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L'ESPRIT DE GOUVERNEMENT

Quoique )es belles-leltres et les sciences aliirent des applaudissemenls à ceux qui exeelleut dans l'un ou dans l'autre gor.re, il faut [)ourtant l'avouer, le monde réseive J> d'auires talents la préférence dans son estime, el ordinairement dans ses récompenses. Presque lous les hommes n'apprécient les talents des autres que par le besoin qu'ils peuvent en avoir, par le plaisir ou le lirolil qu'ils en retirent. L'esprit des hellosiellres et celui des sciences ne soûl pas ceux qui paraissent à la niulliiude les plus agréables ou les plus utiles. D'ailleurs il est peu de personnes qui puissent aspirer à un rang distingué parmi les gens de lettres el parmi les savants. Plusieurs môme ne se p:quent pas d'être connaisseurs en sciences el eu littérature. Mais on se dédommage par d'autres prétentions de celles qu'on abandonne , et l'esprit que l'on s'attribue est toujours î'orl supérieur à celui qu'on n'a pas.

C'est ce qui fait donner tant d'éloges aux trois es[)èces d'esprit dont il nous re.^lo à [larler, à l'esprit de gouvernement, à l'esprit des affaires, à l'esiuit de société. Les adversaires que nous combattons accorderaient peut-èlre sans beaucoup de répugnance à quelques dévots l'esprit des sciences et celui des belles-lettres, et n'en estimeraient guère plus la dévotion. Ils se croiraient toujours en droit de la mépriser, en la déclarant incompatible avec les autres genres d'esprit, et surtout avec l'esprit de gouvernement.

Entreprendre sur ce point l'apologie de la dévotion , c'est, au gré de beaucoup de gens, soutenir une cause déplorée. Qui ne voit que l'esprit de gouvernement ne peut s'allier avec la dévotion? Que de raisons pour prouver celle incompatibilité I Et combien d'exemples viennent à l'appui de ces raisons ! Ne nous laissons oas néanmoins

entraîner par le nondire et l'autorité de ceux qui [larlent ainsi. Examinons mûrement et de sang-lioid une matière où l'on ne se détermine communément que par de premières vues. Kien ne lient plus du préjugé, rien n'approche plus de l'erreur, que ces décisions précipitées, qui passent de bouche en bouche, sans avoir jamais été contradicloirement disculécs.

L'es[iril de gouvernement plus rare qu'on ne peut le penser , quoique bien des personnes se flattent de l'avoir, n'est pas, à ]iro|irement parler, un seul et unique talent. C'est l'assemblage et l'heureux assortiment de plusieurs qualités, qui rendent celui qui les possède capable de gouverner.

Cet esprit peut se diversifier en bien des manières suivant les différentes [espèces de gouvernemenl. Autre chose est de gouverner en chef et avec un pouvoir illimité; autre chose, de n'exercer qu'une autorilé subalterne et dépendante. 11 est des gouvernements vasles, d'autres qui sont trèsbornés. 11 en est de considérables par l'importance et la quantité des affaires, d'autres dont les détails sont médiocres. Enlin il en est que les circonstances rendent difliciles, d'autres oiî l'on ne rencontre que peu de difficultés. Le gouvernement ecclésiastique ne ressemble pas au gouvernement séculier. Dans celui-ci même, quelle différence entre le commandement militaire et le gouvernement civil? Et ce dernier pourrait encore être divisé en d'aulres parties, s'il convenait de pousser plus loin cette induction.

11 n est pas douteux que les qualités nécessaires pour gouverner ne doivent être proportionnées au gouvernement dont on est chargé. Mais comme les diverses espèces que nous avons marquées se réunissent dans un [loinl commun, on peut dire en

œUVRES COMPLETES DE LEFI\AN'C DE POMPIGNAN.

général que l'esprit de gouvernement ron- . ferme la justesse et l'élonduo de l'esprit, le discernenient des hommes, la connaissance des choses sur lesquelles roule le gouvernement qu'on exerce, et les vertus propres à 1,1 place que l'on occupe.

Il s'agit d'examiner si la dévotion peut s'accorder avec toutes ces parties du gouvernement; et pour commencer par la preniièrp, on doit convenir que c'est la nature qui la donne, quoique l'usage et les- réflexions puissent !a perfectionner. Il est des personnes nées avec un esprit si faux ou si étroit, qu'il serait dangereux, quelque droiture de 'ceur qu'on remarque en elles, de leur confier des détails de quelque conséquence. Avec de bonnes intention?, elles se trompent ortiinairement dans le choix des moyens; et il ne faut pas croire que ce soit une faute légère. Elle attaque les premiers jirincipes du gouvernement, soit par le mépris qu'elle attire h ceux qui gouvernent, soit par les maux qu'elle cause, au lieu du bien qu'ils voulaient procurer.

C'est beaucoup pour un homme en place d'avoir ga^né l'estime et la confiance de ses inférieurs. Presque toutes les dilTicultés sont aplanies devant lui, lorsque ses démarches sont précédées de la haute opinion que l'on a de la sdlldilé de son jugement et de l'étendue de ses lumières. Ou est persuadé qu'avant de se déterminer, il a prévu toutes les suites, il a pesé le jiour et le contre, et qu'il n'a piis son parti qu'avec une pleine tt entière connaissance. Dans cette persuasion, qui peut blâmer sa conduite? Et (quelque chose qu'il exige, que peut-on lui refuser? Mais si l'on s'aperçoit au contraire que ses vues sont courtes, son esprit rempli de travers et de faux prt^ugés, on le méprise comme un homme incapable de gouverner, et ce mépris commence par sis inléii(;urs, qui s'aperçoivent les premiers de son incapacité.

Voilà d'abord un mal réel et un mai très- C'iiisidérable; l'avilissement du supérieur, et par une suite nécessaire l'all'jiblisseuR'nt de l'autorité. Mais c'est peu de chose en comparaison des autres maux que la petitesse et la l'aussflé de l'esprit produisent dans le gouvernement. La dijuccur et la condescenduuie sunt-elles lécessaires; un esprit faux euiploie la sévérité, qui aigrit les coeurs, et envenime urje |il;ue qui pouvait être guérie par d'aulies lenièdes. Fautil user de rigueur et nioutrcrde la fermeté? c'est alors qu'il met en œuvre 1 indulgence, qui n'est plus, étant déplacée, qu'une molle et pernicieuse faibltjs>e. Convient-:l de tempérer la sévéïilé par la douceur? un si sage tempérament est pour lui un mystère incompréhensible; et comme un esprit faux est toujours extrême, il se jette dans l'un ou l'autre de ces deux excès. Ses refus ou Ses grâces , ses châtiments ou ses récompenses, sont injustes, jiarce qu'en aimant la vertu et en haïssant le vice, il se laisse tblouir [lar les moindres lueurs, qui lui dé-

guisent les objets, cl confondent à ses yeux l'apparence avec la réalité.

Un esprit de cette trempe aurait plus besoin qu'un autre de conseil. Mais ou il ne consulte point par une présomption qui accompagne ordinairement la fausseté de l'esprit, ou il ne fait pas des conseils (ju'il prend, l'usage qu'il (tevrait en faire. Car un homme en place doit écouter les avis; mais il est fort à jilaindre, s'il ne sait pas distinguer ceux qui méritent d'être suivis. C'est une science dont un esprit faux est dépourvu. Les meilleurs conseils ne sont pas ceux qui font sur lui le plus d'impression. Il préfère les mauvais, comn)e (dus assortis à sa manière de penser. Supposons ni^me qu'il ait heureusement placé sa confiance. Combien d'occasions oii un sufiérieur doit paraître, doit parler, doitagirpar lui-même, où il est presque également dangereux de ne pas prendre son parti sur-le-chàmp, ou de le [irendre mal? Il n'est pas lemps alors de chercher des conseils, ou de substiluer des rei>!'ésenlants. Jl faut payer de sa personne; et lorsqu'un su[)érieur est hors d'élal de le faire, quelle honte pour luil Et, ce qui est encore plus malheureux , quels obus et quels désordres sous «on gouvernement !

Telle esl, dans un homme qui gouverne, l'indispensable nécessité de la justesse d'esprit. L'étendue n'est pas moins nécessaire. Un es|)rit étendu est celui qui voit plusieurs objets à la fois, et qui juge par ce coup d'œil du degré d'attention que chacun de ces objets mérite. Tout gouvernement où celle partie manque, esl essentiellement vicieux. Il n'en est pas d'un homme public eè c|ui se doit à tous, comme d'un particulier chargé d'une seule affaire. Il est permis à ce particulier de donner tous ses soins h l'objet unique qui l'occupe, d'en faciliter la réussite parlons les moyens légitimes, et d'en écarter les obstacles avec une application continuelle. Mais celui qui lient les. rênes d'un gouvernement, porte ses regards d'autant plus loin , qu'il est dans un lieu jilus élevé. Il examine ce qui esl utile à plusieurs, et il ne travaille pour les particuliers, qu'autant que leuis inléiôts sont conformes, ou du moins ne sont pas opposés à l'iritérêt général. Lui propose-1-on un établissenientqui paraît salulaiie, lepresset-on de se déclarer contre des abus; il ne se livre pas à de premières ap|iareuces; avant que de tenter une entreprise, il combine les obstacles avec les moyens , les avantages avec les inconvénients; et dasis celle combinaison, il a toujours un point fixe où chacune de ses démarches doit être rapportée. Car si le bien qu'on lui propose, occasionne de plus grands maux, ou einpêclio de plus grands biens, il le lejette, ou le diffère suivant que les conjouctures lexigenL Si l'abus contre leqiol ou réclame son zèle ne peut être attaqué qu'en couipiomttlant sans succès l'auLvirité, ou en excilant des troubles plus funestes que ne pourrait être avantageux le change-

lAlU \l. IIU:t>l.. ASCKT. — IUVOTON Ul CO.NC II.IKF. AVIX L'F.SPIIIT.

iiiiMit (|u'iiii Uosirc, il si> i'('>siiitt .') loli'Kïi' i-(*t ubus, DU CM rt'iivoiu lu rérdi'iiiatiuii (uk-s (i>iii|i.s plus t'uvoiablL-s.

C'i'ït surtout dans lu lé^islutioii, l'uriu îles |it'iiiL'i[iali'S |i,'ii-tius ilu giiuver iieini'iit , i|Uo i-elto éluuihiu ifi-siKit iloil SL> l'aii-f riMiiai- (juer. La iiiiiji'slù ili-s loi» ne du^ruinl |ius jusqu'à statuer sur dus cas unii|Ui-s ou t'\trôuifuit'iit rares. Leur |>errciliou nu s'éli'ud pas lion |ilusjusc|u'i\ prévoir toute» les cirtonslauies possililos. Il serait aisé d'ùlr.» Ii^i^islateur, .si l'on en niéiitail lu n(uu pur des ordonnances provisioiuiellus , ou si uii règleineiit particulier pouvait sulliru à luus les besoins de la coininunautii (ju'oii i^uu- Toriie. L'n saj^e législateur considèru eu qui arrive le plus siiuveiil parmi les lionmies qu'il lé^it, eu qui a lu plus du ra|ipnrt À la saine coiisiitulion du corps dont il est lo clief ; et il part do ce point de vue pour établir des lois qui iieuvent être, toiilro son intention, nuisibles en certains cas, el impraticables eu d'autres; lois justes néanmoins, parce qu'elles sont nécessaires au corps, utiles è la plupart des luembres, que Ja mémo autorité qui les a portées est en état do remédier au mal qu'uno exécution trop liltéiale pourrait causer, et que s'il est des occasions où ce mal soit inévitable, il faut alors appliquer cette maiimo si souvinl répétée, el si peu entendue, que lo bien |)ubiie doit l'emporter sur l'iutérét particulier.

J'aurais pu ajouter l'élévation de l'esprit à la justesse et à l'étendue; et eu eU'ot, un gouvernement vaste, dilUcilu, important, ne peut être dignement exercé que pur un homme qui aii de grandes vues. Cette grandeur ne consiste |)as à former des projets oii l'éclat el la magniticence l'emporleut sur la solidité. Un esprit véritablement élevé préfère , dans le gouvernement, ce qui doit rendre les liomincs justes et iioureiix, à ce qui ne peut que leur inspirer une stérile admiration. Il s'attaclie aux objets les plus intéressants pour la société, mais il s'j attache en liouime public, qui passe légèrement sur les [lelils détails, ut réserve pour les grandes alfaires sa principale atteiition. On conçoit aisément que l'élévation ue .'esprit, sans justesse et sans étendue, serait plus pri'judiciiible qu'utile ; au lieu cju'avec les deux dernières qualités on ))eut ubs'duluent se passer de la première, surtout dans un gouveriieiiieiJl d'une moindre importance. C'est pour celte raison que j'ai omis d'abord l'élévation de l'espril, el que je n'en ai marqué que la justesse et l'étendue pour la première partie du gouverneiuenl.

Celte partie, je leréiièle, est, dans son fond, un présent de l'auteur de la nature. C'est lui qui forme des hommes capables, par les qualités de leur esprit, de gouverner d'autres hommes, et qui, selon les desseins de son adorable providence , élève ces brillantes lumières sur le chandelier, ou les lient

(22) Neque accendunt lucernam, el yominl eam sub moUio, seU super aindelubrum. ()latih. v, Ili.)

niellées tous le boisseau (il)- Jti suis <|ue la lerlililé du terroir le plus eirellcnt di'iicnd beaucoup de s/i culture, et que les lali-nls naturels ont besoin, dans le Kouvernement, du secours de re<|)érien'e. Mais, do quelque mauièro ipruii envisage la justesse, retendue, et, si I on veut, iiiCine rélévulinn de res|)rit, soit dans leur oriKine, soit dans leurs progrès, ipiel pri'j'idice lout.'s ces qualités peuvent-elles recevoir do la dévotiiui? Si l'on voit en cerlain.-» dévots ([ui gouvernent un esprit faux, borné, rampant, ils sont nés tels, et ils n'ont eu aucune ressource |iour corriger ces défauts, ou les ri SNOiirces leur ont été inutiles. Qu'on leur Cite celte dévotion qu'on méprise en eux mal ù propos, imisque, au contraire, lo respect qu'elle inérili; devrait nous rendre plus indulgents pour les délauts dont elle est accompagnée; (ju'on leur ôte , dis-je, leur dévotion, ils n'en auront ni plus d.i justesse, ni plus d'étendue, ni plus d'élévation dans l'esprit. Leur incapacilé môme, sans une'piété qui, tout aveugle et tout ignorante (]u'ulle était, ne laissait pas (jiie de pro'duire quelque bien, deviendra, par ce retranchement, beaucoup plus pernicieuse.

La preuve en est facile dans ces hommes sans talents comme sans mœurs, que Dieu, pour punir les jiécliés des liouimes, soulfro quelquefois dans des places éminenles. Sontils plus profircs au gouvernement pour n'être pas dévots? Et les vices de leur cœur ne rendenl-ils pas les défauts de leur esprit plus méprisables, plus odieux, plus funestes à ceux qu'ils gouvernent "?

Cependant on iiiipule;'i la dévotion toutes les fautes que comnirtienl les dévols qui ont de l'autoiilé. Elle obscurcit, dit-on, elle étoulîe les talents qu'ils peuvent avoir, et ses principes sont diamélralement opposés aux maximes de la prudence et à toules les règli^s du gouvernement : car la dévotion a pour principe de ne jamais tolérer les erilues ni les abus. Elle veut punir celui-là et combattre ceux-ci sans respect humain et sans ménagement. Nulle distinction entre les couiiables puissants el ceux qui sont faibles, entre les abus anciens et accrédités, el ceux qui sont récents el jieu répandus. C'est contre les grands ([uo la dévotion s'arme d'un zèle plus sévère, parce que leur exemple est (dus conlagieux; et ce serait selon elle une injuste aicepiion de personnes que de censurer, dans certaines conditions, ce que l'on dissimule dans d'autres. Plus un abusa jeté de racines profondes, jdus elle se croit obligée do faire tous ses elforls |;our l'extirper.

Ni les obstacles ne l'arrêtent, ni les dangers ne l'intimident : il sullil à la dévoticn d'être convaincue de la droiiure et de la pureté de ses inlenlions. Li prudence qui s'o[ipose à ses pieux projets, est celte prudence de la chair (2.J), que Dieu léjirouye. C'est une faiblesse, une Idchelé, qu'elle se

(iû) l'itidciiliu cariiis murs esl. {[ioin. vin, 6.)

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reprocherait éternellement; et, pour s'épargner 00 reproche, elle aime mieux courir tous It'S risques d'une entreprise qui paraît téméraire, mois qu'elle croit .'ainte. Elle embrasse avidement toutes les bonnes <euvres qu'on lui présente. Il n'est pas question d'examiner si le fond répond aux apparences, si ces bonnes œuvres ne prennent point sur d'autres plus importantes, si elles promettent un fruit et une durée qui méritent tout ce qu'on doit faire jiour elles, si elles introduisent des nouveautés dont le danger est plus grand que l'utilité qu'on en espère. Toutes ces considérations, d'un si grand poids dans le gou.vernement, échappent à la dévotion, ou elle les regardecomme autant de barrières qu'une politique humaine o[)pose à l'accomplissement des volontés du ciel. Elle passe outre, persuadée que les difficultés qu'on lui fait envisager sont de vains fantômes qu'on grossit à ses yeux, ou qu'elle les surmontera par le secours du Tout-Puissant. Sa confiance dans ce secours est la raison fondamentale de son aversion pour la prudence ordinaire, avec laquelle il semble, en elfel , q.ue cette contiance est incompatible. La dévotion tire de cette vertu sa principale gloire; et ce n'est pas la servir à son gré que de vouloir la réconcilier avec des qualités naturelles, dont l'usage n'entra pas dans le plan de son gouvernement.

Dans tout ce que viennent de dire nos adversaires, il est aisé n'apercevoir quelques vérités mêlées parmi beaucoup d'erreurs.

Sans doute la dévolion ne désavouera pas les seniiments qu'on lui attribue. Mai» qu'on s'en forme unejuste idée, on trouvera qu'ils n'ont rien de contraire aux principes du gouvernement.

La dévolion a de l'horreur pour le jcrime et du zèle contre les abus. Elle pense que l'autorité doit être employée à réprimer l'un et à détruire les autres. Mais l'on remarquera d'abord que la dévotion a par ellemême plus de penchant pour la douceur qui pardoime que pour la sévérité qui |)uiiit. Ce n'est pas qu'elle se refuse ments devenus nécessaires pour l'utilité publique ou pour celle des coupables, et que, dans les gouvernements dont la fin jirochaine est de maintenir l'ordre extérieur de la société, elle ne fasse exécuter les lois rigoureuses portées contre les criminels. Elle renferme alors dans son cœur la charité qu'elle conserve pour ceux qu'elle est forcée de condamner, reiranchani du corps, dont le soin lui est conhé, un membre qui pourrait lui nuire, et souhaiter que le supplice ordonné par les lois soit avantageux à celui môme qui l'a mérité.

Si tels sont les sentiments de la dévolion dans l'usage d'une autorité séculière, elle s'y livre avec plus de liberté dans l'exercice

d'une juridiction qui est directement établie pour le sulut des âmes, qui, fondée par un Dieu sauveur, a pour première loi l'imitalion de sa miséricorde et de sa patience, qui n'abandonne point la pensée de convertir les pécheurs, dont elle est obligée de punir l'opiniâtre désobéissance, n'employant jaujais j;iS(jue dans les dernières extrémités que des peines salutaires à ceux qui les soulfrenl. Ce n'est donc pas la dévolion qui, sans nécessité, met une verge de fer (2k') dans la main de ceux qui gouvernent. C'est la dureté naturelle et acquise de leur caractère, dureté plus conunune dans les personnes souillées par les extès de l'intempérance et de la débauche que dans celles qui pratiquent les plus austères vertus. C'est quelquefois aussi, je l'avoue, le transport indiscret d'un zèle sans expérience. Mais ce défaut peut être aisément corrigé, au lieu que les vices qui ont leur source dans le cœur, et qui rendent un homme public insensible aux misères de ceux qui lui sont soumis, se guérissent difficilement. On ne peut jïas douter que la prudence ne soit nécessaire pour balancer, dans le gouvernement, la rigueur avec l'indulgence. Mais ce talent, une fois supjiosé, ou ne craint pas d'assurer que la dévotion, bien i)rise et bien entendue, est le guide le ))lus tidcle dans la distribution comme dans la reujiso des châtiments.

11 est vrai que la dévolion regarde comme indignes d'elle les complaisances serviks que le crédit et les richesses attirent souv.ent au crime. Elle no peut se résoudre h le flatter, de queli)ue précieux (irétexte (ju'on se serve pour obtenir d'elle, sinon une approbation ex[iresse , du moins quelques égards dont on puisse se |)révaloir. Mais en faisant connaître son indignation contre le crime, la dévotion qui gouverne n'attaque pas toujours les criminels puissants. La crainte ni le respect humain n'ont aucune part à ce ménagement; car de pareils motifs lui sont justement odieux, et l'on no diia pas qu'ils jiuissent influer dans le gouvernement. La dévotion, intrépide dans ses propres dangers, appréhende les maux que peut causer l'imiilacable ressentiment d'un criminel puissant et offensé. Sa résistance, qui ne peut être vaincue par une autorité trop faible, la dégrade. Son exemple enhardit les méchants, sa pioleclion lc;ur assure l'impunité, et le scandale qu'onvoulail retrancher s'accroît et devient irrémédiable. L'Eglise n"a que trop senti le contre-coup des foudres lancées sur des tètes illustres; et la dévotion n'avait pas besoin de ces tristes expériences pour revenir à cette maxime trni) longtemps méconnue de saint Augustin (2o), que dans le gouvernement ecclésiastique il faut relâcher quelque chose de la sévérité de la discipline, lorsque lu

{2i) Reges eos in virga ferrea. (Psat. ii, 9.) ('.5; < Veniiii In liujusiiiodi cansis iibi per gr.iyes dlsser.sioniiin ïcis&uras iiuii liiijus atit illiiis liuiiiinis «il peiiculuiii, scd popidorum siraijes jacciil, ilclra-

heniluni est aliqiiid severitali , ut majoribiis nuili; saiiandis cliaiil^is siiirera sutivciiial. » (S. Aco. Lib. ad Buiiifuc, ii. 43.)

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IMll M IIIIOI ASCKT - DEVOTION IIHIO.M II.IKE AVF.C I.KSMll I.

piTlo tV*|tlt'iitn tl'iin giiiiid iiDiiibro d'âinus uxi^K )'(' rcl.U'iKHDUiil.

()i) a ciiiiclu dans Cfs <lrriiii'rs li>iii|>s, do relto iiKiiiiiie, et on le rniirhinil du iiii'^iihi dans ratirifiinu M^lisc, iju'il ii'ol \)iis imijciiirs fi|iodiuii( du iicvir cimlie |j iniilliluile.

La d«^votioii chflrgée ii'ur) goiivi>rncmL'iit pcul faire, i|ui>i i|u'tMi disent ses eenseurs, de telles réllixions. Quv désire, après loul, et ()iie cherche la dévotion? lu |ilus ^raiid liien. Si donc elle le trouve Uuns les uiéria- (;eiuunts que nous venons de niiiri|uer, pourt|noi ne les gaideiait elle ras? ri>ur(juoi voudi'flil-elle, conliu aes |>lus saintes maximes, se rendre re5|>onsal)le au jugement de Dieu des suites l'nnesius d'une rigueur outriS'?(Jiiahd on n'a d'autre vue dans une niaco (|U0 d'y délivrer sa ( onsiience, et (|u un a lievant soi l'alleriialive ou de tolérer des ( riminels, ou en se Jéclarunl conlre eux, de multi|ilier les crimes et de les ()er|>étuer, on peut gémir de la tolérance, mais on la prélère, sans hésiter, à un éclat inutile et liernicieux.

Comment accorder dans le gouvernement celle tolérance avec la justice des |)unitions exercées sur des coupaljles moins accrédités? C'est ce qui ne doit jilus parailro impossible h la dévotion, dés qu'elle a compris la (lurelé des motils qui engagent à dissimuler quelquefois les crimes des grands. Mais la dévotion se doit à elle-mô- UJe, et à l'honneur de son gouvernement, de ne laisser aucun ombrage dans des circonstances si délicates sur son amour pour la justice, et sur son zèle incorruptible pour Je bien public. Il n'est pas aussi diflicile qu'on pourrait le croire, d'écarter ces soupçons injurieux; et les hommes clairvoyants ont bientôt aperçu si la réserve d'un su( érieur est une bassesse intéressée, une timi- <iité pusillanime, ou si c'est une prudence louable.

Il est des occasions où le pouvoir et la dignité du criminel ne doivent pas ariôter la vengeance du crime. La prudence ellemême inspire cette sévérité, ou si elle est toujours ellrayée des inconvénients qu'elle jirévoit, la crainte plus juste d'une prévarication manifeste l'emporte sur celte prévoyance. Qui |)eut mieux que la dévotion donner ces exemjiles mémoiubles de vigueur et de fermeté? Qui peut niieuv qu'elle louler aux pieds toutes ks considérations humaines, soutenir les plus violenlsassauts, et livrer au crime puissant et redouté (Jes attaques d'autant plus décisives que la vénération qu'elle s'attire en assure le succès ?

!•! en est à peu près de la réformation des abus, comme de la punition du crime. La devoiion souhaiterait sans doute qu'il n'y eût [loint d'abus, ou que tous pussent ètie déracinés. Mais elle n'est pas assez peu sensée, ni assez peu instruite de la condition des choses humaines, pour se flatter de voir ce qu'elle désire, ni pour former sur ^

des Vieux qui no penvi ni Clu^ a cou li-, dei projets de K""Verneni« ni. i;i u se coulente lie travailler selon la mesure d • .ses forces h l'eilirpatmn des ajius, sn .» irop intime compter .sur le succès de si s travaux ; principe adniirab e, pour le diio en passant,d'un usage inlini ilans legouvernemeni, 0(1 la vivacité naturelle , l'imialience. I« découragement sont des défauts esse tiels, et (pie la liévf.tion seule peut graver piofondémenl dans l'esprit d'un hoiiime piildn-. I-es règles de la prudence seront iiiissi les siennes dans les démarches qu'elle f. ra contre les abus, lorsipie cette (irudeiice, u'iliemiedii vice et prolectrice delà verlu.s'apjiliipiera tout entière i^i choisir les Mio\ens les plus ellicaces jiour aballro . l'un et faire triompher l'autre.

La dévoiion commence par di t:n.;iJer les abus contraires aux lois divines et naturelles, de ceux qui ne sont opposés qu'à d. s lois humaines. Les i)remie:s ne peuvent 6tre couverts par la plus longue et la plus ancienne |)ossession. Car les drijits do l'éternelle vérité, et ceux de la puissance divine j sont imprescnpiihies. La dévotion n'admet aucune compo^ilioll sur des lois si sucrées. Llle ne peut soulfrir des usages qui les blessent ouverlemeiii. A-t-elle ton? et parce qu'elle est iidlexible sur cette nialièrir, la déclarcra-t-on incapable de gouverner? (;)iii ne voit, au contraire, qu'un gouvernenient qui ordonne ou qui approuve ce que Dieu condamne, est, non-seulement injuste, mais i)ernicieux ? Qui ne méprisera ces vaines spéculations sur l'Esprit des lois, oii, sous prétexte d'étudier leuis diilerents rapports, on combat indirectement la loi divine? Celte loi dictée par une sagesse supérieure à tous les raisoimemeiils humains, celte loi qui l'ait l'admiration des coeui-j droits et des esprits judicieux, se soiilie idra toute seule contre une criiiqiio aussi maligne qu'elle est téméraire. 11 sira loi;jours vrai que tout ce qu'elle i reserit convient à tous les lieux, h tous les leiiij-.s, à toutes les personnes, et que ce qu'elle uéfend, comme le divorce, la polygamie, 1 usure, est un vice sous qucKiue gouvernement que ce soit.

Mais la dévotion, inexorable à l'éganl de> abus réfirouvés i)ar la loi naturelle ou par la loi divine, n'a pas la môme arileur cont e les abus qui ne dérogent qu'à des lois |jumaines. Ces lois n'ont pas un caracièie de stabilité qui les anVai:c!>:sse du sort iju'eprouvent tous les ouvrages des homm.'s.

Elles sont d'ailleurs susceptibles de disjiense; et dans le eas môme où ces luis subsistent, et oîi elles obligent, comme O-i doit le supposer, pour que rinobservatio.'i en soit abusive, il s'en faut beaucoup que cet abus ne soit aussi criant <Jue Ir. traii;gression de la loi naturelle ou divine.

La dévoiion est à la véiiié foriement attachée aux règles, et loin de blâmer en elle cet ailacliement , on doit le legaidur coiiime une vcrlu uccessaiie pour bien gou-

OEUVUES COMPLETES DE LEFRANC DE POMl'lGNAN.

verner. Cnr (iircst-ce qu'un Kouvernenieit où l'on se la.l un jeu de viulur les règles, nù les iibiis ont un libre cours? El que f;iit un homme en place de son aulorilé, s'il ne s'en stnt pour conserver ou jiour réiablir le bon ordre? La ddvolion, péiiélrée de ces sentiments, n'ignore pas néanmoins la faiblesse et la corruption des hou. mes. Elle sait que leur penle naturelle les porte à secouer le juuf^ de la loi, et qu'il est aussi dilficile de les y snumcttre de nouveau qu'il leur a été aisé de s'y soustraire. Cette connaissance la rend extiêraement vigilanle pour le maintien des lois qui sont eircore en vigueur. Elle s'oppose avec lorce aux premières contraventions, |)ersuailée iiu'un abus peut être sans peine éloutlé dans sa naissance, mais que si on lui permet de s'allermir, il en coûtera, pour le détruire, ues travaux infinis, qui peut-être seront encore infructueux.

Ce qui augmente son atlenlion et son zèle à l'égard des abus naissants, c'est la conduite qu'elle est obligée de tenir à l'égard des abus (]u'elle trouve établis. Car elle n'est |ias sur ce sujet aussi vive et aussi eni|J0i lée que le piétendent ses adversaires, et le portrait qu'ils ont tracé plus haut, s'il ressemble à quelques dévols, n'est pas tiré d'après la dévotion. Elle a besoin, on ne l'eut lro[) le redire, d'être éclairée [}ar la prudence; car sans cttle lumière, dévols ou indévols, et ceux-ci, plus encore que les jiremiers.sont incapables de gouvernement. Mais je soutiens que la dévotion n'a |)ar elle-même aucune opposition aux. règles de la prudence. L'objet de tes règles est de prendre les mesuies les plus convenables pour procurer le bien. Plus la dévotion l'aime, plus elle est disposée à prendre ces mesuies. Ainsi, lorsqu'elle s'aperçoit qu'un abus est tellement enraciné, que le plus mauvais parli serait de faire, [lour l'arracher, d'inuliles elfurls, ou d'exc.ler, en l'arlacliaiil, des troubles dangereux, elle se dcleiriiine |iar la règle du jilus grand bien, non pas à favoriser cet abus, nju pas à le regarder avec indilférence, non pas même à perdre le désir et l'espérairce de le rélornjer', mais à souiïrir, du moins pendant irn lemjis, ce qu il n'eJt pas en son pouvoir d'eui)iôcher-.

La dévolion suit la même règle sur une autre esjiè.e d'abus qui, sàns êire formellement condamnés par aucune loi, sont des impei'fections et des indécences choquantes, des obstacles au bien qu'on pourrait désirer-, et des la<:hes [lour le gouvernement sous lequel ces usages se sont introduits. La dévolion voudrait, s'il était possible, ellacer ces taches, lever ces obstacles, abolir ces indécences. Elle le voudrait, mais si on lui démontre (]u'elle ne |>eut l'entreprendre qu'aux dépens d'une Iranqurllilé plus précieuse qu'un charigeuiei.t qui n est pas aljsulumenl nécesiaire , la vue du plus

giMnd liien l'engage à ne rien innover dans

I état actueL

Il est même des conjonctures où , quoiqu'elle ail lieu de se iiromettie une heureuso issue, et qu'elle ne craigne pas de si fortes émotions, elle temporise néaniiioinsetprélèie des remèdes qui oj)èient lenUuuent, mais (|ui guérissent enliri le mal dans son [iriiicipe , à des remèdes violents dont l'eifet serait passager. La dévotion, qui n'a pas oublié le re[iroche que.lésus-Christ faisait airx pharisiens, aime mieux, en s'opposant aux abus, nettoyer le dedans du plat, c'est-à-dii o reformer le cœur, que de laver seulement le dehors (26j, en n'arrêtant que des désordres extérieurs qui reparaîlr'aiint bientôt, tandis que les passions qui les produisent subsisteraient. Changer les cœurs et insprrer l'amour du bien à un irombre de personnes qui de|iuis longtemps l'ignorent ou le baissent, n'est pas l'ouvrage de quelques jours.

II faut une apjilicatidn suivie, des manières douces et insiriuarites, une patience inépuisable, du lalerri pour persuader. Le liuil de tous ces moyens esl ordinairement lardrl, iJ deureure longlerups iriiperce|»tible, et ne se dévelojipe souvent qu'après bien des années. i>iais cfuelle consolation |iuur u.i supérieur de voir alors des abus dont il géiuissail, déracinés sans éclat, sans murmure, sans soulèvement I Et la dévotion n'esl-ella pas |ilus contente d'attirer à la ver tu un culte et des hommages volontaires, que de renverser (luelques autels du vice, sans le déposséder de son empire sur les cœurs ?

Le reproche qu'on fait à la dévotion d'embrasser sans choix et sans disceinemeiit toutes les bonnes œuvres qu'on lui présente, n'est pas mieux Ibiidé. Si l'on se bornait à dire que son premier mouvement est de consentir au bien qu'on lui propose, on dirait vrai, et, au lieu de la décrier-, l'on ferait son éloge. Mais, pour jeter sur ello un ridicule ([ui satisfasse la haine qu'oir lui porte, il faut ajouter qu'elle suit aveuglément ses premières im[)ressions. Avant que de mimlrer la fausseté de ce reproche, jo demande à ceux que je réfute si une dispusilion contraire à celle ([u'on reconnaît dans la dévolion, leur paraît plus conforme aux véritables règles du gouvernement. Trouveraient-ils plus convenable qu'un limumo en place erlt une opposition décidée pour toutes sortes de bonnes œuvres, que sa pi'emière pensée fill de les contredire, que ses premières démarches fussent pour les cornballrc, et qu'il ne lîl céder sa répuu,nance à les ap|>rouver, qu'à une nécessité rndispensable ou à une utilité qui approche de la nécessité? Combieir de fautes capitales une telle disposition ferait-elle commettre dans le gouvernement! Que de fruits précieux étoutfés dans leurs germes 1 Que de sources abondantes détournées ou taries 1 El, pour [larler sans ligure, que de projets lejelés,

(26) Vharhœe cœce, munda prius quod intui est calais et parvpsidis, ul fuit id quod defuris eal mwiidu,n. [Munit, .\xiii, m.)

4ftsi lAlU M. riIKOl.. ASCKT. - I>tV0TI0.1 RECONtllIKE AVEC LESPRIT.

ni L-lii salulains ù In ruligiuii it h

lj SOI K-li» I

Je »ais iiu'ini ini' n'ponilrn (iiii- rcs lioiiMus <i»uvros, iliitit jo iléi'liiro ït\ |ieili', no mcViliiil (i«s liiiit de n-grcls, ((Uf lii ili^volmM s'altiicliu avec trop d'uxcès h du imieillcs luiivies, iut-|irisaljlcâ aux >'uux do la ruisuii, i-t (|ue cet altaihuiiiuiit c.it unu des plus lurtes pruuvt^s quo la dévoliuii nu suit 'pas gnuvfiiier. Mais cVsl do t|Uin j(! ino plains qu'un jugo do l'uliiilti do ces œuvres par d'aulrcs principes cpic par ((îux de la reli- Kioii ; connue si (nul içouverneiniinl ne dotait pas se rap|iiirler à Dieu île qui toute puissance émane ^27) et iju'il tili permis à un hoiunio qui tient sa place do regarder cuiuiue inutile ou coinine susiôcl ce qui tend au soutien et h raccroissemeiit de son culte. De plus on n'attaque pas moins par le mépris qu'où allecto pour ces bonnes œuvres, les intérêts de la société que ceux de la religion. Car ce que l'on ne prenait quo pour un bien spirituel, so trouve en môme leuips un avaniaj^e lemporel ; et, quand la dévotion n'aurait |)0ur en juger ainsi, que le sentiment des plus liabiles politn|ues et des meilleures tètes qui aient jiouverné, eUe pourrait se consoler de u'élre pas d'accord a>i'c les prétendus sages de notre temps.

iMais est-il vrai que la dév(jtion embrasse si précipitamment les bonnes œuvres qu'on lui pro|>ose '? Celle |)ré(ii)ilation déM.eiilirail ses propres maximes ; car, si dans sa conduite personnelle, la dévotion examine nttentiveuient les voies qu'elle doit suivre, parce (ju'il en est qui paraissent droites, et qui conduisent néanmoins à la mort [-IS], h plus lorte raison dans le gouvernement public doit-elle distinguer le bien réel de celui qui n'est qu'a[)pareiii; le bien solide et dulable, de celui qui n'a aucune consislauce ; le bien qui l'est en toutes manières, de celui qui ne peut être accom[)li par des moyens juites ; le bien qui ne doit pas entraîner de plus grands maux ou picjudicier à de plus granus biens, de celui qui est joint à ces inconvénients. La dévotion ()eul-elle se dispenser d'un examen qui est un de ses devoirs les plus essentiels '? Et, après l'avoir lait, peut-elle, sans cesser d'être ce ([u'clle est, se livrer à des œuvres belles par les deliors, mais vicieuses ou du moins équivoques dans le fond? On n'a donc rien à craindre de son zèle pour les bonnes œuvres; et, jiourvu qu'on ne tasse pas consister la sagesse du gouvernement à éteindre l'esprit, à mépriser les prophéties, elle consentira volontiers à éprouver toutes ctioses, et à n'admettre que ce qui est véritablement bon (29]. Qu'on ,ue dise plus après cela que la dévotion a une si parlaite contiance dans le secours du Tout-1'uissant, qu'elle dédaigne l'usage de la prudence humaine. J'ai uéjà combattu ce préjugé au sujet de l'éloquence. La ;levoliou eujploie celle-ci dans ses dis-

cours , (piuhpi elle no i> appun- quo sur la grdcc divim-, qui éclaire inlérieuremiiil les f»prits ft qui louche les cœurs, parce que rélO(|uunci', pleine de l'orcu et d'onction, e>t un des moyens liiimains dont la grâce se sert II' plus cIlicaci-miMil |)0ur persuader lis vérités cliiélieniies. De; même il y a des moyens naturels dont Dieu. a voulu luire déjiciidre dans le cours ordinaire do sa picjvidence lu succès et l'utilité du gouvernement. Les ifijeli^r, ce serait ti.-nter Dieu, et lui diMiiander sans néiessité des luiracles. Ce serait se rendre coupable de tous les maux dont cette présomption, dijà si criminelle, serait int'ailliblement suivie. Ainsi lu dévotion n'a garde do condainiier la priidcnico qui lui découvre les moyens ipi'elle doit mettre en œuvre pour accomplir ses desseins; mais elle perfectionne cette prudence en lui ap|irenant à se reposer, non sur elle-même, mais sur l'arbitre souverain de nos destinées, et en la délivranl de ces craintes et de ces inquiétudes que la laison et le courage [leuvent concentrer dans le cœur, mais (jue la conlianco cliiétienno peut seule en Ijannir.

On n'ignore pas que Dieu a suscité fjuelquelois dans des temps d'illiciles des hommes extraordinaires, qui, |iour la réi'ormation des abus et pour le rétablissement du bon ordre, ont formé de grandes. enlrepiises contre les règles communes de la prudei ce, et les ont heureusement exécutées, ilais ces exemples ne prouvent pas que la dévotion soit ennemie île la piudence. Car, (iremièremeut , ces conduites extraordinaires ont réussi, et, à parler exactement , elles étaient lrès-[)iudeiites ; car Dieu, qui les avait ins|)irées , en facilitait le succès. D n'est rien de plus judicieux que d'agir sous une telle garantie, et l'on (leut sans im[)rudence négliger les mojens ordinaires, lorsqu'on a lieu de compter sur de plus puissantes ressources. Sans recourir môme à une protection [laiticulièie du ciel, il est arrivé plus d'une fois (jue des génies su(-érieurs , à la lête du gouvernement, ont quitté les chemins battus pour piendre des routes plus abrégées et plus sûres. En second lieu, la dévotion admire ces exein|iles, mais ne se Halte pas de puuvoir les allBiUdre; et, sans mettre des bornes à la puissance de Dieu qui renouvelle quand il veut les mêmes prodiges, elle n'ose dans le gouvernement se départir des règles que dicle la prudence.

'l'elle est l'alliance de la dévotion avec la justesse et l'étendue de l'esprit, qui sont la première partie du gouvernement. Nous avons marqué pour la seconde le discernement des hommes. En elle'i, quiconque a une autonlé principale, a des places subordonnées à rem|)lir. Il a auprès de lui des ])ersonnes qu'il a|)plique à diil'érents emplois, ou dont il demande les conseils. Lnlin

(27) i\'on esl polesias n'isi a Deo. (llom. siii, I.) (29) Spiritum uoli'.e exstmijuere, proplietias nolitg

(i&) Lit via quœ vuielur homiiii jusla, et iwttsiimu spenieie, omnia auiem probule, qiioé Uunum ai Itij'usdeducinu ad muriem. {l'roverb. xiv, i"2.) m;''-'- (' ï"'i«»s. v, 19, 20, 21.)

OEcvRKS COMPL. BE LEfUASC DE POMPIGNAS. !L IG

il est obligé ao traiter avec des lioninies do tout étal et de toute condition, p;ir les rn|i- |)orts que le gouvernement qu'il exerce lui donne avec eux. Trois ohjels où le discerliemenl des hommes est d'une ubsolue nécessité.

Un supérieur doit connaître, pour remplir dignement les filaces dont il a la dis- |)Osition, les talents, le caraclèro, les vertus et les défauts de tous les sujets sur lesquels il peut jeter les yeux. Celte connaissance le dirigera dans ses choix, et sans elle il se trompera souvent en une matière où les erreurs sont de la dernière conséquence. Ici, un esprit doux et pacifique convient davanlage; 15, il faut au contraire un zèle plus ardent et plus actif. La science et le don de la parole sont plus nécessaires en cerlaiiu's places, en d'aulrts le jugement et la prudiaice. Jamais le vice, surtout s'il est scandaleux, et même quand il ne le serait pas, ne doit être placé. On verra bientôt que celte lègle est vraie sans oxc(;ption dans le gouvernement ecclésiastique; et pour ce qui l'sl du séculier, ce n'est pas ici le lieu do marquer les restrictions qu'elle peut souffrir. Il est cependatit des circonstances où une moindre vertu peut et doit être préférée. Est-ce une chose facile que ,d'ajiercevoir et de démêler toutes ces nuances ijiii distinguent les hommes enire eux, car je ne parle point des qualités extérieures, tomme la naissance, les biens, le crédit, qui méritent qiielquelbis l'attention d'un ^ullérieur? 11 n'a pas besoin de beaucoup de pénétration pour savoir à quoi s'en tenir sur ces qualités; mais pour ne pas se méprendre sur celles de l'esprit et du cœur, les plus intéressantes de toutes, combien ses regards doivent-ils être [lerçanls?

Quelle doit être aussi sa sagacité dans le choix des personnes qui l'aiiprochent, dans les. ministères qu'il leur confie, dans l'usage qu'il fait de leurs conseils? Il n'est pas possible qu'un su[)érieur fasse tout par luimême; et quand il le pourrait, il semble convenable qu'il renvoie les moindres détails à des hommes dignes de sa confiance. Un fardeau partagé est moins accablant, et la besogne, conime on [larle aujourd'hui, doit être mieux faite par plusieurs ouvriers cjue |iar un seul. De plus, il y a nécessaiieluent autour d'un homme en place dos emplois subalternes qu'il est important de remplir par des sujets capables d'en faire les fonctions. Tout cela demande qu'un supérieur se connaisse parfaitement en hommes, qu'il lise, autant (ju'un mortel peut le faire, jusque dans les cœurs, pour s'assurer d'un attachement solide pour sa personne, d'uiie probité à l'épreuve des tenlalions les [ilus délicates, d'une conduite qui ne fasse tort ni à lui ni à son gouvernement, li doit être instruit du caractère et des talents de ceux qui travaillent imméuiatemenl sous ses ordres, pour juger du lond qu'il peut faire sur le compte qu'ils

(50) Eslole... iimiilices licul culitmbœ. [Muiili. x.

gnum cœtorum. (Huilli xviii, 5.) — Mutilia pan'uli enute. (I fur. xiv, H).)

lui rendent et sur les avis qu'ils lui donnent, f)our les employer chacun dans le genre qui lui est propre; rien n'étant plus dangereux que de tianspnrter les hommes hors de leur jilace naturelle.

Enfin le gouvernement donne des rapports nécessaires avec des [lersonnes de tout élal et do toute condition. Quand on se rend inaccessible et qu'on ne- voit que par les yeux d'aulrui, qu'on n'entend que par des oreilles étrangères, qu'on ne parle que par une bouche empruntée, on s'expose à l'inconvénient d'ignorer beaucoup de clioscs qu'il faudrait savoir, d'en croire d'autres qui ne sont pas vérilables, d'en dire qu'on ne voudrait ou qu'on ne devrait pas; et au lieu du respect et de la crainte, on no s'attire que de la haine et du mépris. Traiter avec les hommes dans une place . supérieure, c'est recevoir leurs plaintes, ré|iondre à leurs demandes, louer ceux-ci, réprimander ceux-là, exhorter les uns, disciiier dos affaires avec les autres, remplir les devoirs de la société, comme il convient à la dignité de cette place. Ces détails qu , pris séparément, paraissent peu considérables, sont tous ensemble d'une importance extrême dans le gouvernement; et il n'est pas douteux que l'homme public chargé do ces détails ne s'en acquitte mal, s'il n'a pas une connaissance générale des mœurs et des usages des hommes, des ressorts qui les remuent, des passions qui les agitent, des vices qui dominent parmi eux, et si en particulier il n'étudie pas et ne sait point discerner le génie elles inclinations de ceux qui s'adressent à lui.

Je crois déjà entendre mes adversaires s'écrier que de toutes les parties du gouvernement, celle dont je viens do parler esl la plus incompatible avec la dévotion. Comuaiil aurait -elle le discernemenl des hommes, elle qui est également incapable déjuger sainement de leurs vertus et do leurs défauts, soit qu'on l'envisage dans son élal le jilus [larfait, soit qu'on la prenne telle qu'on la trouve dans un grand nombre de dévots? Dans ce second étal, rien de |ilus défiant et de jilus soupçonneux que la dévotion, rien de plus docile ù la voix delà méJisance et de la calomnie, rien de plus obsliiiédans les |irévenlions une fois conçues. Esl-ce ainsi qu'on connaît les liommcs? Et quel est le fruit de celte étrange méthode, si ce n'est d'accréditer l'infilme délation , d'écarler ou d'opprimer le mérite? Dans son état le plus parfait, la dévotion, conformément au précepte de l'Evangile, juge timj(jurs favorablement do son prochain.

Elle ne fouille pas dans son cœur pour y découvrir des intentions perverses ei pour reconnaître la source cachée des dél'auis qui paraissent au dehors. Elle excuse ce qu'elle ne peut ni désavouer ni dissim..ler. Ajoutons que la dévotioii , jalouse do renfance cl de la simplicité (lue Jésus - Christ et l'apôlre saint Paul (30) lui recom- 10.) — iVisi efficinmiiii sicut farviili, non inlrubi'.ii m

l'V'U \l. IIIFOI. ASCET. - l>I Vil

nwinilenl, ignore ol vcul ignorrr (oui lo iiinl dont \'3i luitiiiiu-s simt (-:i|iiilil(><, (in'i'lli! n'iotiiu loi h l<iiit eu (Hi'dii lui tlil, |iièlo h eiiiliinssor In définsc d'iiii siùU't.iI Ii,V|>oi-rile i]iii n su (oucia-r si\ i'(iui|iassiiiii, •> favorisi'i' le fi'iino tiu'i'lle iio .s(mi|ic;oiiiil' jaiiwis, ol h ri^jiniidri' sur uni' iiuiiuonce siniiiléo des soi'Dui's qui iio sont dus (|u'à la véritable («auvrolé. Dis^m'* Liilin nuo la parfaite dévotion est si l'-priso de la virlu, qu'elle ne deniande |i.is d'aulro qualité dans les hiunmcs. (luiconquo lui |iaiaît vuri:itMix ol)lifiit d'elle toutes les (;rai.es dont elle dispose, et jicul piùleniiri} aux plus hautes di^juitiVs, sans aucun des lalents nécessaires pour les renqilir.

Cet étal de la dévoliun où elle est représentée onibrageuse, aime des délateurs, inéiraidal)lo dans ses |iréju^ijs, n'est jias son état naturel. S'il est souvent arrivé que des dévols chargés d'un gouverncnient ont si mal réussi à connaître les lioniiues, ce n'est pas sur la dévotion, c'est sur la |>elilessi; de leur esprit (jue celle faute doit être rejelée. D'aulres personnes qui ne se piquaient pas do dévotion sont tombées dans la niôuie faule, avec cette ditrérence, que parmi celles- ci plusieurs ont péché par méchanceté plutôt que par ignoran c. Un espril faible, comme un dévot peul l'élre ou un cœur corronqiu, comme il no s'en trouve que trop sans la dévotion, se livre «isémenl à la déliancc. L'un veut connaître les hommes par un motif louable, pour récompenser la vertu, poui- punir ou pour éloigner le vice; et comme il ne distint^no pas le chemin (jue la véiilé dt)it tenir [xiur arriver jusqu'à lui, il la cherche |iar des détours obliques et dos conduits souterrains. Les faux rapports et les accusations téméraires lui tiennent lieu des solides recherches qu'il aurait |)u faire avec le discernement des hommes. Il aurait su alors avouer et réparer les erreurs inévitables dans le gouvernement le plus sage et lo plus éclairé. Mais la petitesse ii'eS|)rit est inséparable de l'opiniâtreté; il ne peut croire (ju'on ait voulu ou qu'on ait (lu le tromper. L'autre au contraire ne veut connaître les hoinmes que pour faire du mal, ou pour se [)réseiver de celui qu'il a lieu de craindre. Persuadé par le sentiment de sa proiire corruption, que tous les hommes sont méchants comme lui, il ne fait |)as ]ilus de cas des vils es[iioiis qui le servent, que des peisoinies qui lui sont dénoncées. Il croit néaniuoiiis les dénonciateurs, el|>ar la maligiiiié naturelle de son caractère et par la détiance que ses remords lui inspirent. Des préventions conçues dans le sein du crime, sont encore plus incuialiles que. celles i\m sont nées dans un esprit faible; et ce ileau du gouvernement est mille fois plus redoutable sous un homme esclave d(! ses passions que sous celui dont les vues sont droites, quoique ses lumières soient bornées.

Si quclipie excès pouvait convenir à la

llDN IlErONriLIEK AVEC LT.Sri\,r. 4'J«

véritable dévotion, co serait sans doulo celui que l'on doiuie iiour son état le \i\ui parfait. IClle a plus (l'inclination pour une chariiable rréiliilili' qui» pour des jugements sinislns et d'injustes >ou[)çi)ns; mais elle n'est pas si foih-ment crédule rpi'on voudrait nous lu persuader, el les fausses idées qu'iMi se forme là-dessus viennent uniquement de co que l'on confond les seniimenls de la charité chrétienne avec le langage et la conduite qu'elle suggère. Ses seiitimenls sont les inômss dans lous les liommes; mais elle agit, elle parle dans un supérieur autrement que d.ins un pariiciiliir. t^elui-ci ne répond ijuc de lui-même, et l'atliiition (pi'il doit fi ses propres (iélauls le dispense <]e reiiiarfpiir les vices du prochain. Le supérieur, oblige de veiller sur ceux dmit il iloit rendre compte, n'omet aucune |irécaulion raisonnable jiour connaftie, en mal comme en bien, les hommes dont la connaissance est utile ou nécessaire à son gouvernement. Il ne sera {ms disposé à les croire mauvais avant rpje du les connaître. Car rien n'est plus léméraire ni plus injurieux à l'Iiumanilé, que cette disposilio'i, dont quelques personnes s'appl.iiidissent, s'estimant fort habiles jiarcu (jii'elles commencent par juger désavantageusement de tout homme inconnu , et n'exceptent que le petit nombre dont la probité leur paraît incontestable, de la condamnation générale qu'elles prononcent contre tons les hommes. Il n'y a dans celle manière de penser, ni beaucoup de noblesse, on le voit aisément, ni même beaucoup d'habileté. Faut-il être fort habile poui' d.;ciiler d'abord que lous les hommes sont faux, iiiti;ressés, ambitieux, et pour distribuer ensuite |>ar caprice, ou par des motifs suspects, quelques éloges particuliers, souvent aussi mal Ibndés que la première décision qui condamne l'humanité ? Combien sont plus sages et plus avantageux au gouvernement, les sentiments (]ue la chanté forme dans le cœur d'un homme public 1 II présume le bien de chacun de ceux qui' ne connaît pas, quoiiiu'instruit en général des ravages que la cupidité fait parmi les hommes. Cette présomption dure juscpi'à ce que des doiites légitimes ralfaibli>senl, et que des preuves certaines la détruisent; car elle ne doit pas l'empêcher de prêter l'oreille aux discours qu'on lui tient, et d'en, peser la solidité, d'aller, s'il est possible, à la source des bruits répandus dans le public, et de s'assurer lie leur vén'té, d'examiner par lui-même les discours, les actions, le maintien de ceux qui l'approchent, et de former sur ces indices de prudentes conjectures. Tiiute autre conduite sérail une négligence blâmable dans unhoiume public, reiiovable à tous, et par conséquent obligé de connaître les bons pour les défendre ou les récompenser, les méehauis pour les corriger ou les réprimer.

Jl n'est donc pas si difllcile de concilier la charité chrétienne avec le discernement

nrUVRF.S COMPLETES DE LEFUANC DE POMriG?«AN.

tios liorames. En les aimanl| sincèrement, elle découvrira, si elle est chargée de les gouverner, ce ()ui manque à leurs verlus, elle apercevra leurs vices, elle s'informera des faits dont on les accuse et réglera ses démarches sur les connaissances qu'elle aura acquises; elle saura se tenir en garde contre rimposlure , et sa sinifilicilé ne dégénérera pas en imbécillité. La lecture, l'instruction, et surlout l'exi^érience, apprennent aux personnes les plus innocentes qu'il y a dans le monde bien des gens qui ne leur ressemblent pas. C'en est assez. Sans formel aucun soupçon particulier, pour ne pas ajouter foi indifféremment à tous les discours, et pour ne pas compter sur toutes les apparences. Lorsque la dévotion est isolée, elle se précautionne moins contre les pièges qu'on peut lui tendre, et pourvu que les services qu'on lui demande ne puissent causer aucun préjudice, elle consent à être la dupe d'un cœur trop tendre et trop générfux. Mais quand elle est dans ^un rang où des mécom|ites de cette espèce (leuvenl avoir des suites sérieuses, où il serait dangeieux pour elle et pour le public (le protéger un scélérat, de eombleC de ses laveurs des sujets qui no les méritent pas, d'épuiser ses libéialités, aux dépens de la véritable indigence, sur le libertinage et l'oisiveté , elle croit devoir être plus déliante et plus réservée.

De môme elle suivrait avec plus de liberté dans une condition privée sou goût pour les personnes vertueuses : contente de trouver en elles de quoi s'instruire et s'édifier, elle ne chercherait rien de plus. Mais quaiul elle est dispensatrice des emplois d'où le bonheur des honiii'.es et l'ordre de la société dépendent, elle comprend <iue la vertu seule est insuilisante pour exercer ces emplois. Elle ne {)lacera pas à la tête des armées, ni dans les tribunaux de la justice, un liomme pieux qui ne sait pas la guerre el ignore la juris|)rudence. Elle n'élaldira jias même pasteur des âmes celui dont la vie exemjilaire peut leur être utile, mois dont l'ignorance et les travers peuvent leur être beaucoup plus nuisibles.

Si la dévotion n'a rien d'incompatible avec le discerneinenl des hommes, on peut dire qu'elle facilite l'usage de ce précieux talent. Qu'est-ce qui aveugle quelquefois dans cette matière les supérieurs les plus <5claiiés? Qui les empêche de reconnaître et de couronner- le mérite? Qui les rend prodigues de leurs grâces pour de médiocres et mêmes d'indignes sujets? Qui les détermine en certaines occasions contre le bon aroit et en laveur de l'injuslice? Des fiassions qu'ils i.e savent ni vaincre ni modérer, des iiaines qui ferment leurs yeux à tout ce qu'il y a d'estimable dans un ennemi, grossissent ses défauts léels et lui en prélent d'imaginaires; une piésouiplion qui est trop occupée d'elle-môiue pour étudier el pour bien connaître un mérite étranger, ou qui, pleine de contiance en ses propres luuuèiei, se trompe d'autanl plus aisément

(pi'elle se croit infaillible dans les juuenienls i|u'elle porte des autres hommes; une viv.icilé qui prend tout d'un coup son' parti sur un premier exposé et sur de sou— doines rédexions, sans attemlre, pour agir, un plus long examen; des faiblesses encore plus honteuses qui couvrent la raison d'épaisses ténèbres. La dévotion exempte de ces défauts, peut exercer sans empêcliement el sans obstacle le talent de discerner les hommes. Elle en juge avec équité, parce qu'aucune [lassion ne préside à ses jugements. Quelque sujet de mécontentement (lu'on ait pu lui donner, elle remarque le mérite partout où il se trouve, et sacrifie, on le mettant eu place, ses répugnances personnelles à l'iniérôt du public. L'oi-giieil ne rabaisse pas à ses yeux les vertus el lus talents d'aulrui, et une trop haute idée de son discernement ne la fait pas tomber dans de's erreurs grossières. Elle sait airôier les saillies d'une humeur trop vive et trop bouillante, et quelque motif qu'on lui pré- Sente |ionr reuiraî:ier, elle ne su rend jamais, autant que ses lumières le lui permettent, qu'à la voix de ia raison. Pour a qui est des passions qui soumettent l'esprit h l'empire des sens, elle a pour elles une horreur si forte, qu'il n'est pas à craindre que ces passions coiroiiipent les jugements que la dévotion qui gouverne, doit porter sur les hommes.

L'esprit de gouvernement renferme, en troisième lieu, la connaissance des choses sur lesquelles roule le gouvernement qu'on exerce. Il ne me reste rien à dire sur cette connaissance, après ce quej^ai déjà dit sur l'espiit des belles-lettr-es et sur celui des sciences. On a vu qu'il n'est aucunes connaissances incompatibles avec la dévotion, et plus on les supposera utiles et nécessaires à la réjiublique, pins elles seront de son ressort.

S'il fallait en croire un préjugé répandu [lar l'ignorance, celte |iartie du gouvernement pouvait être supprimée. Car un savant, pour les ()etits esprits, est aussi peu capable de gouverner, qu'un dévot pour- les libertins. Ou renvoie celui-ci dans un séminaire ou dans un cloître; on relègue l'autre dans son cabinet. A quoi servent, dit-on, dans un homme pulilic des connaissances acquises par l'étude? Un jugement solide, avec l'usage du iin.nde et des all'aii-es, no sulfil-il pas pour le gouver-nement? Mais qui osera dire que la connaissance de l'Irislorre, du droit public, des lois civiles, de tout ce qui a été écrit sur l'art militaire, le commerce, la navigation, soit inutile dans le gouvernement temporel? Qu'on dise qu'à l'égard de quelques-unes do ces [larlies, l'expérierrce en apiirend plus que les livres, je l'avouerai. Mars il faudra du moins que l'on m'accorde que ces deux ressources, jointes ensemble, valent mieux qu'une seule, el que parmi les choses dont nous avons fait l'énumération, il en est de irèsiuléressantes pour- la république, qui ne peuvent èlie apprises sans le secours de la

I'J7 IMll. M TIIKOI.. ASr.KT. - DI-VOIION RECO.NCII.IKK AVEC LESI'UIT. 4'.«

It'cdii'u e( du l'tHtiilo. L'tii|i(^i'ii'ticu e!>t adiiii- rieur n'est piis un moyen jiil'.iillililn |>iiiir

r.ililti ponr ilévelupper di-s luluiilt e( (tour r(^jiniiilr«i hi co'ilii^ion du vici*. Ueiniinduii.s-

iiMiiiro lii lliéorio en |iiulii|uo ; mais, «c- lui omoie si lonl giMiverm.'inu'il, quel iinil

i'itiii|>»i^<iikt dit l'i^noranci' , l'Ile n'est «ulre soit, u'a l'fls d'uulres nmnt h craindie du

t hii->o (|ue riiabiludt) invélùrt^u du cowmut- ces passions (|uo lo lil)ci(inai{i.' a du Unit

liii les mômes fautes. temps exuiiséiîs, cl ipio l'imiiii'lé île nolru

(Juo *era-i-e ilonc du gouvernement spi- siùcio nu rouyil pas ik- ronsarrer. N'entrons

rituel? Kt quelle est l'alisuidilé do ce dis- pas dans lo détail di! ces nianv, et plions

cours, qu'un prélat no iloil ôlrn ni casiiiste, ceux qui voiidraii'iit en iloiiter, d'ouvrir et

ni lliL^ilu>;ien, ni canoniste, cpi'il n'a liesiiin délire les liisloues. Ite^ardera-t-on aus>i

nue de prudence pour .lonner des ordres, comme une clioso indillérenle au t;ouvi;riii!-

de l'ermelii pour les l'aire eitéculer, et que ment la condiiilo d'un supérieur qui se

s'il l'aut queiiiueriiis du savoir, il lui sullit (lermel fi lui-méMie ce qu'il condamne et ce

do lo trouver dans les li.iliiles guns qu'il qu'il doit punii' dans lesaiilies? Oui m; voit

consulte? Ceux (|ui pailoni ainsi ne regar- que c'est énerver lus lois, que de les enrreiii-

deiit sans doute i'épisiop.il ipie comme une dre parci- qu'ori est au-dessus des |)eines

niiii;istralure politique, ei dans colle idée (|u'elles inq)osenl? Les règlements les filus

ils se trompent encore; car les détails d'une salutaires sont ceux qui éprouveiil (jrdinai-

.semblaLde mai^istiature exigent bien dts remenl plus de contradictions. Ouel préloxto

ciiiinaissances dons Celui ipii gouverne en plus plausible jiour s'en alfrancliir, quo

cliel. Mais le gouvernement d'un diocèse l'exemple du su|iéricur (|ui ne les obscTVo

n'est |ias seulement une police extérieure. |)ûs!Onjuge avec raison qu'il les mépiiso.

I.e prélat est pastour, et [lasleur des ;1ur's La crainie est alors ruiiiijue moiit'qui fasse

beaucoup plus quo magislrat. Il doit iiis- obéir. Mais celle faible barrière ne résislo

Iruiro plus qu'ordonner, et ses ordres môiue pas longieiiqjsau ilébordomenlili' la Itceiice,

ont des rapports intimes avrc lo dogiiiii et et des abus autorisés par lus actions du lé-

avec la morale du cliris'ianisiue. li^iiorer gislaleur, triom[)lieiilaiséiucrU des lois qui

|irol'ondénieiU l'un et l'aulre, el dans les les proscrivent.

eiiseignemenls qu'on donne sur la toi, dans Je comprends co qu'il en doit coulera un

les règles de condiiile que l'on prescrit, dé- bomine ijui commande, pour s'assujetlir à

pendre d'un conseil qui n'est pas toujours ses propres ordonnances, tous les penchants

bien choisi, est-ce gouverner en évèqno? ducœiir léclament : indépendant des aulre<.

On sait ce que ré(»o:ulont les saints doc- il faut devenir esclave de soi-mèiue; il

leurs et les conciles ; mais en ne consullant faut être, par lesacrilice de ses godls, victiiiic

que la raison et les bienséances, le mondj des bienséances de son rang; il faut fermer

luéine décidera que non. l'oreille à la voix enclianleresse des tlalleurs;

C'est entrer dans les vues de In dévotion, il faut éviler d'autres pièges d'autant plus que do soutenir qu'il e>t impossible de gou- dangereux ipi'oii a plus de grandeur et verner sans la conn:iissanco des choses sur d'autorité. Mais c'est ce qui me persuade lesquelles roule le gouvernement qu'on que la dévotion , loin d'être un obstaexerce. La dévotion ne désire pas moins cleaugouvernemeiit, est un sei;oiirs au coules vertus propres à la (ilace qu'on occupe, traire pour en accomplir les plus indispenqualrième partie du gouvernement. sables devoirs. Beaucoup mieux que la rai-

Je ne parle point ici des vertus iiécessai- son, elle ca[itivo des penchants que la crainte

saires en général [lour le gouvernement, et le respect liamain ne peuvent subjuguer,

commel'équilé, le zèleda bien public, l'iiu- Elle seule peut enseigner quo c'esl être

manilé, la force, le désiniéresseiueiil, l'a- vérilableinenl libre nuede ne dépendre quo

mour du travail, elc. La dévotion n'est pas de la règle, et que le coininandement qui

ennemie de ces vertus, et ses censeurs ne parait si doux à la plupart des liommes, est

disconviendront point que dans cette [larlio de tous les états le moins llalteur pour l,i

elle se rapproche de l'esprit du gouverne- nature. Elle est le préservatif le plus saiu-

raenl. Les vertus sur lesquelles j'insiste, taire contre le poison de la tlallerie, et le

sont celles qui appartiennent proprement à rempart le plus inaccessible aux traits du

la dévotion, et dont la nécessité n'est pas vice séducteur. si universellement reconnue. Il semble que ces principes contestés ,

La dévotion exige dans un homme qui quoique sans fondement, à l'égard du gouverne, des mœurs iiréiirochables ; elle gouvernement séculier, ne devraient au lui défend d'autoriser par sa conduite les moins souH'rir aucune contestation h l'égard abus qu'il réprime par ses lois. Los liber- du gouvernement ecclésiastique. N'est-i' tins traitent de scrujiule frivole celle déli- pus évident que sans les mœurs, ce dercalesse de la dévotion. Laissons les parler nier gouvernement a un défaut essentiel en libertins, c'est-à-dire, en hommes qui que tous les talents do ros|irit ne peuvent connaissent aussi peu les règles du gouver- couvrir? Un homme vicieux à la lèle du nement (pie celles do la vertu. .Mais dfciuaii- gouvernement ecclésiastique, est inévitadons à toute persunne sensée qui aime l'or- blement méprisé. Le monde, tout corronqiu dre, et qui sait par quelles voies il se con- qu'il est, insulte à ses désordres, ils devienserve ou se détruit, si la dépravation des lient la malière des eiilreliens particuliers mœurs puliliques n'est pas un mal réel dans el des satires publniuos. Son nom ne peut le gouvei ni'mcnt, el si rexcni()lo du supé- plus Ôlre [irotéré , sans qu'on y joigne 1«

CCLVKES COMPLETKS DE LEFRAINC DE TOMPIGNAN.

récit vrai ou faux de quelqu'une de £cs avoutures; et l'idée qu'on s'est Ibrraée rie lui, donne du crédit aux plus s.îainialeuses rumeurs. Dans un déc-ri si général, aci;ordons-lui l'esprit le plus juste et le plus pénétrant, une prudence consoinniée, la scienc e même de son état, il sera toujours incapable d'un ministère dunl le premier elle plus inviolable engagemenl est de se faire respecter.

Mais, dira-t-OD, la probité, l'honneur, peut-être un reste de religion', le porteront à aimer dans les autres le bii'o (]u'il ne fait pas lui-même. Je veux qu'il suive dans le gouvernement d'autres maximes que dans sa conduite personnelle. 11 serait en elïet monstrueux qu'on employât ouvertemunt l'autorité la [>lus sainte à détruiie le bien et à établir le mal. Combien de fautes néanmoins ses passions ne lui feront-elles pas coniniellre dans le gouvernement ?("ombien (le giâi-es extorquées par de honteuses sollicilations, accordées par des motifs criminels, grâces dont les cifets sont d'introduire dans le sanctuaire des personnes qui devaient en êlie exclues, ou de contier des jiosles imiiorlants h des hommes dépourvus de méiilel Que de désordres imj;unis 1 Que d abus et de scandales injustement tolérés 1 On sent que des coups de vigueur seraient nécessaires; mais de funestes liaisons arrêtent la main qui devrait frajiper. C'est ainsi que ce supérieur ecclésiastique aime le bien, et que la sagesse de son gouvernement répure rirrégul;:rrté de ses mœurs. Quand il serait même possible que les faiblesses de Sun cœur ne lui lissent jamais ouldier les véritables règles du gouvernement, qua;id il aurait autant do zèle jiour l'ordre public, qu'il eir a peu pour- sa propre réfmmalioir , quel pourrait être le succès de ce zèle? Do que! front oseruil-il reprendre dans autrrri des vices moins criants que les siens? Comment ses corrections, s'rl osait en faire, sel'aieirt-elles reçrjes? Quel poids auraient ses instructions? Quelle docilité Ir-ouverait-il ilarrs ses inférieurs, porjr l'établissement d'urre exacte drscij.liire? Et ses exemples ne .>eraierrt-ils pas i>lus pernicieux, que ses discours, ses règlenrents et toutes les démarches de son ministère , ne (lourraient être utiles?

Tout cela est vrai, répondra-t-on, s'il ne giuile aucune mesure, s'il -brave lesjugenrenls du monde, s'il viole sairs jiudeur toutes les bienséances; mais si ses désoi- (ircs demeurent secrets, s'il en rougit du moins, et que l'orr s'aperçoive iiu'il i-especle la vertu dans le temps qu'il n'a pas le courage do la pratiquer, qui l'empêchera d'employer utilement les talents qu'il a pour gouverner?

D'abord on suppose, ce qui est moralement inr|)ossible, qu'un homme en place dérobe au public la connaissartce de sa co rduite. Trop de regards sont tixés sur lui , I)Our qu'il puisse les tromper tous. Peutêtre y réussira-t-il quelque le:irps ; mais biemôl la vérité i)erce. Uu seul témoin e:i

fait naître plusieurs, et le mystère une fois éventé devient une nouvelle générale. Au défaut de la conviction et de l'évidence , les coirjectures se multiplient , les soupçons se communiquent, et dans un état où la réputation est tout ensemble si fragile et si précieuse, il est presque égal d'être convaincu, ou d'être violemment soupçonné.

L'indignation et le mépris seront moindres, à la vérité, lorsqu'on le verra, tinoide et réservé dans le vice, en retrancher une partie du scandale, et tr-availler, après avoir perrbi l'estime, à s'attirer la compassion. Misér'able ressource pour un homme qui devrait être la terreur du crime, les délices de la vertu, un objet de vénération pour les bons et pour les méchants 1 L'obliendra-l-il même cette pitié qu'il souhaite de ceux qui connaissent toute i'élerrduo de ses devoirs , et l'horrible pr-ofanation dont il est coupable? El en se faisarrl plaiirdre de quelques personnes, liji rcstera-l-il assez de considération pourexercerson mirristère avec toute l'autorité dont il a besoin , avec tout le fruit qu'on pouvait attendre de ses talents?

C'est assez s'arrêter sur un [laradoxe insoutenable qui méritait à peine d'être réfrrté. Mais je vais plus loin , et je prétends que non-seulement la pureté des mœurs , mais la piété même, selon les idées dill'érenles qu'oir attache à ces deux termes, est une [lartre essentielle du gouveriieraeirt ecclésiastique. Je sortirais de mon sujet, si je répétais ici ce qu'on trouve dans tous les livres sur l'excellence et la sainteté du [iiinislère sacerdotal. Ce n'est pas un traité do morale qu'orr attend de moi. Je corrsidère en philosoplie et en ciloyeir res|)rit du gouvernement; et c'est sans m'éloigner de ce point de vue, que je compte la dévotion jiarmi les qualités qui composent l'esiirit du gouvernement ecclésiastique.

On entend par la dévotion ajoutée à celte pureté de mœurs dont nous avons parlé, des sentiments de religiorr plus vifs et plus touchants, une vertu animée [lar- des motifs plus purs, qui ne se borne ()as, dans le rang qu'elle occupe, à mériter l'estime du public par une conduite irrépréheirsible, mais qui veut servir Dieu par l'autorité rju'elle exerce, lui plaire, et mériter ses récompenses par l'usage qu'elle fait de celle autorité.

La dévotion ainsi définie entre- t-elle dan s res|)ritdu gouverne ment ecclésiastique? Pour s'en assurer, qu'on examine les détails de ce gouvernement. J'avoue que (larmi ces détails quelques-uns ont de quoi ilatter l'amour-propre. On est soutenu dans les grandes affaires et dans les occasions éclatantes par l'importance de l'objet, et par la réputation altacliée au succès. On niorrlo alor-s sur le théâtre, et l'on rappelle tout ce (pi'on a de génie et d'Iiabilelé pour nr(''riler l'applaudissement des spectateurs. Mais ces grandes alfaires, ces occasions éclatantes ne se présenlent (las toujours. Une partie du gouvernement ecclésiasti(jue consiste eu petits détails ennuyeux par leur uniformité, faiigants par leur multiplicité. Ceux qui

lAlU. M. TIIKUI. ASr.ET. - OEVOTIO.N flKCONClUEE AVEC LESI'UII'.

lot

c'iinaissonl ces dôliiil» com|irennonl ce t|ini |t< vitix iliif ; ils !>avrii( c<iuil)iiMi il fiiut du ziMc, ilit |ialieiice, d'ullaclii'iiu'til h ses Uo- \inrs, pour >u|>|ioi-lfi' ronstfiiniiiL-til di'S oc- ('ii|i;itions ([ui luuriiiuiitoiU le ccriis el l'ospiil, dus oecu|ifllioiis où riMoi|iH'iieo no iiiille \>ai, où réleiuluo et l'iSliJv.iiioii di« ru>|>rit iiu liouveiit imiiil di- iii!iliî'i-t< i|"> soit digne d'elles, où une science |iiotondo n'est giiùro d'usiigo, où un lironipt el i^lorieiii succès n'assaisonne (las les dégoûts.

On dira |)uul-'ùtru qu'un suit^rieur ecclésinslique dont les talents sont au-dessus de ces détails, peut s'en débarrasser. Mais en prenant ce parti extrême, on Irancliu lo tut'ud au lieu de lo résoudre; car que devient lo gouvernement ecclésiasliipie, si celui qui l'exerce en cliet" aliamio'inc onlièlenient tous ces détails ? Ouoiiiuo chncun d'eux n'ait rien en soi-même d'intéressant, il n'en est p;is ainsi de la suite el ilo la continuité de ces détails. C'est ce qui donne à un prélat une fiarfaile connaissance do Sun diocèse, c'est ce qui lui fait connaître les lieux cl les personnes qui les habitent, les besoins auxquels il faut pourvoir, les inconvénients qu'il faut prévenir. Cette connaissance acquise tous les jours l'.ar un travail dont l'utilité n'est pas d'abord sensible, l'éciaire et lo conduit sûrement dans les ntfaires importantes qui arrivent plus rarement. C'est aussi ce qui le fait connaître à ses inférieurs. Cn homme on place se montre tel (ju'il est dans les détails auxquels il n'apporte aucune préparation. On s'aperçoità la longue s'il a de l'humeur, on s'il est égal el toujours maître de lui-même; s'il est lier et hautain, ou niodesle etatfable; dur et austère, ou doux el bienfaisant; susceptible do préventions, ou incapable d'en recevoir, du moins d'en conserver; vrai el sincère, ou faux et dissimulé; sage ou indiscret dans ses discours, ami ou ennemi du bien. Les qualités estimables qu'on découvre on lui dans ces occa>ionsnon suspectes, lui font d'autant [ilus d'honneur, qu'elles paraissent couler de source, et lui échapper connue malgré lui. Les [lotits qui ont lo bonheur de s'approcher de sa (lersonne, et d'en être favorablement écoutés, réunissent leurs voix à celles des grands pour célébrer ses louanges. Tous l'aiment et le révèrent : pasteur tendre et vigilant, il trouve dans tout son troupeau une conîiance et une docilité inaltérables.

Quelle ditierence de langage el de senliroents, s'il devenait invisible, si les personnes dont il doit être par sa dignité lo tuteur et le père, ne pouvaient l'aborder, s'il refusait d'entrer dans les atfaires pour lesquelles ou a recours à lui, s'il ne voulait jias qu'on lui parlât, et qu'on l'instruisît de ce qui se |)asse dans son diocèse! Perpétuellement enfermé |iour vaquer a l'étude ou à la prière, il ferait condamner avec raison cet amour excessif el déplacé pour la solitude dans un homme qui n'est plus à lui.

Jaloux (lus pnVopliros do sou rang, it uniipiemunt occupé d'un-j fastueuse représentation, il n'en imposerait qu'à des os|irils laiiiloi.et htuif |iliiti^t i|no paaltur (•H), il pourrait avoir de l'encens, mais il n'aurait ni riiommago des cn-iirs, ni le tribut d'estime (|ui n'est dû (|u'au mérite réel.

(^nnvenons donc (ju'un supérieur ecclésiastique peut associer à ses travaux des homnies dont le mérite lui est connu, et (pie c'est surtout dans les détails ordinain-s • pi'il doit être soulagé jiar ses coopérateurs. Mais partager un fardeau, n'est pas s'en décharger cnlièremonl. On laisse faire ii d'autres ('0 qu'on no peut pas faire soi-même, ou ce (]ui consumerait des monionts destinés à de plus nobles occupations. L'on di.— tribno tellement le travail, que la portion qu'on se réserve est toujours la plus pénible comme la plus importante, et l'on retient encore sur celle (pi 'on conlie ù d'autres l'inspection dont un supérieur ne doit jamais se dessaisir. VoilA le véritable esprit du gouvernenicnl ecclésiastique, et c'est ce Cjui demande non-seulement (les talents et (ie la probité, mais une piété solide, pour surmonter les dégoûts d'un travail indispensable.

Comptera-t-on [lour rien les ennuis de l.i résidence, dans certains pays, et par rapport à ceux qui ont connu ce (<iii'on aitpeDe dans lo monde la bonne compagnie? Privés di) colle ressource, à laquelle il n'est que trofi commun de s'attacher avec excès, n'ont-ils pas besoin du secours do la religion pour se réduire à une société si dilférenie d;; celle qu'ils ont quittée, et qu'il ne tiendrait i]u'à eux de rejoindre avec d'autant plus d'agrément, que dans leur noiiveJ état ils y seraient reçus avec (ilus de distinct/on?

Quel est enfin l'objet du gouvernente')! ceclésiastique"? C'est en général la gloire do Dieu et le salut des àmis, et [xiur dire quelque chose de plus particulier, c'est l'intégrité de la foi; c'est dans le clergé une discipline qui en écarte les vices et l'ignorance; dans les communautés religieuses, l'observance des vœux monastiques, au deliors une jiarfaite séparation du monde, au dedans la paix cl l'union; dans tous les états, la cessation des scandales, la connaissance des vérités au moins capitales du christianisme, la pratique des bonnes œuvres ; c'est encore la célébration régulière du service divin, la décoration des temples et des autels, l'exécution des pieuses volontés des fondateurs, etc. Tous ces détails sont bien insipides pour quiconque n'a pas le goût de la dévotion ; et quand même par des motifs naturels, et pour mériter l'approliation des hommes, on voudrait s'y livrer tout entier, il est iui()0ssible qu'on ne s'éloignût souvent de l'institution primiti.ve du gouvernement ecclésiastique. La [liété, je l'ai déjà dit, destituée de (irudence et d'o savoir, désire le bien, et ne le connaît pas; mais la sagesse humaine toute seule us

(51) 0 i>RStor,et iUotum, der:!!n:iiiens gregcni. [Znchar. xi , 17.)

CKUVftES COMPLETES DE LEFRANC DE POMPIGNAN.

l'aime, m ne le connaît. La gloire de Dieu l'I le snliil des âraes sont des mots qu'elle prononce sans en comprendre la force, et sans en faire une juste application. Un citoyen perfide, ennemi secret de son prince et do .'a pairie, servira mal l'un et l'autre dans les emplois qu'il obtiendra. De même l'Eglise doit être mal gouvernée par ceux qui n'ont que de rindifl<5reuce pour ses in-

térêts les plus chers. La dévotion peut n'être qu'avantageuse aux autres gouvernements; elle est essentielle au gouvernement ecclésiastique, et l'une des louanges que la postérité donnera au règne sous lequel nous vivons, c'est d'avoir cherché avec une attention si marquée, pour remplir les premières aignilés de l'Eglise, des sujets recommandubles par leur piété.

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