PREMIÈRE PROPOSITION
Il est aisé d'intéresser les hommes, de les échauli'er même et de les aigrir, en leur représentant qu'ils ont à craindre et des maux personnels, et jles calamités publiques. Des prédictions sinistres sur des objets dont ils sont avec raison si fortement occupés, trouvent (iresque toujours créance dans l'esprit de la multitude; et des gens niénje qui se piquent d'être plus habiles, y ajoutent foi, ou ne veulent pas du moins qu'on les néglige, lorsqu'elles sont confirmées |)ar l'expcrienco des siècles passés.
Tel est le moyen dont on se sert, pour indisposer les (leiiples contre le clergé. <>n icur rappelle tout ce que des ecclésiastiques ont fait d'injuste et de pernicieux
à l'ombre de leur minislére ; et comme il n'est rien dans l'histoire de ce royaume de plus célèbre et en même temps de plus odieux aux Français que les troubles de la Ligue, on s'arrête principalement à décrire les ravages que firent dans l'Etat les religieux, les curés et les prélats ligueurs. On n'oublie ni leurs prédications séditieuses, ni la docirine meurtrière qu'ils enseignaient, ni leurs processions burlesques et impies, ni les horribles profanations qu'ils faisaient des plus saints mystères, pour ériger la rébellion, et, ce qui était encore plus exécrable, l'assassmat des rois en acle de [uélé. On demande à qui appartenait alors le droit de réjirimer et de punir des abus si funestes à la jiairie. N'était-ce pas aux souverains eux-mêmes, et aux magistrats dépositaires de l'autorité royale? Mais s'il s'élevait jamais des troubles pareils, si la l'eligion servait encore de prétexte à la révolte, si des ecclésiastii]ues ignorants ou mal intention^ nés soutenaient (|u'on ne lioit pas reconnaître le légitime roi, et s'ils employaient [lour le persuader le pouvoir que leur donne sur les consciences la dis|iensalioiî des sacrements, l'Etat demeurerait-il sans défense contre une attaque si dangereuse"? Le respect dû à leur ministère devrait-il imposer silence aux vengeurs de l'ordre public? La crainte d'entieprendre sur la juridiction ecclésiastique désarmerait-elle leur juste sévérité? Cette barrière étant une fois renversée, jusqu'où les ministres des autels ne pourraient-ils pas étendre leurs vues et leurs démarches ambitieuses? Les biens, l'honneur, la vie même des citoyens seraient entre leurs mains : et, dans l'indépendance avec laquelle ils exerceraient des ionelions saciées, (jui les empêcherait de disposer des enj|)ires, et de donner des lois aux maîtres du monde?
Le clergé de France est attaché par des motifs trop purs à ses souverains et à sa patrie, pour faire valoir cet attachement aux dépens des autres corps de l'Etat. Il ne conteste à aucun d'eux la gloire et le mérite d'une soumission et d'une fidélité invariables, il n'a garde de reprocher à ses concitoyens les égarements passagers de leurs ancêtres, qui ne peuvent être im[)utés (ju'au midheur des tcm|)S, qu'une hjngue suite de services signalés a j)leinemenl ell'acés, et qui linn d'être lajipulés avec afiectation, devraient être ensevelis, s'd était |)ossible, dans un éternel oubli. Il ne demandera point ce qu'il laudrait faire, si le même esprit de vertige, qui a entraîné autrefois dans la désobéissance les comj)agnies les plus sages, les saisissait encore; et par des suppositions aussi malignes que destituées de vraisemblance, il ne cherchera pas à répandre dans le public de vaines alarmes. Il sup- )jose, au contraire, qu'après que les véiita- IjIcs principes sur le devoir des sujets ont été développés avec tant de lumière, on ne doit plus raisonnablement craindre pariûi nous des troubles qui ne devaient leur origine et leurs progrès qu'à l'obsturcisscment
569 l'VUl. V.l ItlliOL. (AN. - \i:ui r.\lll.i; US.VGb; DF. l/AUlOtUiE SIXlLIKlli:. 5(j(i
do CCS principes. Il ajouto qiio si dans unu cIim^i^, (iinit Irs Ironblcs du la Liguo unt
luatièie (|ni niéritu .i|>rùs loul uiit; Attention t'ourni la innlière.
t't ntn; vij^iUiiiii) l'untiniK'llcs, il ijcul irstci' Le t Icikô de rranco pourrait se contenter
encoio iltis imniiéliidcs, l'iJes dinvoiit «voir do cl'S nipinses îi des (K'ci.inialiniis si olFcn-
po'ir olijft des iniuunes hien ditloicntes do soutes et si técnéraires. Il lui siillitail après,
celles du clergé. avoir li'iiioi^'nil sa juslo .sensihjliiô sur les
Nous deniantjnns pour nous la môme jus- eonji'cliires tpi'oii hasarde (ontro lui, d'eu
tire (|uo nous rendons si vidonliors aux au- prouver par des moyens décrisil's l'iujuslico
Ires ordres du royaume. N'esl-elie pas due et la lausselé. Mais (pi 'on no croie jias cpi'il
î> ce (pi'out fail nos prédécesseurs, jiour veuille éluder la diliiciilté, ni se soustraire
nUermir par leurs ensei|.;uemonts l'autorité aux ipnjslions (pi'on lui lait dans les liypo-
supréme ot indépendanle des rois? Connue thèses même les moins vraisend)lafjles.
eux, nous pen.Nons et nous soutenons haute- (Ju'on dise donc, lanl (pi'on le voudra, (jue
inoni ipie la puissance royale est uni- émana- ce ipii est arrivé une t'ois est toujours pos-
lion de Celle de l)ieu;i|u ai'puyée siirce l'on- sihle. Qu'on demande à qui appartiendrait
dément inéhranlable, elle ne doit pas moins le droit de juger et de punir, supposé quo
tMie révérée dans les souverains (pii en abu- des ecclésiastitjues renouvclasscni les mê-
senlcontre la religion ou contre leurs sujets, mes excès qu'ils commirent pendant la Li-
i|uedans les princes les plus p eux et lesplus gue. Nous répondrons qu'il appartiendrait
l)ienfaisants;(iue la révoltecoilre leuraulori- sans conleslulion, comme il ap|iarlenail alors
té est loujouis un ciime, (juelipies couleurs au souverain et à ses olliciers : et nous de-
qu'oii lui prête, et raltotuat sur leur per- manderons îi notre tour, oij l'on trt)uve dans
sonne sacrée un parricide digne des plus cette épo(|uo de noire histoire des plaintes
all'reux supplices. Avec une telle doctiine portées ù des tribunaux séculiers, pour un
nous ne pouvons que détester les fureurs simple refus do sacremenls ; et des injonc-
de la Ligne. Les eccli;siasti(jues de toute lions faites [)ar des magistrats aux luinisiros
profession et de toute dignilo qui enlrèriuU de l'Kglise, d'accorder les choses saintes
si avant dans cette faction, sont plus cou- aux personnes qu'ils en croyaient indignes,
jiables à nos jeux (jue les autres Français, Car c'est lu le puint précis de la diiricullé;
puisqu'ils devaieiil être plus insliuits", et c'est ce que nous coniballons, comme une
nous roug>ssoii-sd''a-oj-laiit moins de cet aveu, entreprise manifeste sur la juridii:tion S|)i-
que nous n'avons |)as lieu de croire; ni rituelle; c'est ce qu'on s'elforce de justilier
que noire cause puisse être r'onfondue avec comme une démarclic nécessaireau bonheui'
la leur, ni qu'unsimauvaisexempleaii jamais et à la sûreté de l'Etat, surlout dans des
des imitateurs dans l'ordie du clergé. tenq)S semblables à celui de la Ligue. Nous
La vérité demandait néanmoins qu'en dé- raanpierons bientôt dans un plus grand dépeignant les excès où se portèrent les ec- l''il 't'S remèdes elficaces que les magistrats clésinstiques ligueurs, on recoiuiût le zèle défenseurs de l'ordre public pourraient appatriotique de ceux qui ne l'étaient pas. i)urter aux abus du ministère ecclésiastique, Henri IV, trouva dans ce corps comme dans sans entreprendre sur ses droits; mais en tous les autres de sou royaume, des sujets attendant cet éclaircissement, opposons conlidèlcs, qui souhaitant sa conversion, et jectures à conjectures, et prouvons que les travaillant avec ardeur à la procurer, ne abus de cette entreprise ne sont pas moms faisaient pas dépendre de cet événement à craindre que ceux dont oa a parlé jusqu'à le droit que sa naissance lui donnait à la présent.
couronne. La démarche hardie et toutefois tl'est ici que nous pouvons dire avec l'Arégulière que tirent les prélats qui l'avaient J'ùire (2J), qu'on nous force de parler un instruit, de le réconcilier eux-ruémes à langage, .qui, dans toute autre circonstance, l'Eglise, fut le >alut de I Elat et la ruine ««rail insensé. Saint Paul regardait comme entièredelaLigue. L'abjuration de ce prince u"e folie le récit des avantages qui releà Saint-Denis et la cérémonie de son sacre vaientson apostolat, il n'est pas moins triste à Chartres, assurèrent la réduction de Paris, l'our nous d'exposer les maux que poiirel rangèrent bientôt sous ses lois les prin- raient causer à la religion les magistrats cipales villes de France. Ignore-t-on , ou séculiers, si on leur lais.vait le droit do proprétend-on dissimuler les services essentiels noncer sur l'adminislralio;! des sacrements. que lui rendirentdans ces circonstances cri- Nous protestons avec la plus grande siiic.^tiques, un Renaud de Beaune , archevêque "HS que par des suppositions devenues néde Bourges, un d'Ossat, un Duperron lui- cessaires à notre cause, nous ne prétendons même, quoique si décrié parles protestants donner aucune atteinte h la loi de ces illuset p'u ménagé par des écrivains calholi- très tribunaux, qui ont toujours tait pruque>? ils ne tirent, je l'avoue, que ce qu'ils fession dans ce royaume d'un attachement (levaient, et Ton peut dire de i>lus (lu'en se inviolable à lu religion calliolupie. Les éveuionlrant ainsi bons Français, ils ne servi- nements que nous supposons ne sont [kis. reni pas moins la religioir(iue l'Etal: mais après tout, plus impossibles (jne ceuxquo;i c'est en cela même que leur conduite est appréhende de la i)art du clergé, et puisplus admirable : el il iallail au moins joindre qu'on a cru pouvoir tirer des conséquences ce correctif au.x déclamations contre le d'un danger qui devait parailre imaginaire,
(21) l'dilis fiim iii.si/iit'Hs , r(/s me coeijislh. (Il Cor. xir)
mî
ŒUVRES COMPLETES DE LErRANC DE POMPIGNAN.
Ji'avons-nous pns le raêine droit de raisonner sur d'.iulres conjenlurcs nulani, on si l'on aime mieux, aussi peu vraisemjjlables?
On f.iit valoir contre la juridiction ecclc- Sinsliqne les abus que des prêtres et dos pasleiirs mi'-me ont fait de leur ministère au )iréjudice do la société. Mais l'autorité teniporclle n"a-t-clle jamais almsé contre les ii.'térêts de la religion du droit qu'elle s'e<t arrogé dans le culte public et dans l'administration des sacrements? U'où sont émanés en plusieurs villes et dans quelques royautnes de l'Europe les rlécrels rpii abrogèrent ]a messe, la confession auriculaire, tous les Sacrements et toutes les cérémonies qui déplaisaient aux sectes prutestanles, si ce n'est des personnes en qui résidait celte autorité? C'est un fait notoire el avoué même par les ennemis de l'Eglise romaine, que dans tous les lieux oii domine la nouvelle réforme, elle n'a été solidement établie que par des lois et des ordonnances politiques. Les adversaires que nous réfutons conviennent que les princes et les magistrats, auteurs de ces innovations abusèrent de leur pouvoir. Mais, si l'on suniwse que les mêmes abus soient renouvelés par les tribiirjaux séculiers, à qui on atlriliue le même pouvoir, que n'en doil-on pas craindre pour la religion?
On exagère l'empire qu'ont sur les consciences les ministres des choses saintes. La puissance séculière a-l-elle moins de for-ce sur les cœurs pour les déternriner dans le choix d'uire religion? L'exemple des chefs de là muliitrrde est déjà pour elle un attrait bien séduisant. Le respect qu'elle a nalurelb'rnent |)0ur une autorité qui la gouverne et peut la rendre heureuse dans l'ordre d(!S choses humaines, est un second motif d'autant plus puissant sur elle, qu'accoutumée à recevoir des lois de cette autorité, elle n'est pas capable de démêler les liornes de l'obéissance qu'elle lui doit. Que l'ispoir des récompenses et la craiiMe des châtiments se joignent à ces deux motifs, il est moralement certain que la plusgrarrde pariie d'un Etat adoptera la religion la plus fausse et la plus impie, dès iju'elle sera soutenue do tout le jioids de l'aulorilé temjjorelle. Voilà le fruit de ce pouvoir exorbitarrt qu'on lui accorde dans les matières qui concernent la religion.
Ecartons, si l'on veut, des suppositions si effrayantes, quoiqu'on n'ait pas craint d'en faire d'aussi odieirses dans un autre genre h l'égard du clergé. Supi>osons seulemerrl (jue les juges biïijucs, sans attaquer le fond de la religion, se trompent dans les cas particuliers or^ ils voudront prononcer sur l'administration des sacrements. Si les ministres de l'Eglise peuvent les refuser sans raison aux personnes ijui les demandent, il est tout au moins égaleuienl possible que des magistrats sé'culieis ordonnent injuslein(!nt de les accorder à ceux qui ne les méiitent pas. Qu'ils prélenderrt alors contrain- Hrc les r)rêlres cl les posteurs môme à pro-
faner les plus saints mystères, ceux-ci soront-ils obligés de leur obéir? Livreront-ils le corps du Seigneirr el tous les trésors de l'Eglise à des pécheurs scandaleux qiri les foirlent aux pieds par leurs mœurs déréglées, ou par irn attachement opinifltre à rhérésie?Quelle profanation s'ils obéisseni! quel triomphe pour le vice et l'irréligion 1 Et s'ils préfèrent le commandement de Jésus-Christ à celui des hommes, à quelles extrémités sorrt-ils exposés! quelle douleur pour l'Eglise privée de ses ministres les |)lus fidèles et les plus zélés!
Abirs pour abus, ceux qiri sont funestes à la religion ne sont-ils pas autant à craindre, el ne doivent-ils pas être évités avec autant de soin que ceux qui sont préjudiciables à l'Etat ? Je sais que les inci'édules, dont le nombre s'accroît chaque jour, rironi lie nos alarmes; el, peu sensibles aux maux de la religion, ils ne seront louches que des calamités temporelles. Aveugles, qui ne voient (las qire l'impiété dont ils font gloire, est le [ilus terrible fléau qui puisse menacer un Etat. Nous les avons onfondus ailleurs; et nous n'écrivons aujourd'hui rjue [lourdes hommes qui respectent sincèrement le christianisme, qui sont môme enfants de l'Eglise catholique. C'est à eux 'lue nous demandotrs, si, pour é|)argner' à l'Elal des malheurs, qui selorj toutes les apparences n'arriver'oni jamais, il convieiil de pren dre une voie qui pourrait, dans la suite de* tenqrs , porter un coup mortel h la rvMgion.
Les abus de l'airtorité sont toujours à craindre, on ne l'ignore jias : les ministres de l'Eglise peuvent eir comnrettre dans \a dispensation des sacrements; les magistrats lar jUi^s ne sont pas sans doirlo plus exempts de payer le même tribut à la faiblesse humaine. Dans celte inévitable alternative, le seul parti que dictent le bon sens et l'amoui de l'ordre, est de laisser les uns et les autres exercer séparément leurs droits respectifs , sans trouble ni empêchement réciproque. La présoraplion est pour eux dans les fondions proi)res de leurs ditférents emplois ; et quand on aurait lieu de se défier des lumières ou de la fidélité des uns, on ne gagnerait rien à trans|>orler aux autres une airlorilé qui leur est étrangère, et dont ils n'useraient pas mieux. Ce ne serait qu'un désordre de jilus. (1 faut corumencer, pour remiilir toute justice, par maintenir chaque juridiction dairs son étendue naturrdie. L'on évitera ()ar ce moyen le premier et le plus dangereux de tous les abus. Les autres trouveront aussi leur remède; et une heureuse expérience a|)|)rendra que l'harmonie des deux puissances ir'est pas luoins utile à l'Etat qu'à la religion.
SECONDE PROPOSITrON.
On a distingué depuis peu l'administration extérieure des sacrerîients, de celle rpji ne l'est pas. Cette distinction a paru singulièie, tous les sacrements élanl des sigires serrsible";; udministrés aux hommes par
f.O'J IVUr. Vil. TlIKOl.. CAN. — VKUIIAIII.K IKVCK l»K l/AIITOIUrK SKCULIKUK. K70
d'wiilips luimmos, ce (|ui roriin! iiiWx'ssaireiii-iit uni! Mclioii eïli'iiiiiri'. l'.t; n'csl iIuik; p;is s'exprimer nvt-c l'i'xiiclilii'li' el la iin-rision iiiio 11.' hin^iini- cci'lûsiiisliipii' tli'iiMiiilc, iiiio tlt' rt'CDiiniiilie des saorcmciils iloiil I Biliiiinislratioii no siiil pas rxUVii'uri' ; i.-l ciMH (pii IfS premiers ont parlù de la sor'le, doivent apprendre, par cet exemple, ijiio c'est h d'aulris bouches (pie les leurs (pi'a élé conlii^ le soin d'instruire les tidùies sur ces matières.
l.cs ailleurs de cello distinction ont eu néanmoins dans l'esprit un sens ipi'il n'est pas dillicile de comprendre, tpioique leur eXprcNsiou no soit pas correclo. Ils ont voulu sans doute distinguer le sacrement de pénitence, où la conlession du pécheur fl le juj^umoiit du |irôtrc demruieut cachés sous lo sceau du secret , des autres sacrements, où les hommis peuvcMil être témoins, et le sont ordinaireuienl du signe sensible. Dans lu pénitence, lo minisire n'est responsable qu'à Dieu de l'alisolulion qu'il accorde ou qu'il refuse. Dans les autres sacreincnls, il peut Ùlre puni ou d'un refus injuste ou d'une condescendance criminelle. De celte dill'érence on a C(Uiclu (pio lo refus de l'absolution n'emportant jamais une dilïanialion réelle [loiir lo |)énilont à ijui elle serait duc, la société n'avait aucun intérêt h co re/'us, et conséquemment (juc les magistrats séculiers n'étaient pas en droit il'eii connaître ; mais (jue, au contraire, leur attention devait se porter sur le relus des autres sacrements, qui est une llétiissure pour les citoyens dont ils sont les tuteurs, et qui excite dans la société un trouble dont ils sont les juges naturels.
Combien de remarques n"auroit-on pas à faire sur ce jqu'on vient d'entendre? On pourrait demander d'abord, si, sous prélexle qu'un catéchumène est ciloycn de l'Etal el que sa réjiulalion doit être chère aux magistrats, ils jieuvent forcer les pasleurs de l'Eglise à lui conférer le baptême, lorsqu'ils ne 1'}' jugent pas sulfisamment disposé. Je sais (]u'on l'a prétendu; mais je sais aussi comment celle prétention, quoique une suite nécessaire du [irincipe , a élé accueillie par ceux mêmes qui étaient intéressés à le soutenir. On demanderait encore si un évêque (leut être conlraint par l'autorilé temporelle h donner la conlirmalion à des personm's (ju'il n'en croit pas digues, et l'ordination à iks ecclésiastiques dont les mœurs ou la loi lui sont suspectes.
Tous ces refus, dira-t-on, ne ditfament pas ceux qui les éprouvent; ils n'ont })as un droit rigoureux à ces sacremenls lorsqu'ils les demandent, et l'on peut les leur refuser sans donner atteinte à leur honneur : comme si l'on ignorait la manière dont pensent communément les hommes, les conséquences qu'on ne manque pas do tirer de ces refus qu'on ne veut |)as regarder comme ditfaraanls : les plainli;s aiiières qu'en forment ceux qui les soulfront, la part qu'y prennent leurs proches ou leurs amis, cl la joie nuiligiio qu'en téinoigiienl
ceux ipii n'iuil pas pour eux 1rs infinies sentiuicnts. Qnr, pioiivo a|irès tout ce raisonni-mcnl, si ce n'est que les magistrats peuvent connailre sans réserve des actions ou paroles injuri(Hi>>cs (pii accoiiipagneraienl l« refus do qu(,'lque sacrement que ce puiss» être. Car pour co droit rigoureux (pi'on admet à l'igard de certains sacremenls, lit iniestiou (.'st précisément de savoir iiui en doit être le juge; et ce n'est pas le plus ou le moins de bruit (pie peut faire dans lo monde lo refus des sacrements, (pii doit régler à leur égard la compétence dos dilféreiitos juridi('tions.
Est co don(! cette administration qu'on appelle extérieure, (pi'il faut principalement considi'rei dans les sacrements ? Co qu'ils ont do i>lus essentiel, c'est la grAco qui hMir est attachée par une promesse divine, et les dispositions surnaturGlIcs d'où celle grAco dépond. \'oil;i ce qui doit prévaloir sur toute ciuisidération huuiaino et polili(|Uo. Dieu a reiiftîrnié colle gi'ilco sous des signes sensibles, el il fallait bien ipio l'application de ces signes iùi extérieure. Il n'élait pas non plus possible que les hommes formant ensemble une société dont la religion resserre les lions, l'exclusion ou la partici(>alion des sacrements ne rejaillît on quel(|ue manière sur leur réputation. .Mais ce rapport qu'ont les saints mystères en change-t-il la nature? Les dégrade-t-il de leur être divin et surnaturel, pour les réduire à la condition de ces droits honorifiques ou uiiles qui entrent dans le commerce , qui s'acquièrent |)ar la I)rescription, dont le domaine et l'usage peuvent être revendiqués devant les tribunaux séculiers? A Dieu ne plaise que nous ayons une si basse idée de tout ce que la religion a de plus augusle, et que nous avilissions ainsi les sacremenls aux yeux des hérétiques et des incrédules, déjà trop disposés à les mettre au rang des institutions purement huniaines. L'administration des sacremenls est d'un ordre trop élevé pour être soumise aux lois qui décident entre L's hommes les contestations civiles ou criminelles. L'Eglise, mère tendre et corapatissante, gémit de l'opprobre dont le refus des sacrements peut couvrir ses enfants. Mais quoique altentive à prévenir autant qu'il est possible cet inconvénient par les règles qu'elle prescrit à ses ministres, elle l'est encore plus à mettre- en sûreté l'honneur même el la dignité des sacrements. Le bouleversement du monde entier ne l'engage* rait pas à les accorder aux personnes coinprises dans la défense qu'elle a reçue do Jésus-Christ. Apprenons d'elle que les ménagements dus à la réputation des citoyens, sont toujours subordonnés dans la dis|)ensation des saints mystères à la crainte d'une profanation publique et manifeste, objet mille fois plus intéressant; et comme ce n'est pas aux niagislrats laïques qu'il appartient de juger si celte crainte est bien ou mal fondée, concluons (pio soit que l'adminislration des sacrcMiients soit extérieure, comme on veut l'aiipeler, soit i|u'clle no lo
œUVUES COMPLETES DE LEFR\NC DE POMPIGNAN.
soit pas, la connaissance en est cgaiement interdite h ces magistrats (22).
Au milieu dos dél'nuts que nnus venons d'observer dans cctie dislinclion, elle contient un aveu délinitif |iour la jireuve de notre seconde inoposition. Il demeure établi, par cet aven, (pie l'administration des sacrements (]ui n'est \):\s extérieure , n'est plus du ressort de l'autorité temporelle. Or c'est dans cette administration, (elle que nous l'avons expliquée , que peuvent se commettre les abus les plus [lernicieuxà la société. Ce remf'de tant vanté est donc iiisufTisant, loisqu'il serait le plus nécessaire.
On craint deux sortes d'abus dans l'exercice du ministère ecclésiastique : les uns pour le corps entier de la républi(|ue, les auties pour les citoyens qui en sont meiïïbres. Il est facile de démontrer que tous Ces abus ne soraleit jamais plus funestes que dans l'administration du sacrement de pénitence, et c'est là pourtant qu'ils sont sans ressource du coté des tribunaux séculiers,
Imagine-l-on des ecclésiastiques auteurs ou complices du détestable projet lie changer la constitution de i'Elat, d'attaquer l'autorité du souverain, d'attenter même sur sa vie? V^eul-on que, pour réussir dans ces vues, ils emploient ou plutôt ils profanent leur ministère , qu'ils animent les peujiles à la révolte par des sermons et par d'autres spectacles de religion ; qu'ils menacent les sujets lidèles des censures do i'Kglise, qu'ils les privent en public des •sacrements? Ceux qui débitent dépareilles chimères, comme si elles pouvaient être à l'avenir le fondement d'une crainte légitime, se moquent sans dimte de nous dans leur <:œur, quand ils nous voient occupés sérieusement à y répondre. Mais qu'on les réalise, j'y consens; (|u'on suppose dans ces ecclésiastiques le comble do l'extravagance comme celui de la perfidie, les remèdes ne manqueront |ias contre des abus si énormes. Il en est que nous adoptons, et l'on verra dans la suite que ce sont les seuls qui soient véritablement salulaiies à l'Etat et à la religion; il en est d'autres que nous rejetons comme mauvais en eux-mêmes, sujets à d'extrêmes inconvénients , et d'ailleurs superilus. Il lesteia cependant aux ecclésiastiques factieux une voie jiuur exécuter leurs desseins; la plus dang(;reuse de toutes, et contre laijuelle l'autorilé séculière n'est pas endroit, selon nos.adveisaires, de mettre en œuvre le pouvoir qu'ils lui aliribuent dans l'administralion des sacrements. Car si quelques-uns de ces ecclésiastiques ont assez de prudence pour éviter des éclats scandaleux qui seraient bientôt réprimés, s'ils se contentent de répandre leur venin dans le tribunal secret
(2-2) On ne p:irle pas Ici de l'appel comme d amis réservé p;ir li's lois ilii i(iy;uiiiio ;ui\ Iriliiiiiaiix soiivciaiiis (lo la jiisiice. Ct'.:>\ ipii aUaciiie oujuiuil'liiii la juridiction ecclésiabiiqiie , ne se co.iu-iiioiii pas
de la pénitence, et si, par l'autorilô qu'ds ont dans ce tribunal, ils travaillent sourdement, mais effîencement, à grossir leur cabale, les magistrats leur enjoindront - ils d'accorder l'absolution aux sujets fidèles qu'ils n'ont pu séduire? Se rendront -ils juges de ce refus , quoiijue très-criminel dans son motif et très-pernicieux dans ses suites? On n'ose le, dire. Prononceronl-ils du moins con'.fe eux une sentence d'interdit, et leur ôteront-ils des pouvoirs dont ils abusent avec tant de malice et de danger pour l'Etat? C'est encore ce qu'on n'a osé avancer, et ce qui serait en elfet d'une absurdité trop outrée.
On dira peut-être qu'il est des cas, et (|ue Celui dont nous parlons est de ce genre, oCi les dépositions des pénitents peuvent être reçues contre les confesseurs; que des dépositions qui roulent sur des objets <lo cette importance, lorsqu'elles sont uniformes et multipliées, sudisent pour s'assurer d'abord des prêtres qu'elles rendent suspects, et que, réunis à d'autres preuves, elles peuvent môme achever la conviction contre eux et opérer leur condamnation devant les tribunaux séculiers. Ainsi, tout ce que l'on demande pour la sûreté de l'Etal, c'est que les juges puissent punir les ecclésiastiques qui, contre ses intérêts, abusent de leur ministère. Nous en convenons volontiers. Mais peuvent-ils enjoindre de leur autorité d'administrer les sacreu)enls? C'est ce que nous nions avec d'autant jilus de raison, qu'il est visible qu'ils no h; peuvent pas h l'égard d'un sacrement oh lo refus ne serait pas moins injuste, et la procédure contre les ministres coui)ablcs plus tardive, plus longue, plus susceptible de dillicullés, qu'à l'égard des sacrements dont l'administration est publique.
Dans la circonstance d'un danger pour l'Etal (Je la p-art des confesseurs, les magistrats séculiers blâmeraient -ils l'usage des billets de confession ? Trouveraient-ils mauvais que des évoques zélés [lour le service du roi, instruits en général qu'il y a dans leurs diocèses des [irêtres ennemis de l'Etal, dont les uns s'ingèrent sans mission et sans pouvoir dans l'administration du sacrement de pénitence : les autres ajiprouvés, à la vérité, parce qu'ils sont plus dissimulés, ins|)irenl également des princi|ies séditieux dans la confession; que ces évoques, dis-je, voulussent alors s'assurer du nom dus confesseurs auxquels se sont adressés les lidèles qui demandent les derniers sacrements? Les magistrats dépositaires de l'autorité royale ne pouriaient refuser leurs louanges à une discipline si sage; et, loin d'en exiger la suppression dans les diocèses oii elle serait établie, ils seraient les premiers à réveiller le zèle des lirélals qui lio l'auraient pas encore iiilro-
(le celle voie, et le clergé do France ne s'en p!;iindraii pas, si elle élail renferiiiée dans les t)ornes de l'édil de 1095.
fi:» Fviii. Ml. 1111:01. i;an. — vmutaiîi.I'; lsaci: di: laltoritk si:(.i;i.iKi\t;.
iliiile ilaiis les (Iioc6so>i où l'un niirnit h cruiiuli'i- li's llll^lll(•s iibus. I.i'S hillcls du rontVs>it)ii 1)0 Sont ili)ru; ()as si dani^eioiix l'oiir l'Euil (jd'on veut lu iiersiKidcr an piibiif. Ils 110 ressuiublonl ù ci-s hillcls il'as- SDcialion usilés an uoiiiiiuîncoiiu'iit tin la Ligue, quu par lo iiuin inùiiio des billets i|iii s'a|ipli>|ue î> inillo choses diU'éruntos. Mais irailk'urs, soit qu'on coiisiiiùro co qu'ils txprinient, soit ciu'oti l'xauiiiio le molil' de les demaiuler, il j-a aussi peu do coidormilé entre les nus et les autres ([n'entre les ténèbres et la luuiiùre. (Juel en^aj^onient prennent et lo priMro qui a sii^né le hdirl de l'onfession et le tidèlequi le présente? tjnel tort peut laire à i'Klal le nom de celui-là, et l'assurance (|ue ik.inie celui-ci de s'élrc conl'essé pour se disposer à hi sainte Kucliaristie? On applaudirait à cette pr'écaulinn, si elle avait pour objet lo bonheur et la sibeté do l'Etat : elle est même en usage dans des compagnies respeclables, qui ne ])réteudent pas sans doute renouveler les billets d'association. Par quel (iirclKintenient devient-elle tout à couji un abus intolérable, lorsqu'un évoque la croit nécessaire pour empêcher des absolutions nulles (lar défaut de iiouvoir, ou , ce (jui n'est pas moins déplorable, des absolutions sacrilèges |iar les dispositions des |)énilonls et la connivence des confesseurs? Quel autre que lui peut juger dans son diocèse de celte nécessité? El doit-il être moins attentif au salut des âmes dont il est pasteur, qu'aux intérêts de laréiiublique, dont il est citoyeir?
Craint-on pour des particuliers les abus (|ui peuvent être commis à leur préjudice dans l'administration des sacrements ? J'avoue que celle crainte est mieux fondée que celle d'une révolution dans TElat; mais c'est surtout dans la confession que des prêtres intéressés peuvent abuser du |iouvoir qu'ils exercent alors sur les conscieirces. Un refus imblic des sacrements aigrit les cœurs; et loin d'en pouvoir tirer quehjue avantage, on doit s'attendre aux ell'ets du ressentiment le plus vif. Des insinuations plus douces, des remontr'ances qui paraissent n'avûii' d'autre motif qu'un véritable zèle, des conseils donnés avec toute l'autorité d'un père et d'un juge, ont un autre poids sur l'esprit des hommes qu'on veut amener à ses fins. Si l'on sujipose qn'un prêtre veuille dicter un testament, un curé obtenir de ses 1 aroissiens ce qu'il ne lui doivent pas, tout autre ministre séculier, ou régulier, pr-ocurer h sa comuiunaulé, à ses proches, à lui-même, des jirésents et d'autres avantages temporels , il y réussira beaucoup mieux dans le tribunal do la pénitence que dans l'adminislialion [lublique des sacrements. Que s'il croit enliu nécessaire à l'exécution de ses projets de refuser les trésors spirituels dont il est le dispensateur, il se portera [ilutôt au refus do l'absolution qu'à celui de l'Eucharistie. L'un peut lui attirer oes alfaires lâcheuses; il ne rend tomi'lc de l'autre h aucun tribunal sur la
terre, ('ependaiit il est iiicotilfstable que lo refus de^ rabsoluliori est aussi criminel on lui-même, ot qu'il esl plus nuisible aux tiilèles (pio le refus di' l'Iùiidiar'istio ; car co dernier- sacrement, (pioiquo au-ilessus des autres par' son excellence et sa dignité, n'est pas de cette nécessilé absolue pour le salut, ipio les théologiens appelhuit une nécessito de moyen; nu lieu (pie l'absolution sacramentelle esl aussi rrécessarre, ajirès l'innocence ])erdue, que lo baptême avant la régénération : et (juo h; salut des pécheurs qui ne l'ont pas re(;uo dans leurs derniers nroiiionls, est sans ressource, à moins (ju'ils n'y suppléent par un désir- de la recevoir, ardmé (l'une contrition paifaile. Voilà sans doute un abus du ministère ecclésiastii|ue, et on pi;ut le dire, !e plus pernicieux aui|uel tous les jugements des magistrats séculiers ne rcmédierdut jamais.
Il est inutile de ré()ondro que la juridiction épiscopale n'est pas plus capable d'y remédier. Projuièrement c'est sortir do la question. Il s'agit de savoir si ledroil (pi'on allr-ibue aux tribunaux laifjues dans l'administration des sacrements esl un préservatif contre l'abus le plus dangereux du ministère ecclésiastique. J'ai (Jiouvé qu'il 110 l'était pas. Est-ce détruire mes preuves que d'objOCter que ce défaut est comiuun à la l)uissance temporelle avec la juridiction épiscopale? Eu second lieu, cela mêiue n'est [las exactement vrai. Car si un évêcpie ne peut pas obliger un prêtre de son clergé adonner l'absolution dans le for inlérieui-, il a droit au moins, lorsiiue ce |>rêtr'o abuse des (louvoirs qui lui soiilconliés, de les lui retirer; ets'il les exerce parmi titre, dont il ne peut être dépouillé que jiour un délit liublic et juridiquement constaté, sonsupéneura droit encore de léparerjjarlui-même ou par tout autre prôlre qu'il commettra, le tort que ce ministre prévaricateur a fait h des fidèles, en leur refusant par des vues d'intérêt l'absolution dont ils n'étaient pas indignes.
L'utilité qu'on se promettait pour la société du prélendu dioit des magistrats séculiers dans l'admiriistralion des sacreinents, n'est |)as assez gr'ande, pour déranger l'ordre qui renvoie chaque cause à ses juges naïulels. Il resterait eucoiti malgré ce changement trof» d'abus, contre lesquels on ne pourrait se |)récautionner cfu'en renversant de fond en comble la religion catholique; ce qui esl sans doute fort opposé aux intentions de nos adversaires, et ce qui serait pour ce royaume lu plus alfr'eux de tous les malheurs. L'oidi'e est toirjours respeclablo par lui-même : ne fùt-il qu'un établissement iiumain, il faut les motifs les plus [ii-essants jiour s'en écarter ; et ces mollis mêmes no sulliseul pas, s'il est d'institution divine. A plus for le raison doit-il être préciousement conservé, lorsque les esiiérances ciu'on avait conçues d'un autre arraiigeiuent, perdent, examinées de près, ce (pi'ellesavaient d'' [ilus lUitleur et de i)lus séduisant.