‹ Œuvres completesChapitre 41 sur 232 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

rvUT VI TIIF.OI.. ASCET — DKVOÏION KKC.ONCII.ILK AVEC l.'F.SPlUT.

ils, cunsisld diiiis unu avlroiln u( liiib polilii|iit',(iUL' li's inuiiiiit'S «le rKviiii^ile ii'iiiluiflU'iil |i(is. Klles vtHiliiiil <|uu tous nus *li.scoui :• su I éJuisunt A un nui, ou il un non (35). lin liiiigiigf SI l;ic(iiiii|iie et .si précis cmiviun.IrNil-il à la |ilii|Mrt des ullaiios? l'uiir lus (luiliT lialjili-nU'Mt, il faut savoir dé^uisur sa (leiisi'i', iV-liu|i|iL'r h dos (lui-slions iml'orlunos par dos ii-ponscs ca|pliL'Usus, induire ruOinc en erreur ceux (|u'il est à propos de troiiii)or.Co:iibieii d'alteiiiles données à la cuiuleur eC à l'ingénuité cliréliennes ? Cependant (|uello aulio voie pour réussir dans des allaires i|ii'un excès d'j Iraiicliise ruinerai! inl'ailliblenienl I Les allaires demandent encore des piincipes de conduite plus liarilisqu'd n'est |ierinis d'en avoir sous l'empiro de la dévotion, lîllo craint eonliiiuellenient d'enj^Mger sa r.onscionce, en l'aisaiit (luulijuu injustice, en violant quelque précejilo de la loi, en donnant occasion à d'autres de coiuinellie les mômes péchés. Celle crainlc arrête ses démurclies les plus nécessaires, et [lendant qu'elle délibùi'e avec ello-niôme, les m(jmenls décisifs passent et ne reviennent plus, les conjonctures t'avorubles dispaiaissent, et uiieallaire imporlanleecluiuepardes sciu[)ulesqu'aucune considéraliou humaine ne i)eut calmer. Une morale si exacie, une lonsiience si timorée, s'accordent mal avec l'esprit des all'aires. Il faut ou s'éloigner d'elles (lour jamais, ou renoncer à celle extrême déliialesso sur le choix îles moyens, adoucir la loi par de commodes iiilerprétalions, s'occuper un (leu moins de l'aulre vie, el tourner davantage ses pensées vers ce qui peut être avantageux dans celle-ci.

C'est là sans doute l'objection la plus spécieuse qu'on |iùl jiroposer contre la dévotion. Mais que pouvait-on dire en niièuie temps de plus honorable pour elle? Quelle est celte poliiiiiuu <lans le maniement dus all'aires avec laque. le la dévotion est incompatible? Si c'était seulemctil une j)rudence louable qui n'a que des vues droites, et u'eiuidoie pour y parvenir que des moyens légilunes,elle n'aurait rien ii craindre d'une conscience i'ormée sur les plus étroites maximes do l'Evangile. L'on ne se conlenle donc pas de celle prudence, et l'on veut une politique (jui ne consulte dans ses entreprise.> ni la u>orale chrélieiniD ni l'équilé nalurelle, qui, (huis l'exécuiion des eiilreprists méuie les plus justes, sache [irétérer des voies sûres et abrégées à des moyens innocents, qui ne Suit ell'rayée ni d'une fourberie ni d'une inhdélité, et qui de ces trois mobiles des actions humaines , l'inlérât , la réputaliou et la vertu , ne mette la vei tu qu'a|irès la réputation , et l'uiie et l'aulre qu'après l'intérêt. A ces traits on reconnaît la politique de Machiavel. La dévoiion l'abliorre, el s'il n'y a point d'autre politique , si ceilu-là enUe nécessairement dans la conduite des allaires , la dévotion se déclare elle-mêiua incapable d'en traiter aucune.

Li pi'obilù peut -elle penser uulreinent ? S'accoiiimode-t-cllo mieux (|U0 lo dévolimi d'une pol'llipio (lui foule aux pieds la vérité, la justice et les lois? l'érisse une si nffreusu politique , ut loiti d'insuller h la dévotion parce ([u'elle en ignore !(!>> principes, ciirivenons, au coutiuire, qu'elle na rien de |ilns ailmiiable <|ue d'inspirer au clivélien une telle horreur pour le crime , (pie la comiuôte niénie de l'univeis in; puisse pas l'engager à le (•ommetlro.

Les hommes seraient him h phiindio, si le système du polilupie ilali(;n él.iil raisonnable. Obligés de traiter ensemble des affaire» , ils seraient réduils à la fiiiusto nécessité d'employer, les unscoiilre les autres, l'injustice, la duplicité, la jierlidie ; et ces vices si odieux , changeant tout h coup do nature, deviendraient des qualités eslimables. (irJco au ciel, la (jerversité du cœur humain n'est pas encore montée jusqu'il ct> poiii't que do consacrer les forfails. 11 n'est ()ue trop ordinaire de pratiquer les maximes de Machiavel. Mais il y a longtemps qu'on leur a dénoncé un anathènie universel ; el les gens sages les méprisent coiiimo aussi coiilraires à l.i saine |)olili(piu iju'a la loi divine el aux inlérêls de la société.

Il est faux d'abord (pi 'on ne puisse traiter des all'aires sans s'écarler du précepte do l'Evangile qui défend le mensonge. On tombe d'aicord (jii'il est quelquefois nécessaire de ne pas dire la vérité ii ceux (jui n'ont pas dr(Mt de la savoir. Voilà tout ce (.pi'exige la [Mudence dans l'adminislralioa des all'aires. C'e^t aussi ce que la dévotion permet , ce qu'elle autorise , ce qu'elle ordonne même. L'indiscrétion n'est pas plus excusable dans la morale du christianisme que dans celle du monde. On peut môiinj dire que la première favorise encore jilus que la seconde la circonsiieclion (pii évite les paroles , non-seulement (lernitieuses , mais inutiles. Un homme (pii se lail plus volontiers qu'il ne parle, et (jui veille atteiitiv(îmenl surtout ce qu'il doit dire, est moins exposé à révéler des secrets importants, que celui i]ui n'a pas les mêmes motifs d'aimer le silence et d'observer s s discours. Si l'on nu se borne pas à cette circonsiieclion , et ([u'on demande encore ou une altération formelle de la vérité, ou des équivoques et des restrictions également tromiieuses, la dévotion, qui les condamne, refusera constamment de s'en servir, quelque succès qu'on puisse lui promettre dans lus atlaires qu'elle a entreprises. Elle ne fait en cela que se conformer au droit naturel, et la proliilé doit [)arler le môme langagu. Il faut bien que les ennemis de la dévoiion conviennent que parmi les moyens du réussir , ceux qui sont essonlieheuient mauvais doivent être rujetés. Dés que la dévotion, d'accord avec la jirobilé , lr(niv(i eu caractère dans le mensonge , quelquu forme qu'on veuille lui donner, elle a raison d'en I éprouver l'usage, et si c'est là no

(35) Sil sermo veslerest, «»(; iioh, non Qnod aulein lin ubuiuUinlius es:, :i inuto esi. [Halili. m, oT.)

Sis

(œuVUES CO:,U>LETES DE LEFRANC DE POMPIGNaW.

fi 16

pas entendre les affaires, elle prend condamnation sur l'ignorance qu'on lui reproche.

Mais pour quelques occasions oij la fnisselé fait réussir les affaires , combien ij'.mtres oii elle les gâte , où môme elle les ruine sans ressource 1 On parle à des [lersonnes éclairées qui senleni le piège qu'on leur tend, qui se défient d'un discours ambigu, et démêlent dans ses détours tortueux la vérité qu'on veut leurcacher. On soiitient à des gens instruits le contraire de ce qu'ils savent positivement , et le mensonge, inutile alors 5 son auteur, lui devient inéviinblement nuisible. On vient à bout d'en imposer quelque temps à des bnmmes plus crédules ; mais lorsque la fraude se découvre, quel mépris et quelle indignation no couçoivent-ils pas contre i'impnsleur, et combien lui font-ils payer chèrement le triomphe passager qu'il a remporté sur leur bonne foi? La vériié, qui est le lien du commerce que les hommes ont ensemble , doit régner dans les affaires, plus encore (lue dans les autres sujets de leurs conversations. C'est souvent l'unique moyen d'achever heureuseiuent une bonne affaire, ou de se tirer d'une mauvaise. On n'a vu personne se repentir d'avoir dit la vérité, quand il a dû la dire. On a vu bien des gens se perdre parla dissimulation elle mensonge.

11 n'est pas moins faux qu'en entrant dans les atf.iires, il faille s'eiidurcir contre les remords d'une conscience trop délicate sur les règles de la justice. Voudrait-on se pcrsuaderàsoi-mêmeque l'univers n'est qu'une vaste forêt peujiléede brigands, et que dans l'espèce des iiommes le [ilus sage est celui qui vole avec plus d'habileté, et qui sait mieux mettre ses larcins à couvert? Tiislo peititure que font quelques esprits dangeleux de ce monde qu'ils habitent, de l'humanité dont ils font (jartie , et qui décèle en eux les dispositions dont ils croient tous les autres hommes coupables. Ne leur envions pas une politique fondée sur de tels principes. Elle réussit souvent, je l'avoue, et Dieu le permet ainsi pour nous détacher de ce monde, où la vertu ni le vice ne sont pas toujours dans leur place naturelle , et pour nous rupjieler par la vue de ce désordre à lu pensée d'une autre vie, où les droits de la justice sont exercés dans toute leur étendue. Toutefois c'eût été pour les justes môme une tentation trop forte que la prospérité continuelle des méchants : Dieu les humilie quelquefois et les écrase aux yeux de l'univers. Il confond leurs desseins ambitieux , il déconcerte les mesuresdela politique la plus raftinée, et pour un Cromwel aussi heureux qu'habile scélérat, on en compte uneinlinite d'iiutres, ou renversésan milieu de leur course , ou préci[.Htésavec ignominie Uu faîte des grandeurs.

Lu vraie prudence est celle qui ne forme d abordquedespiojets légitiuies,et n'adopte ensuite pour leur exécution que des moyens qyii ne lassent pas rougir la vertu. Le mal lie tcbSe pas d'être ce qu'il est , parce qii'i'l

conduit au bien ; et il faut avoir l'esprit Irèsresserré , ou l'âme fort corrompue, pcjur s'applaudir d'un succès qu'on ne doit qu'il V'injustice ou à d'autres voies également criminelles. Il y a, dit-on, des affaiies qu'il est impossible de terminer, si l'on s'attache littéralement à la loi. Elles sont justes néanmoins. Une délicatesse qui fait renoncer à de si grands avaiitages , n'est-elle pas excessive ?

Ainsi raisonnent des hommes qui n'ont que des vues courtes et de fausses idées sur la pureté de la morale. Mais un cœur solidement vertueux met à la tête de toutes ses démarches la résolulion invariable de respecter, non-seulement la loi, mais encore les bienséances. Tout ce qui est mauvais par soi-même, tout ce qui est bas, indécent cl honteux , n'est plus un moyen pour lui. Une connaît d'autres expédients que ceux qui puissent être avoués par l'hcuineur et par la conscience. Un esprit supérieur trouve plus aisément qu'on ne se l'imagine de pareils expédients. Ils ne sont pas siiaresquand on sait les chercher, ni si faibles quand on sait s'en servir. C'est l'ignorance, comme je l'ai déjà remarqué, c'est aussi lapai esse, qui fait choisir dans les affaires les moyens illicites, parce qu'ils se présentent les'premiers, et que l'usage en est ordinairemeiil plus facile. Si la dévotion les rejette, ce n'est |ias par défaut de lumières. Elle peut les connaître, et lorsqu'elle est jointe à l'intelligence, elle les connaît aussi bien que ceux qui no craignent |)as de les employer; mais elle aime mieux , s'il le faut, faire un 1)1 us long circuit, que d'e marcher dans des voies que le crime a frayées. Elle s'ouvre des roules qu'un zèle moins ardent et moins éclairé que le sien jugerait impraticables: et si elle n'aperçoit enfin, pour atteindre le terme, que des sentiers qui lui soient interdits, elle fait gloire de s'arrêter ou de reculer en arrière.

Tout ce que prouve le raisonnement de nos ailversanes , c'est qu'il faut savoir, en se mêlant des alfaires , discerner avec esacliludece qui est réellement mauvais. S'embarrasser dans de vains scrupules, s'elfaroucher d'une simple ajiparence, et sans vouloir aller [dus avant , abandonner une.aifaiie intéressante , c'est un défaut opposé à l'esprit des affaires; mais ce n'est pas celui de la véritable dévotion. Des dévols peuvent l'avoir, soit parce qu'ils manquent de connaissances nécessaires , soit parce qu'ils sont d'un esprit chancelant et irrésolu. Ceux-là doivent être exclus du maniement des all'aires. Mais il en est d'autres qui, sans céder aux premiers en délicatesse de conscience, sont plus fermes et plus décisifs. Ils a|>pli- (juent avec justesse les règles qu'ils oniparlailement étudiées. Us ne s'alarment pas sans fondement; ils creusent, ils approfondissent une utfaire, avant que de décider (ju'elle est mauvaise en elle-même, ou que les moyens qu'on propose pour la terminer sont vicieux. S'ils la jugent bonne, ils la retournent en mille manières pour décou-

I AUT. VI TIIEOL. ASCET. - HKVoTION UKCONCII.IKE AVEC I.KSI'mT. M»

vrir (|iiel.(uu voio k't;ilinn! qui imi iirooiiix* II! .siicft''s , ol ils im ri'iioiifeiil h un projol !>alutiiJi'o, (|ue (luii!> riiii|iiii«siiiii'u et le (16sopoir ilo rext^iiler i.;iiis dtdniur iilliîiiiloà dos lois inviiilal)lt>s.

Kst-ro ilom- \i\ i-elk- |Mii''rilo tiiniililé, collo ii\<h^i:isinn daiit;i'rinist' , col «tl.icliciiUMil ojtiiiiiUri' à si'S seiiliiiiL'iits , doiil on iiccuso lu dcvtiiion? I-Vleii(lii(! l'i lu sii|)éri()iilé do l'fsiiril , la droiUirc du ju^^i'inoiU , la proloiidiiirilii savoir, piéviciiiiunloii corri^îoiil civs dôluuls, el co n'osl pas à la dôvolioii qu'il

faut s'en prendro, si toutes ces qualilés no M« rciifoiiirciil dans plusieurs dévols. Il siillil il sa Juslilii'iition , qu'i-llo no li'S dôtriiisf pus, (pi'ello n'en cnipiîchc pas l'usu^o; et il ni! manqut! rien à sa yloiri' , poiiivu (pi'on supposunt les lalcnis dont il ne lui iipparliciil pas d'ciirii'iiii l'cspril , clli' riiello dans lo ronir loiilcs l(!s dispositions ipi'on pt!Ul désirer pour enlrepriMnlrc, jioiir soulo nir, pour aclicvur lieureusenienl Ic', jilus yiundes ullairos.

L'ESPUiï di]«sociî:ti:.

L"csprit de société n'est pascorapurablo h tous les genres d'esprit dont nous avons |-,arlé jusiiu'.'i |irésent. (^)uolle dilTériMico entre les talenls d'exceller dans la lillérature, dans les sciences, dans le gouvernctnent , dans les affaires, et lo talent di! plaire par la conversatiiui 1 Celui-ci n'est bon que pour quelques niouients : il ne passe pas les bornes des sociétés où l'on vil ; liors do ce cercle, (pii ne peut jamais Être fort étendu, il ne lait qu'une médiocre sensation ; et si l'on compte pour quelque chose la gloire qui demeure après nous, ce n'est |;ns ce tulent ipii transmet un nom à la postérité. Il no donne au petit nombre de ceux qui le connaissent, qu'un amusement passager, dont lu niéuioire s'évanouit bientôt , tandis que l'estime, la reconnaissance, l'admiration de tous les siècles est réservée h ces lionunes célèbres dont les ouvrages immortels joignent l'agréable à l'utile, dont les profondes recherches ont dévoilé les secrets les plus curieux des sciences, dont la sagesse et la (■ajiacité ont honoré les, places qu'ils occujiaieiit pour l'avantage de l'Etat et des citoyens. Indépendamujent de cette fumée do gloire, qu'un esprit solide peut mépriser avec justice, si le choix des talents dé|)endait de nous, qui n'aimerait mieux, à juger sainement, être grand poète, grand orateur, grand philosophe , grand théologien, grand homme d'État, qu'être seulement homme aimable dans le commerce ?

Cej tendant on trouverait aujourd'hui fiarmi nous plus d'une personne qui choisirait auirement, et qui sacriiieruit volontiers les grâces inimitalJles du style de La Fontaine, la hauteur incom|iarable du génie de Corneille, l'érudition d'un Pélau, d'un Mabillon , et, si on (jsait le dire, l'habileté dans le gouvernement et dans les atïaues d'un Sully, d'un d'Ossat,d'un Colbert, la science inihiaire d'un Turenne et d un Catinal, à cette légèreté de conversation que ces illustres personnages n'avaient pas, ou peutfitre qu'ils dédaignaient. C'est U: goût du frivole tant reproché à notre nation, et (jui lail [lartie en quelques-uns de nos beauxesprits de cette philosophie singulière dont

ils se vantent; c'esl, dis-je, ce goût insensé qui dicte un si faux jugement. On ne veut vivre que pour s'amusir. On érige en sagesse l'art de varier et de perpétuer les amusements. Dans co sommeil do la raison, on perd toutes les idées du vrai, du grand et du beau. On n'estime plus que ce (jui entretient les douces lèveries dont on ci-aint de sortir. Tel est l'égarenient cpii déciédile dans le sein mémo de la France tout co qui en fait, aux yeux des aulres peuples, l'ornement le (ilusfirécieux. Egarement funeste, non-seulement aux niœuis, mais encore aux talents, qui s'énervent et qui s'avilissent dans la dissijiation d'une vie oisive et voluptueuse.

Quelque progrès que puisse faire cet égarement déplorable , il ne prescrira jamais contre la raison, et il restera dans le niondo assez de lumières fiour conserver aux talenls les plus estimables leur juste supériorité. Ce ne serait donc pas pour la dévotion un aveu fort humiliant que de se reconnaître incompatible avec l'esjtrit de société. Elle poijrrait se consoler de cette perte, si c'en était une pour elle, parles avantages qui liii sont assurés dans tous les autres genres d'esprit. Mais il n'est pas jiiste do nous arrêter sur le point de terminer notre carrière. La dévotion, justiliée des reproches plus importants, n'a pas môme à craindre les plus légères accusations. Plaire dans la société, est un genre d'esprit, quoique ce soit le moindre ; et dans ce qu'il a de réellement estimable, il s'accorde avec la dévotion.

11 est des sociétés oii la dévotion ne saurait paraître, et oïl, quelque esprit (ju'elle pût avoir, elle serait nécessairement ritlicule. Ce; sont les sociétés oii l'impiété dominante s'élève contre la religion, où la pudeur a sans cesse à rougir des discours que tient le libertinage. Quelle part la dévotion peut-elle prendre à de pareils entretiens ? Applaudir ou conniverpar le silence'/ C'est co qu'il est impossible qu'elle fasse, persuadée, comme elle l'est, par la parole de Dieu (36), qu'on est coupable, soit par le mal qu'on commet, soit par celui qu'on

tZG) Qui tuli,i nyiinl, digni suiU moile,ei non iolum (jui ea aguiu, sed eliam qui consenliitnl facicnlibut. {livin. i, ôi.)

ŒUVRES COMPLETES DE LEFRANC DE DOMPIGNAN

niitonse. Opposer les vérit(^s chrétiennes aux maximes qu'elle entend? Mais ce n'est pas dans la chaire du vice qu'il faut [irêcher la vertu, et on pourrait avec raison lui faire la même réponse qu'essuya Caton le ct;nseur dans un lieu dont la gravité de ses mœurs devait lui défendre l'abord, et où l'austérité (Je sa morale était entièrement déplacée. Il ne reste à la dévotion d'autre parti à prendre que de s'éloigner de ces sociétés, ou, si le hasard l'y a conduite, de s'en retirer promplement, a[irès les démonstrations qu'un zèle prudent doit lui suggérer.

Mais (tarée que ces compagnies sont interdites à la dévotion, doit-on en conclure qu'elle est incompatible avec l'esprit de société! Est-ce donc là le théâtre où brille véritablement cet esprit? A ne consulter même que le monde, un langage impie et obscène est-il le ton de labonnecompagnie Je n'ignore pas que plusieurs oe ceux qui la composent ou qui se flattent de la composer, ne franchissent que trop souvent, dans leurs discours, des bornes qu'ils devraient respecter. Mais ils ne s'émancipent ainsi que dans (ks occasions oii ils se croient plus en liberté. Lorsqu'il n'est |>as de frein qui puisse arrêter la licence de leurs propos, ils deviennent mauvaise compagnie, s'ils ne l'ont pas toujours été, et ]ls ne paraissent dans la bonne que pour y être regardés avec mépris.

Enelfet, une règle de politesse qui est (le tous les temps et de tous les pays , est de ne rien dire devant ceux qui nous écoulent, dont ils doivent se tenir offensés, s'ils se respectent eux-mêmes. Je ne parle pas de ces traits piquants qu'on lance quelquefois de dessein formé; ce sont des attaques ou des représailles que les lois du monde jiermetteni en certaines circonstances, et il ne s'agit pas ici de marquer l'opposition de ces lois à celles de l'Evangile. Mais, quoiqu'on n'ait aucun prétexte de désobliger quelqu'un, lui tenir des discours qu'il no peut entendre avec plaisir sans se faire tort à lui-même, c'est une grossièreté qui l'em- [lorte sur celle des nations les moins civilisées. Ou l'on suppose que ces discours lui plaisent, et dès qu'on pense ainsi, l'on le méprise, et on lui en donne une preuve à laquelle il doit être sensible, même dans cette supposition ; ou l'on su[)[)0se qu'il écoute ces discours avec peine, et l'un passe outre malgré cette persuasion , manière plus otfensaiite encore que la premièie. Reconnaît-on dans ce procédé, je ne ' «lis pas la politesse dont on se fait honneur aujourd'hui dans toute l'Euroite, mais une civilité dont tous les hommes apportent les piincipes en naissant? Que faut-il penser, suivant cette règle , de ces hommes hardis qui ne craignent pas de blesser les bonnes mœurs ou d'outrager la religion devant des personnes que les bienséances de leur sexe ou deleureiat, indéj'endamment du devoir lie la conscience, obligent à une exacte

retenue ? Je l'ai déjà dit, ils n appartiennent pas à la benne compagriie, dont leur naissance ou leur rang leur ouvre peut-être l'entrée; ils sont sans conséquence et sans considération dans le monde, qui ne peut accorder son estime à l'impudence et à l'elTronterie. Fuir leur commerce n'est pas une privation qui doive être regardée comme méritoire, et la dévotion peut renoncera les voir, sans renoncer à l'esprit de société;

L'irréligion et l'obscénité, quelques agré-. menls qu'on leur donne, ne sont pas faites pour embellir une conversation. Peut -on môme, du côté de l'esprit, se faire un mérite des folles plaisanteries qui alarment et révoltent la vertu ? J'avoue qu'une personne qui n'a pas d'esprit, comme on en trouve parmi les inciédules et les libertins, n'en mettra pas dans les propos les f)lus licencieux; mais je soutiens que, lorsqu'on s'égaie sur des sujets si profanes, il est facile de montrer beaucoup plus d'esprit qu'on n'en a réellement. 11 y a je ne sais quoi do vif et d'original dans les saillies d'une imagination qui n'est maîtrisée ni par le christianisme ni par la raison. Quand on examine ces saillies, et qu'on les réduit à leur juste valeur, ou n'y remarque ni jugement ni délicatesse. Mais ceux qui parlent ainsi ne demandent pas des auditeurs si attentifs et ai p'énétranis; ils ne veulent que faire rire, et ils y réussiront avec des personnes qui, prévenues des mêmes principes, leur tiennent compte d'un enjouement et d'une hardiesse conformes à leurs communes inclinations.

J'en dis autant de la méchanceté, que la vraie dévotion ne peut s(jufîrir en elle-même ni ap[»rouver dans les autres. Quelque ordinaire que .'■oit ce vice dans le monde, il y est aussi méprisé que détesté. De quel œil voiton une [lersonne dont la bouche ne distille que i'absynllie et le tiel, qui n'épargne, (Jans ses médisances envenimées, ni ses amis ni ses proches, qui déchire sans ménagement les vertus les plus pures et les plus universellement reconnues, qui est toujours la première à raconter des faits intamants, et la plus opiniâtre à en soutenir la vérité? C'est un monstre, dit-on, qui devrait être banni de la société. Si néanmoins il arrive qu'on applaudisse à une critique ou à des railleries dont on sent toute la noirceur, c'est une de ces contradictions dont l'homme est plein depuis sa chute. 11 a encore assez de lumières et de droiture pour connaître et pour liair ce qui est condamnable. Il n'a pas assez de force pour se défendre du plaisir qu'il trouve souvent dans ce qu'il condamne; mais il n'en aime, ni n'en estime davantage ceux qui lui procurent le ()laisir criminel d« la médisance. On sait ( e mot de La Bruyère , qu il faut élre bien dénué d'esprit, si l'ainow , la nécessité ou la malignité n'en fout pas trouver (37). Les exprejsions se présentent en fouie à un homme qui dit librement tout

(37) Caractères et mœurs dti siècle, tli:^|iilre Des femmes.

l'Ar.l \l. TlirOl- ASf.ET. - DEVOTION HKCONCILIEE AVEC I/ESPRIT.

co qu'il iirii-i' l'I (pii e^l loiijdiirs (lis|ioso pi'iistT iiiiil iriiulnii. Ce in(''iin' hoimiio (|m en iiii|>(i.s<> :\u\ suis fl iiiiv i;;iicn;uils |i;ir un toiii'iit (li> ||irtri)lt's , {|u'ils (•tiiiromli'iil avi'c la vi^rilablo i'"lo(|uiMi(i', iciilioriiil, aux }'rii\ lii(?uie ili! SCS iiilii.iialOMis.iiatis la classe ik's i'S|iiils iiii'iliiMTi'S, s'il t'I.iit plus sa|,'C et plus circ(>MS|iei-l dans sus disciuiis. Mais k'S vrais i-niinaissfurs nul biuiilAi a|iL'i(;u lO qui inaniiuf h ses laliMit< , ot laudis qu'iU sdiil d'accuril avec la luiilliludu sur le mauvais usai^o qu'il en fait, ils sont bien t'Ioignt^s de peti^er, eomuie elle, que ce soient des laloiils supérieurs.

Il est aisé de voir que tout ce que la dévotion retranche de ses enirelieiis, n'e,-.t pas esseuliel à l'esprit de société. Mais par ce n-tranclienient , dira ton, cpie laissezvous h la dévotion (|ui puisse la rendre aini.ible ilaiis le coninierce? Ou convient avec vous (ju'une inipiélé ijui no ganle aucunes mesures, t]ue des obscénités sans voile et sans nua^je , qu'une noire el odieuse nialit;nité, ne réussissent pas coninuiruiinent dans la boiuie coin|)agnie; mais sans se |iorler jusqu'à de tels excès, on peut tenir sur ces trois lualièr-es, et l'on lient tous les jiinrs ilans le monde, des discour's incompatibles avec la dévotion. On ne doijmaliso pas ouvertement contre riivangile; on ne se déclare ni alliée ni déiste; mais on plaisante sur les lois, sur le culte, sur les cérémonies de la religion ; on déclame contre le cler-j^é, contre l'état monastique, contre la crédulité populaire ; on hasarde quelque raisoniiemenl dont le but est d'aflfaiblir le resfiect pour les mystèi'os; et en établissant le principe, on laisse à il'aulres le soin de lii er la conséquence. Voilà pour ce qui concoriie la l'eligion. Oir n'oulraj^e (>as gi-ossièremcnt la pudeur quand on a de l'éducation, el des égar(is poui' les |iersoniies à qui de pareils discour's déplairaienl : mais on retient sur- les idées la liberté qu'on n'exerce pas sur les termes; on enveloppe d'une gaze qui n'est pas toujours fort épaisse ce qu'il n'est pas possible de monirerà découvert. Des allusions qu'une conscieirce chrétienne n'oserait approfondir-, des [lai'oles à double nnleiite, mais dont la signiticalion n'est pas douteuse, des maximes épicuriennes sur- les plaisii's , loin d'êire inler-dites darrs le grand monde, sont un des principaux agréments de ses conversations. ^'oi!à |)Our(equi regarde les uiœurs. On n'airrre pas des iap|)or-ls perlides qui sèment la discorde et la jalousie, des révélaliorrs léméniires qui tirent de l'obscurité des actions iionleuses qui pouvaient être toujours ignorées, des satires cruelles qui excitent l'indignation plutôt que la joie. Mais sous jirétexte qu'une aventure e^l déjà publique ou le sera bienlôt, quoique peu lionorable au hér-os ou à riieroiiie, avec quel em|)ri'ssemeiit la raconle-l-on ? Avec quelle complaisance orrie-t-on son récit de tous les traits qui peuvent le renUre jilus intéressant.

Oiiej /irt h découvrir et ?> relever (ous les ridicules! Quelle l'acililé h l'ormi-r des conj''c|iires, el à prononcer des condamnatioiisl N'oilà pour la médisance. Il laut s'exrlei- du momie, et surtout de ce qu'on y appelle la bornK! compagnie, si l'on ne peut se (irôter aux coiiversations qui loulent sur- ces difl'érerrls sujets. Il est rare qu'cur y parle d'autres choses, et l'espiil de société consisle h en [larler agréablement La dévotion ne prétend pas à ce genre d'esprit. Klle porte sur ces conversaliorrs un jugement ojiposé à celui des honnêtes gens du monde ; elle voit du péché où ils no trouvent qu'un badiriago innocenl. On a beau lui rejirésenter (lu'on n'atlaque pas l'essentiel de la religion, qu'on évite toute parole obscène , qu'on ne dit r'ien sur les abscuits qui puisse demeurer Secret, ou intéresser leur honneur; elle ne se contente pas tle ces excuses. Elle nii peut sixillrir qu'on fasse des choses saintes, et de tout ce qui a quelque rapporta l,-i ri!igion, une matière de plaisanterie. Elle n'admet pas des discours (|ui n'ont d'honnélo que l'écorce, et do:il le tond, [lour peu qu'on veuille le creuser, oll'ro d'indécentes idées. Elle ne consent à jiarler des défauts ou des crimes d'autrui, que lorsque la nécessilé l'y oblige, et le langage qu'elle tiiMit aloi-s, est bien éloigné de la moquerie {'3S). Ainsi la dévolion se (irive elle-mômo des ressoui'ces les plus ordinaires jiour animer une conversation. Commenl sujipléer à celte disette? Comment remplir dans la société le vide immense qu'elle y laisse, et aux discours qu'elle proscrit, peut-elle on substiluer d'aulres également capables de plaire et d'amuser?

Avant que de répondre à cette objection, je demande à ceux qui la proposent, s'ils |irélendent blâmer la dévotion. A-t-elle tort de rejeter les conversations qu'on vient de décrire? 11 n'y a rien de (iliis grave et de (ilus sérieux qu'une religion divine, et dont le bonheur des hommes dépend. Quel étrange lenversement de la raisoci, que de |ilaisanler sur une matière si peu susceptible de plaisanterie 1 Ou renoncez publiquement au chrislianisme , ou n'en parlez qu'avec la vénération due a la religion uuu vous professez. Je ne combats |ias, dir-'ezvous, sa divinité; je ne criliiiuo que cer'tains usages. Mais ce que vous crilique/, émane d'une autorité que l'Evangile de Jesus-Christ nous apfirend à révérer. Tout est lié, tout est inséjiar-able dans cet édilico sacré, et la moindre pierre abattue enli'ai'ne sa luine totale. Je ne condamne jias luèine, ajoutez-vous, les usages universels ; jo n'en veux (|u'à des abus particuliers. Le mal Serait beaucoup moindre, si vous en demeuriez là; mais il serait encore trop gr-and, je ne dis pas pour une dévotion ombrageuse, mais [lour un cœur droit et un esprit juste qui est sincèrement allaché à sa religion. li>l-ee au milieu d'un cercle, et sur le ton de la |)laisaiiteiic que vous trai-

(ÔSJ .Vû« (jnuilelsiiiier iniquilnlc. {I Cor. xirr,6.^ OEfVnES COMPL. Dli LlirHA.NC DE P0.MPIGN\N.

Kçy<^

ŒLVrtES COIII'LETES DE LEFUANC uE POMPIGNAX

tez la léforiïK; de* ahus ? Vous soniiendripz mal le rôle (Je réformateur, et j'en reviens h dire qu'il n'est rien de plus insensé que (le clioisir pour sujet d'une conversation badine une chose, ou aussi respectable que la religion et lo'.U ce qui lui a[)parlienf, ou aussi déplorable que les abus qui en corrompent la pureté. Jgnorez-vous d'ailleurs, si vous conservez encore quelques sentiments de respect pour le cliristianisme, les elTets que produisent ces plaisanteries si souveiiî répétées qu'elles ont perdu tout le sel qu'elles ont pu avoir? Vous vivez dans un siècle fertile en pr('lendus esprits forts, qui trop faibles néanmoins [xjur attaquer de front une religion invincible, voltigent autour d'elle par de légères escarmouches, et au défaut dos raisons qui leur manquent, emploient dans ce genre de combat ces m^'raes railleries qui vous sont familières. En (larlanl leur langage, vous seconde : leuis desseins, Vfuis les atlermissez dans Fincrédiililé, VOUS réalisez en quelque sorte la rliimère de leur triomphe , et vous allirez à l'irréligion de nouveaux partisins dans les personnes d'une Un cliaucelanie , pour qui vos discours indiscrets deviennent un piège dangereux. Plaignez-vous maintenant de l'excessive délicatesse et de la sévérité de la dévotidii.

Est-ce encore un vain scrupule en elle do penser que la bouche parlant de t'abonctance du cœur (39), des ex|)ressions trop lil)res nuiMiuent, sinon une conduite déréglée, du moins peu d'horreur pour le vice, et peu d'amour pour la vertu? Sur ce princi|ie, dont l'incontestable vérité se iait d'abord sentir, la dévotion, sans être trop rigide, ii'a-l-elle pas droit d'exclure de la conversation toute parole capable de réveiller des iiJécs licencieuses, et à plus forte raison toute maxime sur les [daisirs du genre de celles que les sages du paganisme ont rejirochées à l'école d'Ejucure? Il en est de même de tous les discours où les absents sont maltraités. C'est une l;1clielé que d'attaquer ceux qui ne sont pas en état de se défendie; c'est une injustice que de s'ériger en juge, et beaucoup plus en censeur, sans Être pleinement instruit de tout ce qu'il faudrait savoir. C'est une petitesse que de chercher des ridicules dans une personne qui sous des dehors grossiers cachent souvent un mérite très-estimable. La dévotion a sans doute des vues plus hautes, et des motifs plus purs qu'une probité toute naturelle; mais l'une et l'autre ont les mêmes sentiments sur l'esprit do société, et quand la dévotion ne veut rien prendn; ni sur la religion, ni sur la pudeur, ni sur la charité, pour paraître aimable dans le commerce, elle n en est que plus res[)ectable aux yeux de la raison.

Tous les hommes seraient-ils donc assez malheureux pour ne pouvoir goûter des conversations exemptes de ces défauts? En c'iuibien de manières l'esiirit de société

peut-il se produire sans des secours qui n«! s'int nécessaires qu'5 un génie étroit et stérile? Des principes et des raisonnements généraux ne sutfisent pas dans la matière que nous traitons: il faut du détail ; et puisqu'on veut savoir les ressources de la dévotion pour [ilaire dans la société, voici celles que peuvent lui fournir des talents naturels, des connaissances acquises et l'observation (idèle des maximes du christianisme.

Un défiul assez ordinaire aux hommes d'un esprit et d'une scis^nce an-dessus du commun, est de trop dédaigner la plupart des conversations où ils se trouvent. Ils y entendent des réflexions si peu judicieuses, des raisonnements si faux, de si fiivoles dissertations, et quelquefois de si froides plaisanteries, qu'ils ne peuvent dissimuler le dégoût et l'ennui que leur causent de pareils discours. J'ai dit que c'est un défaut, non qu'on doive approuver ce qui est indigne d'approbation, ni jiassersa vie à faire et à recevoir des visites où l'on reconnaît tant d'inutilité; m;iis l'homme sage et le vrai ])hilosoi)he évitent l'excès de la misanthro- |iie, comme celui de la dissipation. Il ne f-e croit pas autorisé par les faiblesses et les im| eifections des honmies o rompre tout couiuierci; avec eux ; il n'a pas de son propre mérite une idée assez avantageuse pour se jirélérer à tout le genre humain; et il sup- (lorte sans peine les autres, dans la conviction du liesoin qu'il a lui-même d'être supporté. Il sait d'ailleurs les devoirs qui le lient à la société, et il s'arrache pour les remplir aux délices de sa solitude. Les moments qu'il donne à la société seraient uniquement employés, s'il en était le maître, à des entretiens utiles, instructifs, conformes aux pensées qui l'occuiient et aux éludes (pi'il cultive; mais parmi les hommes qu'il e>t obligé de voir, il en est peu qui soient en état de soutenir ces conversations. No pouvant exiger qu'ils s'élèvent jusqu'à lui, il travaille à se ra[iproclier d'eux. Il tempère les rayons trop vifs d'une lumière qui les éblouirait, et il apporte autant de soin à cacher des trésors précieux que les demibeaux esfirits à étalerde médiocres richesses; non moins admiiable dans ces conversations, peu intéressantes par elles-mêmes, où il sejiroportioiine .lUx connaissances et aux vues de ceux ipii lui parlent que dans ces entretiens sublimes où, donnant l'essora son éloquence et à son génie, il traite les grands sujets avec toute la dignité qui leur convient.

Qu'il y a de grandeur h descendre lorsqu'il le laut au niveau des petits! Mais qui est plus capable que la dév(nion d'un efloit |)lus pénible (ju'on ne [lourrait le croire? Quand on n'a que de la plnlosojihie, sans une piété qui en adoucis^e la sécheresse, on éprouve une répugnance infinie à écouler et h suivre les discours qui .'e tiennent ordinairement dans le monde. On n'y voit rien (jui ioil digired'atteulion, el si l'on est forcé

(j9J t.\i- iibtiiiduniiiicui\iii os luu-iil'ii- 0^'lili. H, 31.)

Si.'î PAUT. VI. TiiLui.. Asc.r.r.:^ i.\ m v

do les cnloiiilrf», uik» rimtciuiiiro ilislniili' cl «m iiKirno sileiico nmiinieiit iis>;i'7. lo pt'ii ilo l'fls i|iii' l'on en f;ol. Sl;iis Iti tlrvoliuii surmoiitt» iclUi rt''|iu'^Miiiicti en corrij;«'iiiil ])nr l'Iiiiiiiiliié du L'Iii'isliiiiiisnic l'ori^ucil qui Brn>iii|iii;;ii(> le J^nvdir et lii sii|iéiioiilé ilcs (jtloiiU, (Il inspirant pour les lioinincs mm lendii'sso ipii iio se icliiilo ni ilo leur ignnrunee ni de leurs .uitr'^s 'léfiiuts.en presiriv.int riihservaliiin de lous les devoirs, (|iiel- (|ne gônnnin (|u'clle puisse <^lre. Avec do telles ra.ixiiues, le plus brillanl t;6Mie, l'Iioinnie le plus éclairé peut réduire en |Miilimie celle maxime d'un si grand usage <lans le niundc, (pi'il l'aul savoir s'ennuyer h projios. Préparé h l'ennui, il en prend moins lui-uiéme, el n'iMi conununicpie pas fluv peisonnes qu'il voil. N'esl-co pas là l'espril de sociélé?

Ueiidons cependant justice au monde:

toutes ses conversalions ne sont pas si disproportionnées au i^oùt des es|)rits solides et des amateurs de la littérature ou des sciences. Il n'est pas rare qu'on s'y entrelienne do [loésie, tréioquonce.d'liisloire, de politique, de morale, do malièies môme plus sérieuses et |ilus relovées. Il n'est rien II) tout cela d'inconqiatiljlo avec la dévotion. Elle en parle aussi vidontiers qu'elle en écrit, et puisque nous avons vu qu'elle peut fxç.ellor dans la composiliiin, rien n'empêche «ju'avec la facilité de s'ér.oiicer elle ne se lasse cj,'alement applaudir dans les compagnies où l'on agile (jnelqu'une de ces questions. Je dis plus : la dévolion a des avantages particuliers pourréussir dans ces sortes d'entieticiis.

Car l'esprit de société ne consiste f>as à parler savamment et protondéaient de toutes ces choses. 11 faut en parler d'une manière qui plaise en môme temps qu'elle instruise. C'est ce que ne font pas ces discoureurs im|iérieux qui commencent par se rendre maîtres d'une conversation; qui ne proposent pas, mais qui décident; qui ne prouvent pas, mais qui démontrent ; qui ne daignent écouler personne, jiersuadés qu'avaiu qu'ils aient (.ux-mèuies parlé, on est incapable de prévenir ce qu'ds ont à dire, et qu'après leur décision, ou n'a rien de mieux à faire que d'y souscrire. Il n'est jioint de défaut plus contraire h l'esprit de ."ociété que cet esprit de domination et <rempire qui blesse l'amour- jiropre des hommes par l'eiidioit le plus sensible. Us veulent bien qu'on leur apprenne ce qu'ils Ignorent, ils consentent qu'on rectifie leurs niées et leurs opinions ; mais ils exigent qu'on ne leur fasse [las Iroj) sentir la supé- 1 lorité qu'on peut avoir sur eux : prêts à le reconnaîlre lorsqu'on ne s'en prévaut pas, mais indignés qu'on prétende leur en arracher l'aveu, et malgré eux en exercer les droits.

La vanité fait quelquefois loudjer dans ce ridicule des personnes qui ont d'ailleurs toutes les qualités nécessaires pour rendre leui- couunerce agréable. Mais, coinme la vraie dévulion guérit de la vanité, elle pré-

OTIO.N HECONCILIKl'. AVEC L'ESPIllT.

serve aussi de co ridicule. {]n savant ou in bel esprit î\ ipii l(! ehristinnisnio eeseigne l'usa^'c (pi'il doit l'aire île ses laliift-, no s en sert point pour luimilior les hommes avec 1rs piels il vit : il Ile leur i-efuse pas In communication de ses linniéres, uiais sans leur doirier lieu de rougir de leur jirriore aveuglement. On l'inlorroge: il ré| ond co qu'il sait avec ncttelé, avec précision, et surtout avec modestie. On est tenté de lecroiri; par cela seul qu'il no demande ims .'i en Cire cru sur sa parole; et si l'on n'acquiesce pa^ (oujouis h ce (pi'il dit, on l'slime nu moins la sagesse île ses discours. Il interroge luimême, et il écoule les répruises qu'on lui f;dt en homme qui ne croit pas tout savoir, (pii cherche les occasions di' s'instruiri;, et qui enlendavec jdaisir la raison s'expliquer par une autre bouche que la sienne. H sait égalemeiil parler et se taire; parler pour exposer ses sentiments et pour les établir sur les preuves (pi'il juge les meilleure^; so taire pour laisser h d'autres le temps de dire aussi ce f|u'ils pensent et d'y ajouter les tnolifs lie ce (ju'ils ont avancé. Qu'on supjiose da: s un homme qui apporte ces principes dans la soidété un esprit vif, un langage aisé, un jugement droii, de grandes connaissances sur les matières qu'on traite, sa conversation ne sera-t-e|lo pas sui\ii'? ne sera-t-elle |ias admirée? et no lui délèlera-t-on pas volontiers la même prééminence (pie ne peuvent ohlenir ceux iiui la inériloraienl peut-être, s'ils ne s'efTorçaient pas de l'usurper?

Ce même homme est plus disposé à l.t louange qu'à la crilique. Il se plaît h encourager des talents cjui naissent, à développer dans un esprit qu on no C'innaît pa';, et (jui se connaît à peine lui-même, les semences des belles choses qui peuvent en soriir, h démêler dans un discours qu'on tient devant lui, ce (^uiest raisonnable et sensé, quoicjue défectueux par l'expression, en passant légèrement sur ce (jui est absurde et insoutenable. Qu'on ne croie pas néanmoins qu'il so fasse une mauvaise habitude de tout louer sans réserve et sans distinction. La idélé aime le vrai et no sait point flaller: une fade complaisance est un vice dans la sociélé, et l'homme dont nous parlons l'évite avec aulanl de précaution que l'aigreur el la dureté.

11 ne prodigue donc pas son approbation, et encore moins ses a[iplaudissemenls. Il garde le silence quand le respectou d'autres considérations l'y forcent. Il bhlme ce que les bienséances lui |)ermettent de blâmer; il contredit les pro|iositions qui lui paraissent dignes d'être combattues; mais ce n'est ni une antii)athie personnelle, ni l'envie do briller aux dépens de son adversaire, qui l'engage dans ce combat: c'est le pur amour de la vérité. Ses paioles, dictées (lar ce motif, n'ont rien d'injurieux. Il parle tout à la fùisavecforcoet modération, et, f>ourvii que la vérité Iriomplie, il se fait un devoir d'épargner ù son adversaire la honte d'avoueisa défaite.

M7 ŒUVRES COiîPLETKS DE LEFRANC DE POMPIGiNAN,

Ln difTérence des avis sur tlesqii

slions OÙ il eit permis de se pnrtagHr. est le charme de Ja socidU;. Elle soulient, tlle nnime les conversations, qui s;iiis elle lombeinient bientôl;tlansui)e insipide laiigueui-. Elle fait éclore dans la ciialenr des di.'^pules lies pensées fines et déliiales, des louts lienreux et naturels, des raisons fortes et et pressantes, cliauun mettant en œuvre toutes les ressources de son esprit, pour prouver son sentiment, et pour réfuter les objections de ceux qui ne pensent pas comme lui. La dévotion ne se l'ait pas une peine d'entrer dans ces disputes où la vivacité ne dégéttèi'e pas en emportement, mais elle ne se livre point aux accès d'une Humeur chagrine el contredisante, lléuu de la société. Il est des personnes qui, soit par présomption , soit par bizarrerie, et souvent par l'une el par l'autre, ne sont jamais du sentiment qui s'ouvre; on donne des éloges à un ouvrage, elles en font la critique; on vante un mérite connu, elles le dépriment; on avance une proj'osition, elles embrassent la contradictoire, et quelque [ireuve qu'on ■puisse leur alléguer, elles n'en trouvent aucune de concluante. Si c'est fadeur que d'approuver toujours, c'est ludesse, c'est incivilité, que de toujours contredire ; et si l'on est peu louché des louanges d'un homme qui les distribue indilleremment, l'on est choqué d'une éiernelle et opiniâtre contradiction. La dévotion, ennemie de la flatterie, est également éloignée do celle liumeur conlredisanie. Elle n'est prévenue ni en laveur de ses [iropres lumières ni contre celle d'autrui. Elle ne cherche pas avec une maligne attention des méi)rises iprelli) puisse relever. 11 en est beaucoup dans les discours qu'elle entend dont elle ne dit rien, soit parce qu'il serait inutile et même dangereux d'en parler, soit parce que l'objet est trop peu important pour ménler une contestation. Des mœurs douces répandent dans le commerce une aménité que l'esprit et les connaissances n'y mettent pas toujours. Mais l'assemblage des talents et de la douceur est, tout ce qu'il y a de plus délicieux et de plus airuable. La dévotion s'accorde parfaitement avec des mœurs douces. Elle n'exclut ni l'esprit ni les connaissances. Que peut-on lui demander de plus pour être capable de l'esprit de société?

Si l'on veut y ajouter la gentillesse et la légèreté du propos, quoique ce soil plutôt un apanage de notre nation, qu'une qualité nécessaire à l'esprit de société, la dévotion ne s'y refusera pas absolument. Avec de l'enjouement dans l'esiirit, el îles grâces

ie langage, elle

amusera une compact fera

uans

'^us par d'ingénieuses narrations, nailre dos Heurs dans le fond le plus aride. Sa conversation sera pleine de traits et de saillies qu'elle tirera li'une imagination féconde el inépuisable, non d'un cœur vicieux el dépravé. La raillerie mêiue, pourvu que la religion, les mœurs et la charité n'en souf- Ireul aucune alUunle, trouvera place dans

ses discours; et quoiqu'elle n y ait pas un champ aussi vaste que dans les conversations oii tous les sujets lui sont permis, elle causera aux amateurs de l'esprit un plaisir d'autant plus sensible, qu'il ne sera ni mêlé d'indignation ni de dégoût. J'avoue qu'une société oii les droits de la vertu sont inviolablement respectés, quelque agréable qu'elle puisse être d'ailleurs, n'a que de ■faibles attraits pour des personnes accoutumées au désordre et à la licence, à peu près comme un homme blasé par les excès de la crapule, ne trouve plus de goût qu'aux liqueurs et aux boissons les plus tories. Mais est-ce sur de pareils suffrages qu'on doit juger si la ilévolion peut avoir l'esprit de société ? Ne lui suflit-il pas de plaire à ceux qui savent discerner dans la bonne plaisanterie l'art avec lequel elle est maniée, et ne l'en estiment que davantage lorsqu'elle s'exerce sur des sujets innocents? La dévotion qui a des talents, et surtout celui de bien rendre ce qu'elle fait, n'ennuiera jamais ces vrais connaisseurs, quoique l)eut-être ils n'aient pas le courage de vivie suivant ses maximes. Ils seront enchantés de la douceur de son commerce, de la justesse de ses raisonneraenls, de l'élégante simplicité de ses expressions, de l'étendue de ses connaissances, de la modestie sans fard qui rehausse tout ce mérite. Ils ne se |ilainclront [)as de l'indigence et de la sécheresse de sa conversation ; ils lui accorderont d'une commune voix l'esprit de société.

Ainsi, de quelque manière qu'on envisage l'esprit, il est faux que la dévotion l'abaisse et le rétrécisse. Après tous les tienres d'esprit dont je viens de parler, si j'en connaissais quehjue aulre, j'en examinerais le rapport avec la dévotion ; mais que raanquet-il à son apologie lorsqu'on a prouvé, comme je me flatte de l'avoir fait, qu'elle est comjiatible avec l'esprit des belles- lettres, avec l'esprit des sciences, avec l'esprit de gouvernement, avec l'esprit des alfaires, avec l'esprit de société? C'est aux adversaires de la dévotion à chercher quelque nouveau genre différent de tous ceux-là, s'ils prétendent encore qu'il en esl quelqu'un dont elle soit l'ennemie irréconciliable.

On me ûemandera peul-être s'il y a beaucoup d'exemples de ce parfait accord de la dévotion avec l'esiirit. J'en ai marqué quelques-uns lorsqu'ils se sont présentés s(jus ma plume, el j'aurais pu en ajouter un plus grand nombre, non-seulemeni dans les belles-leltres et dans les sciences, mais encore dans le gouvernement, dans les affaiit's et dans la société. J'ai cru devoir m'ultacher à la possibilité, plus dilficile à établir par le voie du raisonnement que la réalité par celle des exemi)les. On sait o'ailleurs que les faits de celle espèce louchent peu les adversaires que j'ai combattus, déterminés à contester la vérité do lu dévotion, si l'esprit est incontestable, ou h douter de l'esprit, s'il n'est jias si aisé de luniier des doutes sur la dévotion. Pour

l'\UT. VI TlUOI . \SCKT. — Di;VOTIÛ.\ IIKCONCII.IKE AVILC L'KSPIUT.

leur fiTiiirr la boiiclu*, il l'.illait (i|i|ii'ol'oiiilii' la iialiiif ilesi rlioscs, cuiicilier celles (|ii'ils rei^urileiil eoiiimo ()|>|io.sik^s, el en iloiinaiil aux laits qu'ils nient de la vraisemblance, les disposer îi en leconnailro la cerliluile.

Je conviendrai ceiieiulanl (joe les exem- |ilcs de la dévotion et d'uno seule eS|)L(e dVspril réunies en un ileyré émineiit, nu sont pas ordinaires. Si l'on veut voir lu dévotion et toutes les espèces d'esprit rnsseinhlées dans une même personne, les exeuiples en sont encoio plus rares, et peut iMro n'en ost-il aucun. Mais à (juoi faut-il allriliuer eetle rnreté ? Est-ce ii la dévoiion? Ksl-co aux lioiumos môme? Ou a vu que la dévotion n'a rien en soi de contraire à l'esprit, et i|u'elle remplace i)ar d'utiles secours les criminels apjiuis qu'elle lui ravit. No clierclions donc pas d'autre cause que la faiblesse des hommes. Peu capables de la perfeclion, la |ilu[)arl ou allèrent la piété par de faux principes, et l'esprit y jierd, ou se trompent, au préjudice de la piété, sur le mérite et les avantages .de l'esprit. Mais ces erreurs ne sont pas inévitables, elles ne sont pas générales. Il }■ a eu vies hommes qui, pourvus par l'Auteur de la nature d'admirables talents, ont su en allier l'exercice avec une tidèle correspondance h des grâces d'un ordre supérieur. Ils ont coiuiu la piété, et l'usaj^e qu'elle pouvait faire de l'esprit. Ils ont eu la force de réduire en pralique celle théorie imcompréhensible aux espiils bornés ou aux dévots imparfaits. Ce qu'ils ont fait, d'autres auraient pu le faire avec les mômes ressources; el s'ils ont eu si peu d'imilateurs, c'est que la perfeclion esl rare dans l'ordre de la nature, comme dans celui de la grâce.

Qu'on me dise en effet pourquoi les différents ger.res d'esprit sont si souvent divisés, et pourquoi dans le même geiue, il n'arrive guère qu'un seul homme ail toutes les parties. S'il est commun aux grands poètes d'écrire bien en prose, il ne l'est pas (i'exceller tout à la fois dans la poésie eldaiis l'art oratoire. Il ne l'est même pas de posséder plusieurs parties différentes dans chacun de ces deux genres. Oii sont les orateurs parmi nous qui réussissent également dans les [)anégyriques, dans les oraisons funèbres, dans les mystères, dans la morale, dans les |)laidoyers (si la dilférence <ies professions permettait d'unir la chaire el le barreau,) dans les sujets purement académiques ? Où sont les poètes qui aient chaussé avec le môme succès le cothurne tragique et le brodequin de la comédie, qui soient merveilleux dans l'épopée, et en même temps dans le poème lyrique, qui ne brille pas moins dans l'élégie, que dans l'épigramme et dans la salue ? Combien compte-t-ou d'auteurs en qui l'on admire ia force du génie et du raisonnement jointe à U!ie [irolonde érudilion? L'union des sciences avec la littérature est-elle tort ordinaire? Et parmi ceux qui éludieul les iciences, en voit-on beaucoup cjui soient

é^^alement versés dans lr;s mathématiques el dans la tliéolo;;ie, dans la méla|)h> siijuu qui s'élève Jusqu'aux esprits, et dans la pliysicpie (|ui ne considère que les corps ? Mais où lioiive-i-(jn des homnics capables de (;omposer d'excellents ouvrages, et cej'cndaiit habiles dans le gouvernement, déliés dans les alfaires, aimables dans la société ? Kst-ce rincom[>atibilité réelle do ces ditférenls talents (]ui cause leur séparation ? Non sans doute, car ils coulent tous de la môme source, et ce n'est puint |iar leur nature ipi'ils s'excluent mutuelleinent ; mais Dieu, ipii est l'auteur de ces dons, les distribue avec poids et avec mesure. Souvent il l'.'i'U accoiilo qu'un seul; rarement il en accumule plusieurs sur une môme tète, et si jamais il a daigné les réunir tous, il n'est pas arrivé que tant de talents fussent portés par l'homme uni(|ue (jui les possédait, au môme degré de [)erfeclion. La vie humaine est tro[i courti! , les occupations (pii la remplissent trop mullifdiées , la tenlation d'un orgueil ambitieux trop dangereuse pour les uns, et pour les autres celle d'un attachement idohUie. pour qu'il soit possible, et mèioe convenable, qu'un seul liommo ait en toute matière une égalti supériorité sur les autres hommes. Si l'eu cherche des causes étrangères pour expliquer le partage des talents de 1 esiirit, il n'est pas juste de rejeter sur la dévotion le petit nond)re de ceux qui savent la ra|)|)rocher de l'esprit. Elle lui esl encore moins opjiosée (juc les divers talents ne le sont l'un h l'autre.

Ce qui entretient le mépris que les censeurs de la dévotion ont pour elle, c'est qu'ils la voient eu des personnes dont ils méprisent l'esprit et les lumières. Ils en concluent qu'elle n'est bonne que pour ceux (|ui n'ont ni connaissance ni talents : fausse conséquence, et qu'on pourrait rétorquer contre le vice, qui est accompagné d'ignoranceetdestupidité, plus souveul encore que la dévotion. Ils dévra^'.ent au contraire estimer celles-ci par l'endroit même cpii l'avilit à leurs yeux, car elle ne serait plus ce qu'elle esl , c'esl-h-dire, l'ouvrage de Dieu, et sou ouvrage le plus précieux, si Tonne pouvait y prétendre que [)ar les talents de res|u-it. Ces talents ne sont pas égaux ni même universels dans les hommes, 'l'ous néanmoins sont appelés à la piété qui honore Dieu, et à la béatitude qui couronne la piété. Fallait-il que la vertu, si nécessaire à l'homme, et le l'Onheur pour lequel'il esl né, dé[)eiidissent d'une circonstance qui n'est pas enson |)ouvoiF?Les ignorants et les esprits bornéssonl-ils moins les enfants de Dieu i|ue les savants et les grandsgénies? Une ûme , pour être enve- IO|i|)ée d'organes épais, en est-elle moins une subslanee s|)irituelle? Est-elle moins capable d'aimer ici-bas celui (jui l'a créée, et lorsque ses liens seront rompus, de conteinplei l'éternelle vérité? Pourquoi seraitelle exclue de la dévotion, qui l'éclairedans ses ténèbres, ipii la console dans sus maux

OELVaES COMPLETES DE LEFRANC DE POMPIGNAPf.

qui doit un jour combler lous ses vœux? Mais celle même dévotion, qui convient et doit convenir aux p^rsonn^s les plus simjiies, est égjilenieni faile pour les plus sublimes intelligences. Loin de les rebuter par sa pré!endue b.issesso, elle ne leur pré-

sente que des idées nobles, grandes, majestueuses : elle fait mieux; elle leur apprend que toutes ces idées ne valent |>as une seule des actions qu'on peut l'aire pour le service de Dieu ou celui du prochain.

DE

ARCHEVÊQUE DE VIENNE

THÉOLOGIE CANONIOUE.

Page 1