoucIm l plus M. do Féneloii, que l'aïf infini et la vxKjnifique éloquence de Cicéron? Est-ce sa (irofire gloire'/ Non: c'est le danger que court sa patrie, l'ambilioii elles progrès du roi de Macédoine, la ruine prochaine de la liberté; voilà ce qui l'aiiiiue, ce qui lo transporte hors de lui-même, et ce qui tire de son cœur, pluliil que de sa bouche, ces vél'.émenles exhorlalions qu'il adresse aux Athéniens. Insensible à leurs applaudis-i monts, il ne leur demande que le salut de l'Eiat, et l'orateur dispairj't pour ne laiss;r voirque le citoyen, Cicéion, quoique avec moins de force et d'énergie, a connu, comnio Bemoslhène, le véritable usage de l'él quence. Ils savaient l'un et l'autre que r.iit devient suspect, el dès lors inulile, qu.uid il se montre avec allectation, et qu'il n'e-t réellement admirable que lorsqu'il se rapproche tellement de la nature, qu'on peut le confondre avec elle. Ils n'avaient garde d'avilir le lalenl de la parole en ne remployant qu'à sati-ifaire uni; vaine curiosité ; el ils auraient cru trahir un devoir essentiel de leur ministère, s'ils eussent plus pensé à faire valoir leur esprit que la cause qu'ils soutenaient.
On me répondra qu'en paraissant ainsi renoncer à l'admiration pub'-ique, ils ne l'obtenaient que plus sûrement, et (ju'ils eonuaissaiont bien la route (-jui devait les conduire au ternie qu'ils d'ésiraiem. J'en conviens, et j'ajoute que la dévolion inspire des vues plus saintes à l'oraleur ipi'elle fa l parler. .Mais les motifs su[iérieurs du clirislianisme, loin de nuire à sou éloipienre, lui donnenl une perfe< lion qu'elle n'aurait pas. Si, dans une cause [jurement liuaiaine, il faut ôlre vivement pénétré des setUimeiiis qu'on -veut communiquer à ses auiJiteurs ; s'il faut s'oublier, et se faire, en ipiel.pie sorte, oublier soi-même, (lour ra|)peler tous les esprits à l'objel unique qu'on leurpreseule, combien cette disposition est-elle plus nécessaire en plaidaul la cause de Dieu
4ol
et .-elle de son Evangile? C'est alors qu'un orateur doit être touché et convaincu le premier, pour convaincre et pour toucher les hommes. Ses expressions n'en seront que plus intéressantes, lorsqu'elles couleront de source; ses preuves n'en seront que
ro..v --
iiliis solides, après avoir été longtemps et profondément méiiitées; et les fissures qu'il emploiera dans ses discours n'en seront que plus vives ou plus pathétiques, si elles sont des transports de son zèle et non des jeux de son imagin-ition.
Il reste encore une difficullé. Cet art, m'objeclera-t-on, que vous admettez dans l'éloquence est caché, mais il eM réel. C'est une imitation de la belle nature, mais le fruit d'un long et [lénihle travail. Que n'ont pas fait ces deux orateurs célèbres que vous venez de citer, pour développer leurs talents, ou peur surmonter les obstacles qu'ils trouvaient en eux-mêmes à la perfeclifin de l'éloquence? Quels etforts pour exceller dans le geste et dans la prononciation! Quelle ardeur h prendre les leçons des meilleurs maîtres de leur lemps,et'à étudier les grands modèles qui les avaient précédés I Quelle aiiplication à remplir leur esprit de toutes les connaissances nécessaires à un orateur! Ouclles sueurs enfin et quelles veilles dans la composition de ces haranguesqui devaient être si décisives pour leurs clients ou pour la république! Or, la d.-votion peut-elle se résoudre à mettre tant d'art dans ses discours? Peut-elle emplover tant de moyens humains lorsqu'elle attend tout du Saint-Esprit? Plus le |iiége qu'on tenJ aux auditeurs dans les beautés nobles et dans les grâces naïves de l'éloquence est adroit et bien préparé, moins il est conforme aux vues de la dévotion. Elle ne prétend point fasciner les hommes, ni devoir au secours de l'élo.juence le succès de ses prédications. Elle leur expose la vérité, non-seuleuient sans fard, mais sans aucune parure, persuadée que la vérité, surtout celle qui est surnaturelle et révélée, n'a besoin que d'elle-même pour entrer dans les cœurs, et qu'ils seraient indignes de la recevoir, s'ils exigeaient qu'on la leur présentât avec des agréments qui lui sont étrangers.
Ici nos adversaires travestissent la dévotion, pour la rendre incompatible avec l'éloquence. C'est le fanatisme qu'ils nous dépeignent au lieu de la vraie piété. Car quel autre nom peut-on donner à ce zèle aveugle et bizarre qui, par respect pour le Saint- Esprit, rejette, en prêchant l'Evangile, tous les moyens naturels? On cite l'exemple des apôtres. Mais pour s'interdire, comme eux, les paroles jyersuasives de lu sagesse humaine
(2) Sermo meus et prœdicatio mea non hi persualibilibus liuninvœ saii'ntnvverbis , sed in oslensione ijtuitus et virlulis. (/ Cor. ii, l.)
{ai « Faciillaleni ille (P.uiliis) (il)liiuiil or:ili()iiis f:uiillale niullo pnrslaMUoieiriac longe poU;iiiioreiii. 0^leIllleliS eiiiiii sesc laiiiiiiii ac lacens (l;i:iiioiiibus fiiniiitlabilis eral. > (S. Chbvs., Desacerdot.. llb. iv, ca|). 6.)
(4) t Verumtamen si couiigeril nos aliquid posse
(2), il faut pouvoir comme eux soutenir ses discours par des effets visibles de l'esprit et de la puissance de Dieu. Le don des miracles était leur éloquence, plus efficace sans doute et [dus convaincante que celle des Platon et des Démosthène (.3); et lorsqu'on aura la première, saint Chrysostome {h) consent volontiers qu'on renonce h la seconde. Mais au défaut do ces grâces privilégiées qui attirèrent à la prédication des apôtres tant d'éclat et d'autorité, saint Chrysostome admet l'éloq\ience dans un orateur chrétien, nonseulement comme permise, mais comme trèssalutaire. Et si l'on répond qu'il avait quelque intérêt à penser ainsi, je l'avouerai, |)Ourvu que l'on m'accorde que son exemple est une preuve sans réplique, i|u'on peut allier la plus sublime éloquence avec le zèle le plus pur et la plus hnule piété.
Pour mettre dans tout son jour la pensée de ce saint docteur, et pour remonter jusqu'aux principes de celle matière, distinguons les temps et les circonstances. Le cliristianisme devait porter dans son établissement et dans ses progrès des marques certaines de sa divinilé. Aucun secours humain n'entrait dans ce plan, et Dieu, jaloux de sa gloire, ne voulait pas donner plus de part à l'él'iquence dans la fondation de son Eglise qu'à la forre, au crédit, aux richesses et à la science. Il n'est donc pas sui'prenanl que les apôtres, dépourvus de louti^s les f|ualilés extérieures que le monde admire, n'eussent pas ie talent de la parole. On eût pu attribuer à ce talent le succès de leur ministère, et il fallait qu'une religion combattue par les passions qu'elle condamluiit; par la superstition qu'elle venait détruire, par la sagesse du siècle qu'elle voulait confondre, |)«r l'autorité ijui se croyait intéressée à sa ruine, par la terre et par les enfers ligués contre elle, n'opposât à de si liuissantes attaques que les armes les plus iaibles selon la nature, et ne triom[)hâi de ses ennemis que par une protection manil'este du ciel. Après cette merveille, ajoutée à toutes les autre» preuves, la religion chrétienne était à l'abri des soupçons de l'incrédulité. Les fidèles n'avaient plus rien à désirer pour leur consolation. Dieu, sans supprimer les miracles, les a rendus plus rares dans la suite des siècles. Les moyens humains, exclus dans la naissance de l'Eglise, ont retrouvé leur jilace dans sa conservation, et sont devenus les instruments de la Providence, qui veille coniHiuellement sursou . ouvrage.
La \éiilable dévotion n'a garde de mépriser des moyens que Dieu ap|irouve et dont il ordonne l'usage. Elle ne compte plus sur
in signis per nos edendis, sennonis linjus sliidio non xqne oril iiobis iiivjgilandimi. Siii ne nitiiin quideni viiliilis itlius vesligiiiin lu niibis relicliiui esi, ac ninlli uiidi(|uc assidue ininiinciiL adversarii, siiperesl nucessario ul nos hoc seiinone arnieniiis )niiiiiaiiins(|ue sininl, ni ne adversarioruni lolis ii— riainnr, siiiiul ul illos niagis feriainus. > (Ibidem, cap. i.)
TAHl. \l. IIIIUL. ASf.tï.
DEVOiKiN KKCONCIIJLE AVEC L'ESPRIT.
les ins|Mi-alioiis qii'flVsiL'iit Ins a(iôtrcs, ni sur tons li'S [inuligi's i|«ii iMinlirtnaicul Itnirs |iri''ilu'iili(nis. ICIlo it* (lis|ii)So à nïcrcîiT l»; uiéiiu' iiiiuistùn» parilos Iruvaiix (pii |iiiissoiit roiii|iUici'r, (iiii)i(iiu' avec uiim cxtit^mt- dis- |)rii|'oilioii, lies yrAces si l'ininciilcs. Klli; l'iiltivt' «vi'C soin ses talents iialuri'ls. Elle Ht' néi^ligo |iour so l'ornuT h l'iMoiiuoiico niicnno ili'S rt'ssourci's que la Iccluro. les rélk'\i(>ns, le counnert'c ties lialiiles gens, i'ex|iérieiite, peuvent lui fnuruir. Mais ce n'est ni de la nature, ni de l'art, qu'elle fait dt^per.ilio le fruit de ses sermons. Kile sait que la voix d'un hoiuuie, quelque force ou iiuelquo dmiceur qu'elle puisse avoir, ne fiappe t[ue les oreilles, et (lue la voix seule tic Dieu se fait entendre au fond lies cœurs. Flic pltinle, elle urroac, parce (]ue son devoir est de travailler; mais elle n'espc^'re Vaccroissemenl que de celui qui est assez puissant jiour le (tonner (o). C'est ainsi (]u'en employant l'éloquence, quoi(iue dédaignée par saint Paul, un orateur chrétien peut Ctre son imitateur.
Si l'on demande îi la dévotion pourquoi, ne mettant point sa contiance dans le talent de la parole, elle no se contente pas d'une simple exposition de la vérité, elle répondra que c'est pour l'intérût des hommes qu'elle l>rôle à la vérité des ornemonis qui l'embellissent sans la déguiser. Il faut prendre le chemin des sens etde rimagination, pour arriver jusqu'à leur esprit; et plus les maximes qu'on doit leur enseigner sont opposées à leurs penchants, plus il est nécessaire de captiver leur attention et de vaincre leur dégoût par l'innocent attrait de l'éloquence. Je n'eu dirai pas plus sur une question qui a mis aux mains quelques saviints. On jugera sans peine en lisant leurs ditl'érents ouvrages, et surtout les lettres de jM. de Sillery, évéque de Sois^ons (G), au P. Lamy, bénédictin, que tout l'avantage dans cette dis[)Ule est demeuré aux défenseurs de l'éloquence, et qu'ils n'ont i)as moins réussi à la maintein'rdans les chaires chrétiennes que dom Mabillou à con>erver les éludes dans les cloilres où le réformateur de la Trappe avait entrepris de les proscrire.
La poésie est une autre partie de la littérature qui deiuande plus de génie que l'éloquence, mais i|ui n'exclul pas le travail. Il y a longienqis qu'on a dit que les poêles naissent, et que les orateurs se forment; ca qui signilie que la nature brille plus dans les uns, et que l'art éclate davanlage dans les autres, quoique tous les elforls des orateurs supposent des dispositinns, et que les talents des poètes aient besoin d'être cultivés.
Quelle atteinte peut donner la dévotion au génie poétique, et comment peut-elle en empêcher l'exercice? Est-ce qu'un cœur animé des tendres et nobles seuiiments que
(5) i\'eque qui plantai cs( nliquid , neque qui riyal, seU (lui iiicniiiciUiiin dut bats. (/ Cor. viii, 7.) (0) Voyci le livre intilulé liépexiom sur i'élo-
fait nnttro la piél(i osl capable de retarder l'aiiivité de l'esprit et d'arrêter les élans du génie'.' On en peut iu;;er par la poésie lyriipn*, celle sans dilliiulté où il faut •>' plus de verve et d'enthousi.isiiie. I.'anli(piilé profane n',-i rien en ce gi'iMO (|u'i;ile puisse f-om- (larcr h la pom|)e et h la sublimité des psaumes do David et des cantiipies répandus dans l'Ancien Testament. Uousseau, qui nianquait ?i la )"'ranc(! pour dispuloraux (jrecs cl aux Homains la gloire <lu poi-me lyri(pie, Rousseau convii.'ut lui-même (7j cpie, s'il a jamais senti quelque étincelle de ce feu (p:i échaulfe les peëtes, c'est en travaillant <i ses oiles sacrées, lilles sin'|iassent en elfet ses antres ouvrages dans le même genre., et af)rès Cela il ne fmt plus demander si elles sont au-ilessus tIes meilleures odes que nous ayons dans notre langue. Quelle harmonie aussi et (]uello noblesse dans les cliœuis d'L'slhrr et û'Athalie, qui no sont presque, s'il est permis de s'exfirinier ainsi, que des centnn.ido l'Kcrilure ! Il no s'agit point d'examiner quels élaieiit les sentiments de nos poêles en imitant avec tant de succès les plus beaux endroits des livres saints. Us n'ont été, après tout, ([uo des interprètes foit inférieurs, fie leur propre avc'u, ii leurs originaux; et qui peut douter que les auteurs sacrés dont ils ont emprunlé des idées et des expressions si magnitiiiues ne fussent remplis du Saint-Es|tiil, qui parlait ])ar leur bouche ? Qui oserait assure: qu'avec le génie de Racine et de Uousse.-.J, sans marquer ici les ditTérences qui les dislinguent, et sans pénélrer plus avant dans leurs dispositions lier^onnelles, qui oserait, dis-je, assurer qu'avec li'urgénie et toute la dévotion qu'on voudra supposer, on n'eût pu chanter du moins aussi dignement qu'eux les grandeuis et les bient'ails de Dieu?
Si la dévotion a su s'élever jusqu'à la hauteur de l'ode , elle pourrait également atteindre la mnjesié de l'épopée. Regarderaiton comme un molif (|ui dûi la détourner de celte entreprise le merveilleux nécessaire au poëme épique, soit pour exciter l'admiiaiion , soit pour former le nœud do Faclion [irincipale, et amener enfin le dénoûment! Ce merveilleux, qui est l'âme de l'épopée, ne peut s'exécuter que par le ministère des dieux d'Homère et de Virgile, ou [lar roi>ération du vrai Dieu et l'intervention de tous les êlres dont le christianisme recnnnail l'existence ou la possibilité. Despréanx, dans son Art poétique, s'es', rjoqué du scrupule qui bauiiil de la poésie les nmiis et les emplois des divinités |iaïonnes. .Mais M. Bossuet , (8) juge plus compétent sur une queslion qui doit être décidée par des principes supérieurs aux lêgles de la poétiiiue, M. Bossuet a pensé autrement, et une dévotion solide et éclairée doit souscrire à la décision de ce savant prélat, que personne n'accusera d'avoir été insensible aux
(7) Voye:, la piéface de ses Œuvres.
(S) Vuijei le Truiié des Eludes île M. Rollii», I. I, De la iioesie, cliap. t, an. i.
Œl^Vr.ES COMPLETES DE LEFRANC DE POMPIGNAN.
véritables boaulés du la poéMe. Un poëte chrétien ne doit donc mettre en œuvre d'autre merveilleux que celui qui peut se concilier avec les dogmes de sa religion. Si cet assujettissement est contraire à la nature de l'épopée, s'il resserre dans des bornes trop étroites le génie du poëie, s'il lui défend entln toutes les fictions dont il pourrait embellir son poëme, c est ce qu'on peut voir ajiprol'ondi dans une excellente dissertation que l'académie de Monlauban a fait imprimer parmi les pièces de son recueil de l'année 1730. M. de Grandval, auteur de cette dissertation, démontre avec évidence que l'usage des machinées dans les poëmes dont les héros sont chrétiens, est conforme à la doctrine du thristiiuiisme, et que la perfection de l'épopée peut se trouver dans des ouvrages de celte espèce, oii Dieu paraît dans tout l'éclat de sa gloire et lie sa (iuibsance, oij les génies propices ou malfaisants sont intro.luits, oii les êtres moraux sont personùiliés, et oii l'on fait mouvoir tous les ressorts qui ébranlent l'imagination sans révolter la raison. Dans ce système la dévotion n'est pas un obstacle à la composition d'un poëme épique. Elle peut traiter des sujets tels qu'ils sont indiqués dans cette dissertation, Clovis, les Croisades, la Pucelle d'Orléans; et pour en faire des poëmes comparables à l'Iliade et à l'Enéide , il ne lui faut que les talents d'Ho. mère et de Virgile.
Que diions-nous du poëme dramatique, qui lient un rang si distingué parmi les productions de l'esprit? Faudra-t-il aussi le réconcilier avec la dévotion ? Et pour ne pas enlever à un auteur chrélien l'avantage de [louvoir eiceller dans la tragédie ou dans la comédie, révoquera-t-on lous les anathèmes prononcés contre le théâtre? Non; ces analhèmes subsisteront toujours. Les vrais chrétiens ne cesseront de les respecter, et la morale de l'Evangile réclamera éternellement contre la possession dont le théâtre cherche à se prévaloir. Mais si la dévotion déteste les abus des assemblées et et .des refirésenlations théâtrales, elle n'a pas la même horreur pour le poëme dramatique, qui peut être, à le considérer en lui- môme, ;de quelque utilité pour les mœurs. Ce que la tragédie a de plus essentiel, c'est d'exciter la terreur et la pitié. Ces deux sentiments n'ont rien de vicieux. Ils sont même louables, lorsqu'un auteur tragique a soin de n'intéresseï- les esprits qu en laveur de la vertu, et île les elfrayer par ie châtiment ilu crime. Mais il laul que l'amour ne paraisse pas dans son poëme, et que l'ambition et la vengeance n'y soient pas re[)réseiitées comme les passions des glandes âmes. Nos («lus fameux |ioëtes,et C'jrneille lui-même, ont échoué cunire le premier de ces deux écueils , et s'ils ont donii é lieu aux prédicateurs de l'Evangile do s'élever avec plus do force contre un Ihéâlre OÙ. des maximes si funestes étaient débitées , et oii l'on olfrait aux .yeux des pemtures si dangereuses, ils se sont écar-
tés en même temps de l'exemple des niecs, qui ont fait d'admirables tragédies sans y iliêler de l'amour. Il est certain néanmoins i|u"à n'envisager que le but de la tragédie, l'amour exempt des faiblesses que Itacine s'est trop plu à décrire, pourrait y entrer quelquefois. Mais c'est ici véritablement que la dévotion n'est pas d'accord avec les règles du poëme dramatique. Elles admettent l'amour, lorsqu'il [leut produire les eliets qu'on attend de la tragédie , je veux dire, la terreur et la |iitié. La dévotion, dont la première règle esi de mettre les mœurs en sûreté, retranche absolument l'amour des pièces dramatiques, (piand même il ne serait ni fnde ni doucereux.
Il n'en est pas de celte [lassion comme de toules les autres qui |ieuvent être guéries par un tableau fidèle des fureurs qui les accompagnent, et des maux dont elles sont suivies. Ainsi la saine morale permet d'introduire sur la scène des personnages o: gueilleux ,'per!ides, cruels, pourvu qu'ils soient d'abord représentés avec des traits qui les fassent haïr, (|ue cette haine, soutenue jusqu'à la tin de l'action , serve toujours de correctif aux maximes perverses qu'on est obligé do mettre dans leur boudie pour conserver leur caractère; qu'on y joigne encore un correctif plus puissant dans le contraste des personnes vertueuses qui attirent seules tous les vœux et toute l'admiralion, et que la catastrophe, favorable <i l'innocence, malheureuse pour le vice, console enfin les esprits des inquiétudes qu'ils ont eues sur le sort de l'une , ei de l'indignation qu'ils avaient conçue conlie l'autre. Mais il y aurait lro[) de péril à peindre l'amour, même avec toutes ces précautions. En vain attacherail-bn à la suite les remords, la rage et le désespoir. Celte image, quelque affreuse qu'elle pûl être, servirait moins à insjjirerde l'horreur pour cette passion, qu'à montrer son empire sur le cœur humain. Qu'on ne dise pas qu'au moins l'amour dont l'objet est légitime peut trouver place ilans une tragédie ; loin ce qui est capable d'allumer dans l'âme un feu dont les semences naissent avec elle, et dont les progrès peuvent être si rapides, e^^t directement opposé à l'esprit du cliristi.inisme. La raison seule le réprouve; et si Platon voulait interdire dans sa république la lecture des poëmes d'Homère , penset-on qu'il y eût toléré, je ne dis jias les tragédies d'Euripide, mais celles de Racine, beaucoup plus leiidies et beaucoup plus j)assionnées que les tragédies du poëlo grec ?
Tous les sujets où il entre de jramour sont donc perdus pour le poëme dramatique réformé par la dévotion. Cette perte est-elle irréparable, et ne reslu-t-il pas assez d'autres sujels où un auteur lragi(jue peut <ié- [)loyer loutes les richesses de son génie? Je l'ai déjà dit : l'amour s'est montré rarement dans les tragédies grecques. Les Athéniens, ce [.-euple si savant et si poli, pouvaient être remués jiar d'autres ressorts que
'MU. VI. riiEoi.. .\s(.Kr.
hnrciMix luii'lli' (iMS>ioii, l'I lii> |ii.c'lesi|iril>i Ijiiiioi'iiii'nl tio U'urs ii|>|iliiuil's>.ciiuMil!> savaii'til li's inli'ri'sser sans l'<\s (raii.s|Miils et sans i-fllo laii.^ueiir ([ui ont lait ilii liié.Uru riaii(,'uis UHo écolu si pcniiciciisu. Kaciue, if |ilus loiipable sur ce \>(>\in de nr).s Iragi- (|Utfs, imiMin'il est le |ilus M'iliiisaiit, a élè plus persuailti i|u'aiii'iiii il'eiix ijue la tragédie n'a lias besoin de l'amodr. Il \'n prouvé kii-iuôine adiniiableinuiil, cl les deux piùccs (pli uni leniiiiié sa carrièiu draiiialiipie, plus sublimes tiuc ses autres ouvrages, en sont-elles uioins louelianles, parce nue l'aluour n'y est pas seulenuiil noiiiiné? La dévotion la plus rigide avouera sans pciiio des tragédies telles (m'L'slher et Alhalie. Klle approuvera de uit'^iiie toutes celles dont les' sujets tirés de l'histoire suinte ou ecclésiastique seront aussi purtaiteiuent eiéculés, et si clh ne donne pas les mêmes louanges aui |ioëincs dramatiijues où la religion n'a pas autant de part, elle se contenleia que la morale en soit pure, la peinture modusle, et l'événement qui en fait la Uiatiùie insiruclit', tiuoiijue puisé daus dés sources moins sacrées.
Il serait sans doute plus didiciio do faire descendre la dévotion jusqu'à l'enjouement et aux plaisanteries du comique. Commençons par écarter avec indignation toutes les comédies satiriques, licencieuses, impies, fléaux de la sociéié, et disons ensuite que les comédies les plus innocentes, faibles remèdes contre les vices, ne peuvent corriger que les ridicules, es()èi:ed'im|ierreclions dota le monde est plus choqué que des défauts réels, mais que la raison pardonne aisément. Quand il faudrait convenir que le badinage du (loëme comi(iue s'accorde mal avec lo séri(;ux de la religion chrétienne, cet aveu ferait-il beaucoup de tort à la cause que nous soutenons? Et la dévotion seraitelle l'ennemie de l'esprit, pour abandonner la comédie, après s'être réservé tant il'auires parties plus considérables de la littérature? Après tout, si un pareil ouvrage, sans alarmer la vertu, sans blesser les plus exactes bienséances, fait rire les honnêtes gens, la dévotion n'est pas assez farouche pour le condamner. Elle en sent, elle en goûte la tinesse et les agréments, lit dans le comique, comme dans tous les geiu'es, ce ne sont pas les talents de l'esprit qui lui déplaisent, ce sont les désordres et lus égarements de l'esprit.
Ce principe général nous dispense d'un plus long détail sur la [loésie. Nous ne pourrions que le répéter à l'égard de l'élégie, da l'églogue, de la fable, de l'éiiigumime, dont la dévotion adopte les beautés et dont elle ne rejette que les abus.
La satire, qui a rendu si célèliie le nom de quelques poêles, mérite ce[)eiidaiit un examen particulier. Ue quel œil la dévotion peut-elle regarder ce genre de poésie? 11 n'est lias question de la satire qui noircit
l'cnaidl.
— DEVitilil.N llia.U.Nt;'LI'iK .\Vi;c LLSI'UH. 458
les (meurs et iillnque l;i proliilé dcx personnes. Nous l'avons déj."! réprouvée en
parlant do la coniédie, et l'on ne s'allond l'as que la tlévolion loîére dd ouvra;;" s qi o les lois civiles cnnilamnent et que les megistrals punissent. Ceux qui ont entrepris, ."i l'exemple de Itoileau, la déleiise de In s::tire, n'ont voulu justilier que celh' ipii so borne à critiquei- des ouvrages et des auteurs. Elle est ell'ecliveiiKMil moins criiniiK'lle et moins odieuse que la satire personnelle, et il y a eu souvent de l'injuslice h confondre l'une avec l'autre pour trouver lo moyen do perdre ou do réduire au silence des censeurs impoituns. La société, intéressée à la ré|)ulation des citoyens considérés comme tels, n'a pas le môme intérêt à la réputation litléraii'o des auteurs. Elle jiout au contraire se réjouir de voir le goilt se perfectionner par le discernement des bons et des mauvais écrits. La satire, telle que Despréaux l'a mise en usage, n'est donc pasoondamnableau tribunal des puiss-ances séculières. .Mais est-elle innocente au tribunal de la consciei.co, et selon l(;s principes de la morale chrétienne? M. Arnauid (9^ l'a soutenu, et Boileau s'est gloritié de
son sullVagij. .Mais ce fameux docteur écri-
vait lui-même avec trop d'ûcreté, pour désapprouver le style mordant et caustique, el son autorité ne nous persuadera pas que l'aiiitTlume du poéuie satirique soit conforme à l'eSfirit de l'Evangile. Toute satire, quelque miiigée qu'elle soit, nomme ceux qu'elle attaque, ou les désigne par des traits qui ne (lerujettenl pas de les méconnaître. Elle veut les couvrir de confusion, en les immolant à !a risée publique. Ces deux caractères sont essentiels à la satire, et conviennent en ell'et aux ouvrages de Boileau. Des railleries piquantes, qui laissent dans le cœur d'un écrivain outragé la douleur, le ressentiment, et quelquefois le désespoir, s'accordent-elles avec la chanté chrétienne? Notre religion nous a|>prend-eile à parler un lan:.;age insultant et moqueur? Et s'il est des cas extrêmement rares où elle l'autorise, est-ce pour un intérêt aussi léger, dans les vues du christianisme, que celui de la liltérature?Il vaudrait mieux sans doute laisser triompher le mauvais goùl, que de s'opposer à ses progrès par des satires qui excitent les haines les plus violentes. C'est ainsi que pense la véritable dévotion, quoiqu'elle approuve d'ailleurs une critique sage et judicieuse, qui sait ménager, en censurant les écrits, la délicatesse des éi;rivains. La malignité se rira de ces ménagement» qui lui paiailront superllus. Le libertinage et l'im- (uélé se plaindront encore de la gêne ou l'on tient l'imagination des poètes, en bannissant de la poésie tout ce qui peutdonner la moindre atteinte aux bonnes mœurs on à la religion. Mais la dévoiion ne rougit pas de mériter de pareils reproches, et en assu ranl les droits de la vertu et le repos de la
(9) Voyez la Lellre de M. AriiaulJ à M M. BioSbtUe.
CMÎtVEES COMPL. V" LeFUANC 1/E POJIPI
inipriuiée dans les éditions de Doiluau commeiili fïT
• 3>A.N. II, îï
ri9
œUVRES COMPLETES DE LEFRANC DE POMPIGNAN
pas qu'on