PREMIÈRE PARTIE
Monseigneur,
La piété a, dans chacun des hommes, son caractère comme le vice. Je ne dis pas seulement ce caractère qui tient au temjiéramenl, qui est plus naturel que moral : je IKule de celui qui se manil'esle dans les personnes pieuses par des vertus qu'elles paraissent avoir cultivées avec plus de soin ; de môme que les personnes engagées dans le vice ont oniinairemeut des passions domina ites qui les distinguent.
Le Ciiraclère de la piété de la reine a été la pratique constante de deux vertus principales, dont l'une con)mence l'éditice delà vie chrétienne, l'autre l'achève et le perieclionne : la foi et la charité.
La reine a cru avec une humble soumission, avec une conviction inébranlable, les vérités révélées. Si je parlais dans un siècle, où le scandale de l'irréligion fût moins |)iiblic et moins contagieux, je n'aurais pas à
repousser ici un principe (aux en lui-même, et dont los conséquences sont éKaleuionl fausses. I/ignorance, disent les impies, l'ait naîtro et soutient la foi. Ils no veulent pas voir qiw' la religion n'est divine, ipic parce que tous les hommes sans exrepti)n, les ignnr.inis ainsi (pie les savants, sont capables lie la connaître el *.l'y ( roirc ; que la desiinatioii à la vertu et au bonheur étant commune, la voie jiour y parvenir doit l'élre aussi ; el (pi'une preuve, indépenilamment de toute autre, «pie leur prétendue philosophie n'est pas celle voie, c'est que pour en rehausser le prix, ils la conctntrenl eux-mêmes dans u!i petit nombre d'hommes plus éclairés
Oue celle supériorité de lumières druil ils se vantent soit l'apanage d(; l'incrédulité, c'est ce ([u'on n'a garde de leur accorder ; cl c'est, pour le dire en passant, co que leur exemple ne prouve [loinl. La foi chrétienne a pour elle des exemples d'un tout autre jioids. Je ne veux pour les confondre que celui (jui fait le sujet de ce discours.
La reine avait des connaissances ; el si le voile, dont sa modestie les couvrait, n'a permis de les ap(irofondir qu'à ceux qu'elle iionorait d'une confiance [particulière, cnlto réserve a été dans elle un mérite de plus. Son éducation avait été excellente. Un père el une mère, que l'adversité avait pu arracltér du trône, mais qu'elle n'avait pu dépouillerdes qualités qui l'honorent, avaient été ses premiers maîtres. Ils s'étaient d'autant plus appliqués â former son âme et à enrichir son esprit, que la Providence, dont ils adoraient les décrets, ne leur lais-iait a'ors d'autres [soins que celui qui était le plus cher à leur cœur, l'instruction d'une liHe, leur consolation présente et leur espéiance pour l'avenir. Tout l'univers a connu les hautes lumières de Stanislas. La postérité les admirera dans les ouvrages, fruits de ses nobles désirs. Au nom seul du maître, vous pouvez juger do ce qu'avait appris une élève si attentive à protiter de ses leçons. Elle savait effectivement tout co qu'une personne de son rang peut savoir avec utilité: et ces connaissances digérées, mûries par un jugement, dont la ilroiture était admirable, l'emportaient de beaucoup sur celles où la mémoire et la vivacité de l'es; rit ont p'us do part que le raisonnement et la réflexion, et dont la surface ne paraît quelquefois si étendue que parce qu'elles n'ont ni profondeur ni solidité.
Mais ce que la reine avait le plus étudié, ce qu'elle savait le mieux, c'était la religion : elle en connaissait l'histoire qui remonte à l'origine du monde. Elle s'était plu de bonne heure à rapjiroc-her les traits les plus remarquables de l'Ancien Testaïuent, do ceux qui, dans le Nouveau, en ont été J'iK'Comjilisseinent et le terme. Llle ne [)0uvait se lasser de lire dans l'Evangile les actions de Jésus-l^hrist, plus instructives encore ((ue ses paroles. Elle n'ignorait point par quels prodiges de sa main toiile-puiss.uUe Dieu avait établi son Eglise sur la
œi'VRES COMPLETES DE LEFRANC DE POMPIGNAN.
iL-rre, et commenlil lui av.iii ronservt^ dnns les siècles suivants sa prnlefijon, uinl.nri^ le relâchement des mœurs. Klle nv.iil goûit^, elle méditait coiilinui^ilement (oui ce (jim la religion a dans ellr-rnème de grnnii et de iiiajcslueuï, de consolant et d'aimable. C'est le ca'.Iiet de Dieu 'ur son ouvrage; c'est l'abrégé, et si les autres preuves nous maniiuaient , l'équivalent de tous les mirac'es.
Persuadée par de tels motifs, la reine a cru avec simplicilé, mais sans imprudence; avec docililé, mais sans aveuglement ; avi c ardeur, mais sans enlliousiasme. Sa foi a élé comme devrait être la nôtre, le plus parfait usag.' de la raison : et c'est ce qui en bannissait iinn-eu!ement les doules volontaires, qui suliisent pour l'altérer el la détruiri'i mais celle laiblesse et celte langueuri qui en dimi'iucnl si souvent le mérite, cl ré| piulenl si ficu îi la crrlilude iuimobile des vérités que nous croyons.
Sai'it Paul définit la foi, la conviction des choses que nous ne voyons pas: Argumenlum non apparenliiim. (Hebr. \\, 1.) Jamais celte définiliori n'a élé mieux vériliée que [lar la reine ; car elle croyait nos mystères, romme s'ils eussent élé jirésents à ses yeux. Sa croyance n'eût pas élé (ilus ferrue, quand le nombre nuage qui les enveloppe dans cetlevie çiltélé pleinementdissipépburelle, et semblable au plus saint de nos rois, sur le trûne duquel Dieu l'avait conduite, elle aurait pu renvoyer à des âmes d'une foi cbancelaiite la vue d'une merveille sensible.
Celle foi lui rendait en quelque; sorte incroyable l'incrédulité, qui s'élève contre la révé'atinn. lîlle entendait dire, et ses oreilles n'ont été dans ces derniers temps que trop affligées de ces tristes récits, que le I hristi.inisme était blaspliéuié par des Chrétiens de naissance et d'éducation. Kile cherfhail dans son âme le germe d'une si affrruse licence, et no le trouvant pas, elle b'élonnait qu'elle fût possible. Aussi n'écoutait - elle qu'avec peine les discours, où dans la chaire destinée à prêcher l'tlvangile on en susjiendait l'explication el le développemenl, pour en prouver la vérité contre les impies, non qu'elle lilâmAl les prédicateurs à qui le malheur des temps imposait celte obligation. Elle approuvait leur zèle; et ses égards d'ailleurs, pour les ministres du sanctuaire (l'un des elFets de sa loi, et qu'il est de notre devoir de rapjieler nvecla[ilus vive reconnaissance), ces égards lui eussent fermé la bouche sur ce c|u'elIo aurait |iu apercevoir. en eux de répréhensihle. Mais, eti entrant dans leurs raisons, i-lle ne su plaignait pas moins d'une contioversc (pji iJérobail à sa piété un aliment tjui lui convunail mieux, pour y en substituer un autre qu'elle arrosait do ses larmes. Elle eùl souhaité que les preuves de la religion n'eussent jamais élé exposées dans le lieu jaint, au milieu de n()S solennités, que pour forlilier la loi des Chiétiens, pour la rendre plus rgissanle cl ['lus i'écon le en
bonnes œuvres. Elle ne s'accoutuinait pas?! voir qu'elles fussent devenues nécessaires pour combattre et pour réprimer l'iuipiélé.
Sa foi s'étendait h tout ce qui lui était enseigné par l'nutorilé, qui en élait la règle vivante. Des mains de l'Eglise calholique, qui lui avait donné ces livres sacrés (pi'elle révérait comme la parole de Dieu, ce symbole qu'elle récitait depuis son enfance avec tous les fidèles ; de ces mêmes mains elle recevait avec une égale obéissance tous les jugements qui avaient décidé des dogmes ou condamné des erreurs. File ne comprenait pas que la soumission pût être divisée ou restreinte, (juand le motif de la rendre est universel; et qu'après avoir filoyé sous les mystères les plus impénétrables, l'esprit humain eût droit de maintenir son indépendance dans quelques parties do la religion. Elle sentait les funestes conséi|uences de cet attachemenl îi son propre sens : en choisissant h son gr('' ce qu'il doit croire, ce qu'il peut rejeter, il ébranle et il renverse tout. Elle ne pensait donc pas que dans les cnnicsialions (pii déchirtut l'Eglise, ce filt èlre d'un parti (]ue d'écouler et de suivre la voix des pasteurs, ou si l'on voulait lui donner ce nom, qu'il y en eût un autre à prendre pour les vrais enfants de l'Eglise. Les intérêts de celte mère commune la tou(;haienl dans l'emlroit le plus sensible de sou cœur. Les maux qu'elle éprouvait devenaient ses calamités personnelles. L'assurance de son triomphe piTomis par Jésus-Chisl. et l'espérance d'ôtre éternellement réunie avec elle dans le sein de Dieu, pouvaient seules la consoler.
A ces sentiments on reconnaît la foi, lorsqu'elle est aussi livc que sincère; et c'est ce qui faisait admirer celle de la reine à son fils, qui était alors sa joie, qui depuis..., mais n'anticipons pas ses gémissements et les nôtres, à ci; [irince, dis-je, si bon juge du jirix de la fui, parce cpi'il eu élait lui-même pénétré. Dans l'admiration i)uc lui causait un speclacle dont il ne pouvait détourner ses regards, il s'écriail, oh! que sa loi est grande 1 0 niuticr ! marjna est fides tua. [Mallh. xv, 28.) Elle était grande sans doute; assez pour la sanctification do cette jirincesse ; assez pour nuire édilical.ion I elle ne pouvait trop l'être pour l'homaiage qui est dû à la souveraine vérité.
Vous voyez maintenant, Chrétiens, quel a été dans" la reine le princifie de tous ses exercices de religion : de son assiduité îi ht piière; elley ap(>iii lait une humilité |)rotunde, inspirée jiar la connaissance de son néant et tie sa misère; une tendre et res- [lectueuse confiance dans la bonté divine, dans les mérites de Jésus-Christ, dans l'intercession des saints et surtout do la Mère lie Dieu : de son goût pour les lectures saintes; elle y cherchait, avec un sage discernement, ce qui pouvait nourrir sa jiiété; ejje fuyait cequi n'eût pu que la dessécher:
1015 r.VUl. \. 1111.01 . l'VllIÙNEr. -OU.XISONSFLN. -11. MAIUK, RKI.NE l)K FllANCI-. loi»
lie son nltoiilioii pI do soi) ri'ciifilltMncnl liui'iuit la c(Mi^l>riitiiiii do nos rodoiidihlos ii»)Slè.-i's ; ello ii'sliliMil, |inr.si's «bdissciiiiMilt, i\ Jé!>ii!>-Clin.sl iiiiiiiidé sur !i>s a\\- Icls, l;i iiiiijostt^ (|iiu son amour pour nous l'nil diNi'iirallrL' h nos ytiix ; viiliino puro idlf-int^iiic, i-l dignu du s'unir h In viclinio iidornlilu i|ui si-ulo n jui lU^i'liir I.1 colère du i-ici : de son oni|irt'Ssonionl j\ clViicer dans le lril>UMul lie la jii.^nili!nre des l'aulesiiu'une foi moins éclairée n'aurail pas iléfouv(!rtes : do cel ardent dé>ir, mùl6 néanmoins de Ira.v'tir ol de Irendjicment, (|ui l'arc'onpagnait h la table sacrée; elle communiait plus souvent (|n'elle ne croyait le mériter; moins peut-être que des mœurs aussi innoeentes, une conduite aussi excmplaiie no semblaient l'exiger. Mais l'obéissance réglait en cela ses démarches; et il éiait juste do proportionner les avis ([u'on lui donnait aux dillérenls mouvements que la grâce excilr.il dans son cœur.
La reine aimait t-Mit ce qu'il y a dans la religion d'extérieur cl de sensible. Un culte réduit ù des idées abstraites et purement spéculatives, lui paraissait un culte déciiainé, peu projiro à réformer l'homme, dangereux mOnio en ce qu'il sert d'amorce el lie pûtiire à l'orgueil. Elle raisonnait mieux que celte sagesse su|ieibe, qui regarde tout ce tiu'on ajipelle pratiques de dévotion comme le partage d'un peuiilo ind)'!cile et grossier. Eh! qui n'est pas peuple devant Dieu 1 Les grands le sont ; les savants, ou ceux qui se tlatlcnt de l'être, le sont aussi. La reine savait, par sa propre cx|iérience, que les hommes ne trouvent rien de frivole, ni ue mé[)risable dans les témoignages de leur respect envers leurs souverains. C'est dans une suite d'hommages et de seiviies que consiste celte espèce de culte, qui s'offre aux maitr.es delà terre. Loin de s'enivrer de relui qu'elle recevait, dicté par l'attachement plus encore que par le devoir, la reine en concluait qu'il y aurait de l'illusion à honorer Dieu avec moins d'appareil qu'on n'honore les rois; que si ces démonstrations lui sont inul.les pour connaître le .fond des cœurs, s'il est au-dessus d'elles par la hauteur iniinie de son èlre, les hommes ne s'en doivent pas moins à eux-uiémes, et les uns aux autres, cet avertissement de la dépendance où ils Sont à son égarcj; et qu'il lui convenait à elle, qui n'était après tout sur le trône que la servante du Seigneur, d'allumer, par son exemple, la noble éibulatioii de le servir. De là sou zèle [)our de pieuses pratiques, qu'elle n'avait cpendant adoj)lées, el qu'elle ne désirait de réjiandie, que parce qu'elle les voyait autorisées dans l'Eglise : mais elle ne s'arrêtait pas à l'écorce des actions qui les composaient ; elle ne prélendait pas avoir rempli par elles loule justice, couime si elles [)ortaient dans elles-mêmes la dispense des |)réceptes et l'amnistie des péchés. Sa tidélilé à ob-
server la loi prouve combien elle était éloignée (l'une erreur si conlr/iiroà l'c^pril ili' la reli(?ion. Tout ml pur pour let âmft pures: « Omnin iiiuiidii iiiunilis » {'fit. 1, 15), el tout est grand pour cidles en qui des petitesses apparentes sonl relevées par d'j grands motifs.
Le monde même, toiil injuste estienteup qu'il est de la piété, ne peu', nier qu'elîo n'ait été dans la reine exemple des défauts (pi'il a coulumo de lui reprocher. Il ne dira |)oiiil (pic cette princesse, soit par incapacité, soit par caprice, soil par un amour outré de la solitude, ait refusé de se montrer, quand il le fallait, aux yeux <lu public et do sa cour. La iJignilé naturelle qui régnait dans toutes ses actions, les grAces inimitables qui assaisonnaient ses moindres discours, les nuances délicates qu'elle savait "iiettro dans ses manières selon les personnes qui l'approchaienl; tout cela fait assez voir combien idle était capable do soutenir l'Eiat, et, si l'on me passe celle expression, le personnage de reine. (^0 n'était d'abord en elle qu'un talent. Le roi, son père, l'avait démêlé dès ses premières années; elle sut en faire une verlii, et une vertu guidée par les lumières de la foi (IG). Elle sortait de son oratoire, ou des tem- |}les flu Seigneur, pour entrer dans les assemblées où sa présence était nécessaire; elle y restait avec la même sérénité que si elle y eût goûlé les mêmes délices; elle se prêtait par nécessité h une dissipation qui n'interrompait pas son commerce avec Dieu, il une roprésenialion qui ne lui faisait pas oublier ce qu'elle était devant lui ; nouvelle Esthiu' qui, sous un visage riant et soui le diadème, cachait le mépris des pompes du siècle et l'horreur de ses joies insensées.
Il n'était pas possible qu'une foi aussi parfaite fût dépourvue de la charité qui l'anima : l'amour se déclare par les œuvres. A toutes les preuves de ce genre, que vous avi'Z déjà vues dans la conduite de la reine, il est temps d'en ajouter d'autres qui aient un rapport plus direct à la charité.
Ces preuves paraissent surtout dans la cliariié qui s'exerceà l'égard du firochain.Le christianisme nous apprend à ne pas distinguer cet amour de celui qu'on doit h Dieu. Le second commandement, vous aimerez voire pnjchain comme vous-même, est semblable, dit Jésus-Chiisl, au premier, vous aimerez le Seigneur, voire Dieu. Osons même dire, et nous ne nous écarterons pas de sa pensée, qu'il ne fait avec lui iju'un seul et même cou mandement. Le disci|ile bienaimé, l'apôtre de la charité, nous en donne une raison aussi touchante que solide. C'est que, quiconque n'aime pas son frère ([u'il voit et à qui ses soins peuvent être utiles, ne saurait aimer Dieu qu'il ne voit pas et qui n'a pas besoin de son secours : Qui cniiH non diligil fratrem suum quem videt, Deuin quem non videt, quomodo poUst ditiaere ? [J Joan. iv, 20.j
(Ki) Avis i!u roi S(anisli<s à la reine, sa lillc, tors tle seu mariage.
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ŒUTRES COMPLETES DE LEFRANC DE POMPiGN.VN,
fois
Cet amour, par l'iiislubililé du cœur liuniîiin et par le mélange de l'amour-propre, pst rarement aussi pur qu'il devrait l'ôlre. Les lins sont sensibles aux misères des pauvres, u)nii duis et imi)ito3'ables pour leurs serviteurs, ou indiiTérents pour leurs amis, si loulffois ils en ont. Les autres, fidèles anx devoirs <le l'amilié, se dédommagent <le la contrainte, où elle tient leur maligniii', par une liberté effrénée déjuger et de parler mal de tout te reste des hommes. 11 yen a qui ne liaïssent, mais aussi qui n'aiment personne. La froideur et la sécheresse de leur âme en ferment l'enîrée à la fharité hieiifaisantt'. Celle de la reine, fondée sur lies n;iolirs qui aduîeltent des dejj;rés, inais ne souffrent aucune exclusion dans l'amour du prochain , a embrassé toutes les sortes de biens qu'on [leut lui faire.
Elle a aimé les pauvres; elle a été touchée de leurs besoins; et si c'est une vertu dans toute condition, combien p'ius dans celle où de [lerlides ménagements laissent quelifuefois ignorer s'il y a des pauvres et s'il y a d'extièmes besoins? Elle ne se contenta l pas d'accueillir favcirablement et de soulagi^r avec bonté l'indigence qu'on lui présentait: elle faisait chercher; elle découvrait celle qui, plus timide ou moins protégée, aurait échappé à ses bienfaits. Elle agrandissait le fonds de ses aumônes par le retranchement de ses (iropres dépenses; nulle de ces fantaisies, auxquelles «i'iuimenses trésors ne suilissent pas ; nul de ces giiûls, dont les objets, comptés par les riches et [lar les grands au nombre des choses nécessaires, ne leur laissent point de superflu, consomment même, excédent leurs revenus et les réduiraient, s'ils étaient justes, à une longue privation du véritable nécessaire. La reiiii', aussi modejle (lu'elle pouvait et devait l'ôlre, ei faisant par cette modestie une leçon à ce siècle, qui veut bien être philOïOjdie, pourvu que ce soit avec le luxe, la lupidilé et louies les passions; la reine aurait cru soustraire aux pauvres un défiôt qui n'était entre ses mains que pour passer dans les leurs, si elle avait employé à se satisfaire elle-môme les richesses dont elle avait la disjjosition. Une sévère économie est digne de tous les éloges, quand el c tourne au profil de la charité ce qu'elle refuse à une vaine prodigalité. La reine était piodigue, mais (lour les membres soulfrants de Jésus-Christ ; jamais elle ne rejetait leurs requêtes , et sans qu'ils implorassent sa libéialilé, leur misère, dès (]u'elle lui était connue, obtelenait plus d'elle qu'ils n'eussent osé lui demander. Que do ti>milles soutenues dans un état dont il eût fallu déchoir avec autant de honte ijue de duuleur. Que d'asiles dans le monde ou dans le cloître, assurés 3 rinnocence destituée de toute ressource 1 Que d'encouragenienls accordés au mérite 1 1 aux talents qu'une inaetion forcée eût laii langiiii'dans l'inuliliti- 1 Que de pupilles et d'orphelins ont trouvé en elle leur mère,
de vieillards et de veuves leur appui, d'infortunés débiteurs leur libératrice 1 Ahjs'if était permis de rassembler ici tous les mallieureux qu'elle a secourus, que ne pourraient-ils pas vous dire? et combien une voix plus éloquente que la mienne demeurerait-elle au-dessous delà tendresse et de l'amertume de leurs regrets?
Plusieurs même pourraient vous montrer, comme nous le lisons dans les Acies des apôtres {Act. i\, 39), les vêtements qu'elle leur faisait de ses royales mains. Ce n'était pas assez pour sa charité d'aider les pauvres de ses biens, si elle ne les aidait aussi de son travail. C'est à leur habillement, ou au service et à la décoration des autels, qu'elle consacrait ce travail, l'une des occu|i3lions de ses journées. Des peinliires orilinaii-einent saintes, loujours innocentes, en étaient le délassement. Cette manière de subvenir aux besoins des pauvres avait plus de charmes pour elle (jue touie autre. Car en répandant sur eux ses trésors, elle était leur prolectrice et leur souveraine. En travaillant pour eux, elle était leur servante : ou si ce terme, dentelle n'eût eu garde d'èlre blessée, révolte une l'ausse délicatesse, elle était celle de Jésus-Christ : elle se souvenait qu'il doit s'imputer personnellement au jour de la résurrection générale et du jugement dernier ce (pi'on aura fait pour les pauvres; et par l'assemblage de toutes les œuvres da charité, elle se préparait à recevoir alors de sa bouche le glorieux témoignage de ne l'avoir pas seulement nourri dans sa faim, abreuvé dans sa soif, consolé dans ses f(!rs ou dans ses maladies, mais de l'avoir encore couvert de ses propres mains iluns sa nudi.é.
Après des actions où l'empreinte de la charité chrétienne a été si visible, il semble peut-être qu'on doive moins admirer d'autres traits d'humanité, (|ui auraient pu n'être que des vertus morales ; mais outre qu'il est à propos de venger, par un si grand exemple, la piété de la censure des incrédules, qui l'accusent de iirendre sur les vertus de la nature ce qu'elle donne aux vertus surnaturelles; la reine sancliliait par l'esprit de la religion les heureuses inclinations qu'elle avait ajiportées en naissant ; et si elle a pu dire, comme Salomon, qu'une âme bonne lui était tombée en partage, sorliius sitin aiiimam bonam {Sap. viii, i'i) , nous pouvons ajouter que celte bonté était devenue en elle un exercice continuel de charité.
C'est ce qui rendait sa personne si chère à tous ceux qui la servaient. On n'avait pas il craindre à son service de ces aversions imprévues, qui succèdent quekiuefuis dans les grands à la confiance la plus intime. Ou en ignore la cause; on croit même ôire assuré qu'il n'y en a pas de légitime : on n'en éprouve pas moins les effets. Un ailachoment avéré, une conduite irréiuocliable é-aienl auprès de la reine des lilres qui ne s'oll'açaienl point. Ou n'était pas exposé à
low* ivMiT. \. riii-oi.. pAnKNET. — nnviso^s fin. - n, mahie, mise de France. io30
cv» rtS>i'iiiiiin'li's iiii| t^riciiscs, qui ilt^cixirii-
[;enl Ips plus zt'Iés scrvilfurs, ou h eus roluls iléilBiiAm-ux, |)lus (IHJiciles encore à su|i|iiirliT. Sa vivncitiS niituri'lle (car |>our- (|U(>i l« (IJssiimik-r? |iuisi|u'il o>t du ili'ssoin liu Dieu i|tio lus justes nient îles (-omliiils à soutenir conire eux-iiu^ines, el di-s victuires }\ retnporler sur leur l('Ui|iérnMienl}, sn vivneittS iiiilurello s'oxluilnit i|Ui'l(|uet'iiis jinr «les ornées i|ui se ilissi|uiient diitis un iiistiiiil : SUD fioiil n'en pnraissiiit ensuilo (|ue |p|us seiein : elle réparait ees inipulienees
os d'uno honte si ong.i-
par des léniuij^na ,
gcnnie, qu'ils eussent pu faire souhaiter (|u'elle sortit plus souvent de sa douceur et de sa Iranquillilé ordinaires.
Klle avait des amis, (l'est dtj?i un mérite (pie de désirer d'en avoir, quand on est séparé du reste des Iminines par un si vaste inlervalle. .Mais coinhien de mérites l'amitié, lidèlement cultivée, ne supposo-t-ellc |ius dans les primes ? Qu'une Amo (jui so lapproclie ainsi de ce que lu eondilion des cliôses luimaiiies niet au-dessous d'elji', doit so sentir de grandeur et d'élévation ! Qu'elle doit montrer de droiture et de vérité, pour qu'on s'altaclie .'i elle par un sentiment ([uo son rang re|)0usse, et que ses (pialilés persiiuielles [leuvent seules altireret retenir! l'ius la reine connaissait le prix de raiiii'tié, plus elle la méritait, et plus elle prenait de I r cautions avant cpie d'accorder la sienne: elle éfirouvait lon^lem|)s ceux qu'elle voulait en honorer ; mais lorsqu'i Ile les en avait jugés dignes, ils élaicnt <i l'al)ri des dangers qui rendent l'amitié si fragile entre des personnes égales : ils n'uvaieiit jias lieu d'appréhender (|ue des ombrages ou des rapports ne les perdissent dons son es[)rit. ^-'atuiellemcnt ennemie de la délation, le l'eau des cours et le cortège des princes, s'il lui est permis de les aborder, elle n'avait garde de lui aban;lonner ses amis : leur innocence était entre ses mains un Irésor sacré, sur kquel la calonuiie.queKpjo li-irme qu'elle emprunl;U, n'avait |ionii do prise; sa consiance et la solidité de son car. ictère leur é, larguaient mémo le dégoût lies aiiùlogies.
Cette sensibilité aux douceurs do l'amitié n'est pas toujours joinie à l'amour des hommes en général; elle y est un obstacle dans les cœurs rétrécis par ramour-inopie, idolâtres d'eux-mêmes, et porlunl celte idolâtrie dans le commerce de l'amitié. La charité avait élargi le cœur de la reine : elle y mettait tous les seuliments à leur place.
Ce n'élait donc pas simplement le désir de plaire qui ouvrait un accès si facile auiirès de sa personne, et qui avait mis sur S(i langue celle loi de clémence : a Lex clcinenliœ in linyua cjiis {Prov, xxsi, 2(jJ, dont les princes n'ont (|u'à connaiire l'empire, pour régner plus absolument par die (jue par l(;ur sci'plre et par tout l'appareil de leur puissance. Il ne soilait do la bouche de celle pi'iucesse que des paroles obligeantes; non jias de ces jiaroles vagui.'S (pii, convu-
nnnt h Ioim, ne |ieuvpni llnller porsonno ; mais do relies (jui, annonçant ut:ea(lenlio(i particulière pour ceii\ à qui elles sont adressées, pénètrent h-ur .Inie et v gravent un éternel s.iuvuiiir; gi'uro de bienfails que les souverains peuvent lépamlce avec plus de profusion (|ue des dignités et des rh liesses, qui leur allaelient les étrangers eoiumo leurs sujets, ajoutent un nouveau prix aux faveurs ipi'ils nicordeiil, el sont une es[>èco de com|iensaliou do celles qu'ils ne peuvent pas accorder.
La reine ne traitait pas l"s absents avec moins de bonté que les présents ; pn-uvn certaine que les grâces de son accueil et l'aménité de ses discours n'étaient pas en elle un rallinemeiit de vanité et l'échange d'uno monnaie Irompeus.! avec do stériles applaudissi^uionls. Elle délestait la médisance, dont les traits sont plus acérés et les blessures plus incurables dans la bouclio des rois que dans celle des aulrrs hommes: elle avait posé autour de sns lèvres une gardi {Psal. xxxvin, 2;, |,onr qu'elle ne les souillât jamais : Ses oreilles étaient environnées d'une haie d'epities [Lr.cli. xxviu, '28), pour ne |ias l'écouler avec cnmplaisanee, |iourno pas mô.ne la tolérer. Plus disi)osée, par son innocence et par sa candeur, à croire le bien que le mal, il lui fallait l'évidence, pour convenir de ce qu'elle ne pouvait excuser; loin d'insulter alors aux coupables, elle déjdorait l'ollense de Dieu et les pernicieux ellels du scandale. Les hommes f'iibles ou corrom|ius ne savent que se réjouir malignen:ent, ou s' indigner avec fureur du mal (ju'ils découvrent dans leurs seii:blables : ils ne sont pas capables d'autres sentiments ; la vue de ce même mal dans les âmes vertueuses, qui 1.' jugent d'autant mieux qu'elles son! plus éloignées de le commetlre, cette vue leur insjiire do la compassion et de la douleur.
Vous venez de voir les vertus paisibles lie la reine, formées, je l'avoue, à l'ombre lie la croix; il n'y en a point d'autres qui soient véritablement clirétieiines, et toutes supposent le triomphe de la giâce sur Ijs |ienchants d'une nature atfaiblie jiar la coirujilion do notre origine ; mais ce n'ont êlâ la que les moindies combats et les moindres victoires de la reine. Dieu l'appelait par des vertus (dus laborieuses et par les plus rudes épreuves à la jdus haute sainteté; il a exigé d'eile le saciilice des attachements les pdus légitimes et les plus jiurs ; c'est ce qui me r^^ste ù vous uion- Irer.