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L'ESPRIT DES AFFAIRES

Si pour être propre aux aOTaires, il sulDsait d'avoir une connaissance exacte des ciioses dont on doit traiter^ la question que nous proposons serait liientôt décidée.

Comme la dévotion, par elle-même , ne donne ni ne suppose cette connaissance, elle n'empêche pas non plus de l'acquérir ou de la conserver. Un dévot peut entendre aussi parfaitement que tout autre les intérêts des cours, les (inances, le commerce, le droit public, les lois civiles; et jusque-là il est évident que l'esprit des affaires et la dévotion ne sont pas incompatibles.

Mais lorsqu'on prétend qu'un dévot ne peut être homme d'alfaiies, ce n'est pas précisément par le défaut de connaissances gulfisaules. Il faut môme convenir que l'intelligence et Thabilelé, quoique d'un grand poids dans le maniement des affaires, ne sont pas les seules fiarties nécessaires pour y réussir. On a vu des hommes avec des lumières et une éloquence peu communes échouer dans des entreprises heureusement conduites par d'autres personnes qui n'avaient pas les mêmes talents.

L'es[)rit des affaires est d'abord ce sens ■iroit et juste qui saisit le vrai et ne le perd jamais de vue, de quelque nuage qu'on cherche è l'envelopper. Je ne m'y arrêterai |)as après ce que j'ai dit dans la question nrécédente. La même justesse d'esprit que la dévotion est capable d'apporter dans le gouvernement, elle peut l'employer avec jilus d'avanlage et de facilité dans le maniement des atlaires. C'est également dans l'un et dans l'autre de ces deux genres un talent naturel que l'usage perfectionne, qui manque quelquefois aux dévots, plus souvent encore à ceux qui ne le sont pas, mais dont la |irivation ne prouve rien contre la dévotion.

Ce qu'on lui reproche particulièrement dans le sujet que nous traitons, c'est d'être incompatible avec cette dextérité qui est la principale paitie d'un homme daffiires. Si pour terminer les affaires, il ne fallait que mettre en évidence la justice et le bon droit, J'équilé pourrait suffire dans celles qui sont aisées, et dans les affaires plus épineuses, une parfaite connaissance des prétentions

respectives et de la matière contestée. Mais il est des affaires si embrouillées, que dans l'impossibilité d'y voirclair, la seule manière de les terminer est de prendre les tempéraments qui se rapprochent davantage de ce point de justice et de vérité qu'on ne peut découvrir avec certitude. C'est alors qu'on a besoin de cette dextérité qui forme, à proprement parler, l'esprit des affaires; car un esprit tro() raide et trop austère ne sait pas se plier à des tem|)éramenls : il veut que tout soit d'un seul côté, et c'est celui dont il épouse la cause. S'il consent enfin à quelque accommodement, c'est à des conditions accablantes pour son adversaire. On a beau lui représenter qu'il traite une affaire litigieuse, que les raisons qu'il fait valoir sont combattues par d'autres également fortes, que les plus longues contestaiions, loin de ramener la lumière, n'ont fait qu'augmenter les ténèbres, et qu'il faut partager à proportion de l'incertituile ce qui ne peut être ou entièrement accordé ou entièrement reiusé, il méprise d«s représentations si justes, résolu à tout perdre ou à tout gagner.

Ce défaut, qui est diamétralement opposé à l'esprit des affaires, n'est pas celui de la dévotion, telle au moins que je l'ai toujours supposée, c'est-à-dire, fidèle à ses propres maximes. 11 ne faut que jeter les yeux sur les caractères que saint Paul (32) donne à la charité chrétienne. On verra qu'elle n'est attachée ni à ses intérêts personnels, ni à ses sentiments particuliers; que pour ce qui la concerne elle-même, elle est [ilutôt prête à relAclicr une partie de ses droits, qu'à exiger avec tropde vivacité ce qui ne lui est jias incontestablement acquis ; et que dans les affaires qui lui sont étrangères, elle ne prétend pas dominer sur les esprits, ou rendre par son opiniâtreté les divisions immortelles. Douce et modeste, elle travaille au contraire à réunir les cœurs et à concilier les différends. Ne trouve-t-elle pas, aiirès un examen impartial, des motifs qui puissent servir de fondement à une décision rigoureuse, ce serait alors une injustice que de juger ou de vouloir être jugé ainsi. Des tempéraments qui remplissent à l'égard de

(32) Chnrilas paliens est, benigna est. Oiarilas non gmvlalur, non agit perperam, non in(ln'.ur, non est

ainoiiiosa, non quœiit qnœ sua sunt, non nnlatur, cW. (/ Coi. xim.)

lART. VI. TIIKOL AStXT. — DEVOTION KKC.ONCILIEli AVEC LKSI'UIT.

loiitfS les parties iiiléresséus rûtoiidiie du leurs (Ji'(iit« a|i|>arciits, sont seuls cutifitnnrs h VéiHiiié , vl la dtSvolioii su roiilrO'iir.'iit ollt'-iiit>iiio, si ello s'obsiinail à les rejeter.

Miiis il iiV'Sl poiiil (l'allaires où IV-spiit liant cl In ilexlérilL* soient plus nécessaires ot plus utiles ([lie celles où les grandes dillieultés naissent de la disposition de cent qui les truiloiit. On a liionttit ajipris nar l'usage des affaires, qu'elles sont ordinairement moins dilliciles en oiles-inômes, quo par les circonstances qu'on y inCle. Si elles ont été précédées par l'union ou par l'indiiïérenco, olles traînent h leur suite l'aigreur et môme la haine. La eonlrnriélé des intérêts refroidit d'abord des amis, ou indispose des (icrsonnes qui ne se connaissaient pas. Il échappe des paroles piijuanies qu'un ne manque jamais, ou par une uialignité secrète, ou par un allacliemont mal entendu, do redire à ceux qui devruieut les ignorer. Défigurées par d'intidèios rapporls, ou par une imagination éciiautrée, elles paraissent encore plus injurieuses. Si l'on se rencontre naturellement, ou si l'on se cherche pour s'éclaircir , la présence réveille l'animosilé, l'éclaircissement dégénère en querelle, et l'on se sépare plus brouillés qu'on ne l'était avant que de so voir. Les procédés suivent de près les discours. On ne se ménage plus, et l'on trouve dans les discussions qu'on a ensemble d' s occasions continuelles de se procurer des chagrins et des dégoûts réciproques.

Dans celte situation, une affaire simple en elle-même devient diflicile et souvent com()liquée. Le fond sur lequel la dispute a commencé n'est plus l'unique ou même le principal objtt, les incidents survenus defiuis la naissance de la contestation lui donnent une nouvelle face. Il arrive quelquefois que celui qui avait raison dans le lond, 5 eu dans la forme des torts a.'^sez graves pour rendre sa cause mauvaise, ou perdre du moins l'avantage qu'il avait sur son adversaire.

C'est eu vain qu'on se flatterait de finir une telle alTaire, en se bornant à l'étudier suivant les principes de la justice, el en faisant seulement connaître de quel côté se trouve le bon droit, ou, s'il est partagé, en quoi chacune des parties intéressées doit rem[)orler, en quoi elle doit succomber. Ce n'est là que la moindre partie du travail que cette allaire demande. 11 faut la suivre depuis ses premiers commencements jusqu'au point où elle est enfin parvenue. C'est de ce point qu'il faut nécessairement partir; car inutilement voudVait-on la remettre dans l'état où elle n'est plus. Inutilement voudrait-on tenter l'impossible, en dépouillant les hommes de toutes les passio.is qui retardent la conclusion des affaires. On doit les supposer jaloux de leur honneur, qu'ils mettent souvent où il n'est pas, attachés à leurs intérêts, capables de haine et de ressentiment, et c'est sur ce pied là qu'on doit traiter l'affaire qu'on veut terminer. Si les personnes qu'elle iutéresie eussent été

exemples du ces défaut*), cette affaire no filt pas devenue aussi épineuse que nous la supposons. Quand on rencontre di'S ru-uis droits, des esjirils paisibles, di;s âmi-s éU;vées au-dessus des senliincnts vulgaires, on termine avec moins do peim,' leurs affaires, (|ui n'ont d'autres dillicullés que cdles (jui sont inséparables do la matière. .Mais nous ne parlons poinl ici de ces [lersonnes dont le nombre n'est pcs grand dans l« monde. Les dillicultés dont il s'agit, indi- (jnent d'autres dis|iosilioiis dans ceux qui les ont fait naître, et quelque imparfaites, (juelqut! vicieuses même que soient leurs dispositions, il faut y avoir égard, si l'on veut traiter avec succès l'affaire qui les divise.

Que ne doit-on pas attendre de la dévotion, dans le maniement des affaires do cette espèce? Faut-il une patience infinie pour recevoir les [ilaintes et les accusations mutuelles, pour soutenir la réjjélition ennuyeuse des mêmes discouis et des mêmes raisonnements, pour essuyer l'iuimeur inégale, brusque et emportée des personnes dont on traite les affaires, pour supporter d'autres défauts [iliis rebutants encore » l'obstination, la cupidité, la mauvaise loi, la dévotion aura celte patience, et l'on peul même dire (jue sans elle il est rare el bien diflicile de la conserver jusqu'au bout. Car parmi les défauts dont les hommes sont remplis, ils ont surtout celui de ne pouvoir tolérer dans autrui leurs projires déf.'uts. Vn avare est le premier à condamner l'avarice d'un homme qui en a peut-être moins que lui. Un ambitieux taxe d'injustice et de loiie l'ambition de son rival. Deux caractères ailiers et impérieux, deux génies inquiets el turbulents, sont insuiiportables l'un à l'autre, et comme c'est en traitant des affaires, que ces défauts sont plus sensibles, c'est alors qu'ils sont plus choquants. Un homme d'une vertu médiocre, el à plus forte raison celui qui n'est pas animé par des vues chrétiennes, se lasse bientôt d'une discussion où il n'aperçoit dans les (larties intéressées ni raison, ni justice, ni sincérité. Jl regarde comme un temps perdu celui qu'il emploie à l'examen d'une affaire dont i! désespère de voir la lin, et quand il se flatterait de la terminer, les personnes qui contestent entre elles ne lui paraissent pas dignes de ses soins.

Mais [ilus la parfaite dévotion sait se préserver des faiblesses humaines, plus elle est capable de les supporter. Elle connaît le limon dont les hommes sont pétris, et loin d'être éloimce des vices qu'elle remarque en eux, elle admire au contraire comment au milieu de tant de pièges, avec un si prodigieux penchant |)our le mal, la corruption n'est pas encore plus grande, ni plus générale. Sa patience, soutenue de ces sages pensées, résiste aux jilus longues et aux plus fortes épreuves. Elle est en étal de traiter avec des hommes, quelque déraisonnables, Kjuelque difficiles, quelque violenls, quelque injustes qu'ils puissent être. Il faut

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même que leur opiniâtreté soil invincible, et leurs diîTérends sans espoir de conciliation, si elle ne triomphe pas enfin des (iiistac'es qu'on lui oppose. Sa charité la rend* ingénieuse à trouver des expédients pour adoucir des cœurs ulcérés, pour satisfaire toutes les parties, ou du moins pour obtenir en leur laveur ce qu'il est possible (le leur procurer. Elle ne regrette pas le temfis qu'elle a emfdoyé en de si pénibles et de si l'at'ig'ntes discussions ; trop heureuse de réiahlir à ce prix la paix et la justice parmi des hommes dont les vices, plus dignes de sa compassion que de sa colère, ne lui font pas oublier rorijJ,ino et la destination.

C'est dans net esprit que la dévotion iraile, non-seulement les atfaires dont elle peut être l'arbitre, mais les siennes propres, et celles qu'elle est chargée de négocier. A l'égard des premières, quelle voie plus prompte et plus facile pour les terminer, que le délaclieraent enseigné par l'Evangilel Le mien et le lien, ces froides paroles, selon saint Chrysostome (33), mais qui ont allumé dans le monde tant d'incendies, éternisent les contestations qu'elles font naître. On ne demande, dit-on, que ce qui est à soi, et sous ce spécieux | rétexte, on ne veut rien relâcher de ses prétentions. Tous parlent le même langage, et tous concourent également par cette dis|)osition îi prolonger une atiaiie qui rje peut ordinairement être finie que par des cessions réciproques. On ne s'aperçoit pas en parlant et en agissant ainsi, que la [ilupartdes injustices ont leur source dans cet attachement invincible pour ses intérêts, et dans la prévention où l'on tist h l'égard de sa propre cause. 11 est moins de personnes qui volontairement et avec connaissance attentent sur les biens et sur les droits d'autrui, qu'il ne s'en trouve d'aveuglées par leur cupidité. Dans cet aveuglement, elles se persuadent que toutes leurs prétentions sont justes, et qu'on leur dispute mal 5 propos ce qui leur est légitimement acquis. Plusieurs néanmoins se trompent, et (le celte erreur naissent des injustices, dont le jiréservatif ou le remède est une disposition toute contraire à celle que nous venons de marquer, il faut, conformément au précepte de l'Kvangile, se dégager de cette forte jiassion pour des biens frivoles et (lérissables. Détaché de ce qu'on possède, on n'étendra pas ses désirs à ce qu'on ne (ioil pas avoir. Si, par une méprise pardonn.iLle, on demande ou l'on retient, sans le vouloir, ce qui appartient à autrui, on se laisse aisément détrorai>er; et dans le eus du doute, on n'a pas de peine à comprendre qu'il est de la justice, comme de la charité, de céder une partie (le ses jirétentions. Un chrétien pénétré des maximes de sa religi(-in est véritublement un homme liant, et il faut être souverainement injuste, pour nu (las conclure avec lui les atlaires les plus importantes.

Il est sur celte matière une difTicullé plus grande par la conduite de quelques gens de bien, qu'elle ne devrait l'être en ellemême. On demande comment la dévotion peut sacrifier les droits qu'elle croit avoir, lorsqu'elle n'en a que l'usufruit et non la propriété. C'est sur ce principe qu'on a vu et qu'on voit encore tous les jours des personnes, d'ailleurs très-désintéressées, soutenir avec la dernière chaleur les intérêts d'un bénéfice, on les droits d'une place. Je respecte leurs motifs, et je n'ai garde de blâmer sans distinction les démarches que ces motifs inspirent. Elles sont nécessaires jusqu'à un certain point, et j'avoue qu'on doit avoir plus de zèle et d'attention pour conserver des biens dont on n'est que le dépositaire, que pour défciidie ceux dont on est !e maître absolu. Celte circonstance doit rendre un homme plus réservé dans le sacrifice de ses prétentions. Mais qu'elle l'oblige à n'en céder jamais aucune, qu'elle lui im[)ose la nécessité d'entreprendre et de suivre jusqu'à l'extrémité toutes les affaires oii il y a quelque espoir de réussir, sans égard au scandale et à l'aigreur inséparables de ceslopiniâtres poursuites, en un mot, quo sa qualité d'usufruitier lui défende de terruiner amiablement les discussions où elle l'engage, c'est ce qu'on ne me persuadera jamais, et ce que je ne puis regar(Jer comme conforme à l'esprit de la véritable dévotion.

Il est certain d'abord que l'ambition, l'orgueil et l'avarice, passions honteuses, si elles se montraient à découvert, aiment à se déguiser sous un masque qui cache leur difloruiilé. Kien de plus imposant que l'oliligation de veiller sur un dépijt qu'on veut transmettre à ses successeurs dans la même intégrité qu'on l'a reçu ou qu'on a dû !e recevoir. Avec quelle, éloquence la cupidité fait-elle valoir alors les motifs qui paraissent la justifier 1 Elle trahirait son honneur et sa conscience, elle violerait toutes les lois, si elle renonçait à ses prétentions. C'est à. regret qu'elle se voit forcée de troubler son repos et celui des autres. Elle voudrait qu'il lui fût permis de tout céder. Maison devoir rigoureux l'emporte sur son amour pour la paix, et c'est fiar vertu qu'elle combat avec tant d'acharnement, jiour s'assurer tout ce qui flatte ses désirs. Plus cette illusion est séduisante, plus la dévotion doit se précautionner contre elle. Elle doit toujours craindre les passions, mais surtout lorsqu'elles empruntent les traits de la vertu, et qu'elles intéressent la religion dans le succès de leurs coupables desseins. Que la dévotion, éclairée toutefois, agisse seule et sans le mélange de la cui)idité, les affaires de cette nature ne donneront plus les mômes embarras. Uniquement attachée à >la justice, et supérieure à tous les intérêts, qui olfusquenl les plus jjures lumières, elle souscrira, s'il le faut, à sa condamnation, ou si l'équité le demande, elle entrera sans peine dan» un plan raisonnable de conciliation,

(53) « Meiini et luum fi igiduiu illud verbum.

r.Un \l. IIIEOL. ASCET. - DICVOriON RECONCILILK AVEC I.ESI'niT.

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Do plus, on sufipnsniit une affniro li-ùsjiisie, In dévotion se iToiia-t-iIlt' obligée tlo l'oiilieproiiilre, s'il n'osl (|iif>>li'in i|uo de (|iu>l(|ues iivaiitfij;es i|ui ne |plM^Sl■lll élii? vvcinivrés t|in' par des l'unlusliilioiis préjuiliclnlili's h la cliarilô ot peu ùdiliaiiics pour le public? l.H i-rninle do co donhie itH.'Oiivi''nii'iil ne doil-i;llo pas arréicr les poursuites les plus légitimes? i.oii\ li'eiigager sa cons- (•ier)ce, eu laissant les tlioscs, pour év 1er «le si grands maux, datis l'i-lal uù on les a trouvées, esl-il rien au contraire de plus agréable à Dii'U ipie crtle modération V Je sais néanmoins (|u'il est certaines entreprises dont il n'est pas |)ermis de se dispenser, i|uelques suites ijuVIIes puissent avoir. C'est aux circonstances à décider de la nécessité de ces entreprises. iMais qui peut juger plus sainement de ces circonstances i|ue la dévotion"? Elle examine sans humeur, sans (larlialité, sans amour-propre, toutes les raisons d'agir, ou de rester dans l'inaclioi), et l'on peut être assuré que les démarches qu'elle fait après cet examen n'ont d'autre principe que l'amour de l'ordre el de la justice.

Pour ce qui est des ctïaires qu'on est chargé de négocier au nom d'autrui, il y a dans ces négociations deux écueils^ éviter. L'un est un excès de condescendance qui trahit les intérêts conliés au négociateur; l'autre est une hauteur et une ûpreté ijui révoltent ceux avec lesquels il négocie. La condescendance qui passe ses pouvoirs, est une prévarication punissable. La hauteur et râjireté gâtent les alTaires.et sans éire aussi criminelles que l'excès de condescendance, elles sont quelquefois également nuisibles aux intérêts que l'on soutient.

Le premier de ces deux écueils n'est pas ordinaire dans les négociations où l'on traite les atl'aires de ceux de qui l'on dépend. On a dans le manienient de ces alfuirès, des instructions dont tous les pleins (louvoirs ne permettent pas de s'écarler. Indépendamment de l'honneur et du devoii', le chdiiment suivrait de trop près Ja témérité do l'inlliièle négociateur, pour qu'on ait lieu d'appréhender qu'il ne se laisse séduire ; et cette séduction serait d'ailleurs inulil.e à ceux qui en auraient été les auteurs, puisque toute négociation désavouée tombe d'elle-même, et que les traités les plus solennels ont besoin de ratification. Mais il est d'autres affaires oîi cette séduction est j'ius dangereuse, et où l'on peut dire à la hontode riiumanilé, qu'elle n'est que trop commune. Ce sont les affaires cju'oii traite avec une espèce de dépendance, non de ceux au nom desquels on agit, mais de ceux avec lesquels ou négocie, où la crainte aussi bien que l'espérance est \i!ie raison do mollir, où le consentement qu'on donne est décisif, parce que ceux qu'on trahit, sont troj) faibles pour s'en relever, et ceux à qui on se livre assez puissants pour faire exécuter ce qu'on leur promet. Des circonstances si dé-

licalos exigent dan» le négociolour uni- fermeté inébranlable. Je sais quo la druituiu du cœur et la noblesse des sentiments peuvent sutlire pour ne pas coiumetliu une prévarication ipii couvre d'infamie, aux yeiix du monde, celui qui s'en rend coupable. .Mais il faut au moins convenir i|ue la dévotion s'accorde (larfaiteinenl avec cette termelé, qu'i'lle Seule, sans le secf>iirs des motifs naturels, peut l'inspirer, et (pie mieux (jue tous ces inolils elle suinioiilo les obstacles (jui détournent alors un négociateur de la route (jue son devoir lui trace.

Il est des |ieisonin,'S qui, susceptibles do frayeur par la laiblesse de leur caractère, cèdent facilement aux reproches et aux menaces. On les voit accepter les plus indécentes propositions, non parce qu'elles se laissent corrompre par l'appAt d'un vil intérêt, mais parce qu'une imagination alarmée leur représente comme le (dus grand de tous les maux les suites d'un refus coiwtamment soutenu. J'avoue qu'une médioi:re dévotion ne détruit pas celle timidité naturelle; mais l'indévolion est encore moins propre à la détruire, et des âmes de cette treni|ie, sans aucun sentiment de christianisme, succombent d'autant [ilus aisément aux attaques qu'on leur livre, ([u'outie leur faiblesse, elles sont plus accessibles à la corruption.

Ce n'est |)as à de si timides négociateurs que de iiareilles allaires doivent être confiées. Mais si .'"on l'eut attendre d'eux une force qu'ils n'ont pas naturellement, c'est surtout par le secours d'une éminente piété. Elle a fait atfronter la mort et les plus horribles supplices à des millions de martyrs que leur âge et leur sexe semblaient rendre incapables de ces héroïques etl'orts. Pourquoi ne ferait-elle pas mépriser des maux infiniment moindres, dans une cause qui sans être aussi sacrée que celle de la foi, exige le même courage? La dévotion aime mieux encourir la disgrâce de ceux qui dispensent les richesses et les dignités, souffrir même l'exil, le dépouillement de ses biens, la privation de tout ce qu'elle a déplus cher au monde, et jusqu'à la mort, s'il le faut, que de consentir à son l'ropre déshonneur, et d'abuser de la confiance qu'on lui a témoignée. C'est là une de ces occasions où l'orgueil, si odieux d'ailleurs à la piété, devient pour elle une vertu. Elle rougirait d'une bassesse, moins par ce que le monde pourrait en penser, quoiqu'elle sache que son jugement doit cjuelquefois être respecté, que [lar la turpitude réelle d'une action contraire à l'honneur et à la probité. Elle braverait toutes les menaces,elle dédaignerait les offres les plus séduisantes pour é()argner à sa ré[iutation une llétrissuro qui serait en même temps une tache devant Dieu. Car elle couifUe parmi ses devoirs le soin de son nom (34-J et l'édification publique. Elle regarde également comme une obligation de conscience le soutien des intérêts remis entre ses mains.

(ôi) Curain habe de bono iiomine. (Eccli. xli, ij.'

SM

C'est \irj arracher malgré

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tl<^pùt inviulable qu'on peut lui elle, mais qu'on ne l'enga-

^ira jamais par crainte ni par espérance à J.vrer volontairement.

C'est ainsi que la dévotion, invincible contre les tentations, les plus dangereuses, conduit les ati'aires où il faut de la fermeté. Mais elle sait retrancher de cette fermeté un excès qui la rendrait vicieuse. Elle assaisonne ses refus, déjà trop amers par euxmêmes, de tout ce qui peut en tempérer l'amertume. Comme elle agit sans passion, elle parle sans emporiement. Elle ménage ses termes avec l'attention la plus scrupuleuse, et à des paroles peu mesurées elle ojipose des réponses pleines de sagesse et de dignité. Elle ne se fait pas une fausse gloire (le rendre mépris pour mépris, outrage pour outrage, ni d'amuser le monde l'ar le récit d'une conversation où elle aura montré de la hardiesse et de la présence d'esprit ; contente d'avoir mis la raison de son côté, et ne se croyant victorieuse dans une contestation, que lorsqu'elle a le double avantage de soutenir la meilleure cause, tt de la soutenir avec modération.

En etfet, quel est le fruit de ces aigres disputes où parce qu'on est d'un avis différent, et qu'on n'est pas chargé des mômes intérêts, on se dit réciproijuement les choses les plus offensantes? Est-ce ainsi qu'on prétend terminer les alfaiies qu'on traite ensemble? Et une animosité déclarée entre les négociateurs est-elle un prompt aclieminemenl au succès de la négociation ? Celui qui occupe une place qui lui donne une autorité supérieure, est sans doute inexcusable de se prévaloir de l'autorité de sa place, pour se livrer avec plus de liberté aux sadlies d'une humeur chagrine et impérieuse. Il devrait se souvenir (juo son ning et le pouvoir qu'il exerce l'obligent à plus de retenue ; qu'éiant comme les autres nommes et plus que les autres'hommes, su- Jet h se tromper, il estfaitpoùr écouter les représentations de ceux qui ont droit de lui parler; et qu'avecla [ilus forte persuasion qu'il n'exige rien Ique de juste, il ne peut pas trouver mauvais que d'autres personnes, qui ne pensent pas comme lui, règlent leurs démarches, non sur ses volontés, mais sur leur conscience.

-Mais d'un autre côté, celui qui traite une affaire avec une sorte de dépendance, doit avoir de grands égards et d'extrêmes ménagements pour celui de qui cette alfaire dépend, il a beau dire qu'on ne lui rend pas à lui-môme ce qu'il a droit de prétendre, qu'il ne doit rien à là personne, et qu'il ne doit pus assez à la place pour s'assujettir à des manières et à des procédés qu'on reconnaît mal. 11 a beau se plaindre de la tizarierie, de l'entêtement et de l'injustice qu'il rencontre sur ses pas. Tout cela peut être vrai ; mais tout cela n'autorise [>as une conduite directement opposée à l'esprit de la commission dont il est chargé. S'il veut l'exécuter heureusement, il doit gagner la ♦ .oiifiance des personnes dont il a besoin,

ou du moins éviter soigneusement tout c(î qui pourrait les blesser. La nature des affaires qu'il traite avec elles no l'expose que trop souvent h leur déplaire, sans ajouter une forme qui rende le fond encore plus odieux. J'avoue que des hommes supérieurs à leur place par leurs senlimcnls et (>ar leurs lumières ne s'arrêteraient pas à de frivoles minuties, qu'ils ;n'auraient garde de mêler des ressentiments particuliers à l'intérêt public, qui doit seul les occuper, et que la mérite du fond l'emporterait auprès d'eux sur la forme dont ils se plaignent. Mais ces âmes fortes, ces génies élevés sont rares; et l'on ne sait que trop, que les plus légères circonstances décident des plus grandes affaires. Il est donc essentiel de ménager des esprits qui se cabrent aisément; et si l'on ne peut parvenir à se les rendre favorables, de ne leur donner aucune prise sur soi (lar des hauteurs et des vivacités déplacées. Ces ménagemenis sont compatibles avec la dignité qui convient au rang du négociateur, et à l'importance de sa négociation ; et s'il est capable du personnage qu'il joue, il saura relever à propos l'indécence d'un discours hasardé, sans répliquer sur le même ton.

Voilà ce que dicte la raison. Mais la raison seule a-t-ello assez de |)Ouvoir sur un caractère ardent et im[iétueux qui s'irlile d'abord et dans les transporis de sa colère ne garde aucune mesure? Il oublie alors que les personnes avec lesquelles il traite, peuvent faire avorter ou réussir ses projets. Indigné de leurs premiers refus , qu'il ne croii pas faits pour un homme le! que lui , il s'en plaint avec une lierté qui les rend encore plus inllexibles. Outré des moindres manquements, qui ne sont quel- (juefois que des disli'actions pardonnables dans les grandes places, sensible avec excès h des injures qu'il serait peut-être de la prudence de dissimuler, il tourne en démêlé une négociation dont on est en droit do lui iinpuler dans la suite le mauvais succès. C'est ici que la dévotion, si méprisée dans le monde, est d'un merveilleux usage pour aplanir une des principales difficultés des alfaires. Elle étoulle dans le cœur les mouvements de l'orgueil et de la colère, elle supprime toutes les paroles que suggèrent ces deux passions, et ne laisse rien dire, lorsque la langue suit ses impressions, dont on puisse avoir lieu de se repentir. S'il est quelque moyen de faire goûter des raisons solides à un hommefortement prévenu, c'est de lui parler avec la patience et la douceur qu'enseigne le christianisme ; et si ce remède ne suffit pas pour guérir ses préventions, on n'est responsable ni devant Dieu ni devant les hommes, des maux qu'elles produisent, après avoir fait, pour les détourner, tout ce t^u'on pouvait attendre du zèle le plus pui- et le plus sage.

Quoique nous ayons pu dire jusqu'à i)réseut eu laveur de la dévotion , ses adversaires n'avoueront pas encore qu'elle puisse avoir l'esprit dos affaires. Cet esprit, ciisonl-

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