SUR L'ÉTAÏ PRÉSENT DE LA RÉPUBLIQUE DES LETTRK
Décrier ceux qui cultivent les beaux-arts, et, par une crilique outrée, décourager ceux qui s')' appliquent, co serait être ennemi do
la société, dont les beaux-arts sont l\>rnGment et le soutien. Je n'appelle [las seulement une critique outrée cette saliio
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oïlieuse, qui s'iillache aux mœurs, el noir- Sans parler de l'Horace français qui a vi^cu cit les piTSonnes; ni même cuite censure si longtemps dans notre siècle, on ne peut anière et pleine de fiel, qui ne ménage pas pas dire sans injustice que la bonne poésie I-a délicatesse des auteurs, dont flletraile soitelcinleparminoiis.il en est de môme injurieusement les ouvrages. Je parle d'une des autres genres de liltéraiure antre espèce de crili(jUe n.oins .langereiise Mais est-il vrai qu'ils aient conservé le et moins envenimée, mais peut-être plus même degré de gloire et de perleciion, déraiscnnable, et non moins contraire au qu'ils avaient acquis dans le cours du siè- Lien public. On voit des esprits bizarres cle précédent? Ksl-il vrai que la tragédie, faire le procès avec une sévérité inexorable la comédie, l'histoire et l'éloquence soient au siècle dans lequel ils vivent, exagérer les tiaitées à présent avee le même succès abus réels, el s'en former (i'iiiiaginaires, qu'elles fêlaient alors? On peut désirer que pour av(jir lif.'u de déplorer la décadence cela fût; mais peul-on le penser? p ut-ofi du goût. S'ils élèvent jusqu'aux cieux les le dire? Et si par un amour aveugle pour anciens, il entre dans ces éloges moins notre patrie nous osions le nr publiquement d'es'irae pour eux, que de l'iiagiin et de ce langage, l'Europe entière ne réclamemauvaise humeur contre leurs conlrmpo- rait-elle pas? Elle a admiré les chefs-d'œurains. Ils s'inscrivent en faux contre les vre que lesiècle de Louis XIV a vus naître, apjilaudisscments les plus légitimes; ils ne Elle lil dans presque loutos ses langues nos respectent pas même les jugements du pu- Corneille, nos Ilaciiie, nos Molière, nos blic, et ne s'aperçoivent pas qu'avant que La Fontaine, nos Despréaux, voit-elle avec de se charger d'une entreprise aussi dilficile les mêmes yeux les auteurs modernes qui (pie celle de réfurnier leur siècle, ils de- ont pris leur place ?
vraienl commencer par rectifier leur goût Avouons de bonne foi ce que l'évidence
et par sfî défaire de leurs préventions. du fait ne nous permet pas de conlesler. A
Quand on a l'esprit juste, et qu'on aime Dieu ne plaise que nous dégradions des
véritablement les le'tres, on ne se livre auteurs dont les talents et les écrits méri-
poiiit à une criliquc chagrine, qui ne suit tenl notre estime et nos louanges; mais
pour règles que le caprice ou le préjugé, rendons-leur une justice entière, rrcon-
On pèse dans une l)alance droite les vivants naissons la disproportion visible ([ui est
it les morts : Le mérite de tous les temps entre eux. et ceux qui les ont 'précédés,
paraît ég.dement mérite, et si l'on peut y Convenons que le règne des lettres n'est
racllre quelque différence, elle est tout plus si florissant de nos jours, qu'il l'était
entière en faveur des contemporains, aux- il y a cinquante ans : que les vrais prin-
quels on doit s'intéresser davanlage, et dont cipes de la littérature se perdent insensi-
les talents sont plus [tropres 5 exciter une blement ; que le nombre de bons ouvrages
louable émulation. diminue, et celui des mauvais s'augmente
Ces maximes sont vraies pour tous les et se raultijjlie, siècles ; mais j'ose dire que leur application Ce n'est pas toujours par jalousie, iiar n'a jamais été plus néressaire que dans ce- dépit, ou par bizarrerie qu'on se plaint de lui où nous vivons. Plusieurs prétendent la décadence du goût. C'est quelquefois par que le sort des lettres parmi nous est le un discernement éclairé el par amour pour même qu'il a été chez les Homains ; qu'éle- le bien public. La vérité comme la vertu vées au comble du leurgloire dans la France, fuit les excès et cherche le milieu. S'il est sous le règne de Louis le Grand, comme des esprits ombrageux contre les vivants et elles le furent dans Rome sous l'empire trop prévenus en faveur des morts, il en d'Auguste, elles soni menacées aujourd'hui est d'autres, et, on peut le dire, en plus de la même décadente qu'elles éprouvèrent grand nombre, qui jugent sans examen sar autrefois ; que nos auteurs qui ont succédé la foi d'une multitude, qu'ils appellent aux grands hounnesdu siècle dernier, i)ren- faussement le public. Il en est qui, séduits tient les mêmes routes que ceux qui suivi- jiar l'amilié, ou entraînés par l'exemple, ou rent les Cicéron , les Virgile et les Ho- éblouis par un faux éclat, admirent sans i-ace j qu'ils dégénèrent comme eux des distinction tout ce qui vient de cerlainsaugrâces nalure'les et de la noble simplicité leurs dont ils sont les parti>ans déclarés. Il de leuis prédécesseurs ; qu'ils s'éloignent en est qui, joignanlàTignorance et au mande plus eu plus de la perfection, en vou- vais goût la vanité de passer |)Our connaislant y arriver (lar d'autres voies; et qu'enfin seurs , croient en acquérir la réputation on a tout lieu de craindre que les lettres, par le mépris des anciens qu'ils ne lisent après avuir pris chez les Français les mêmes guère, et par une estime excessive pour des accroissements que parmi les Latins, ne écrits modernes moins éloignés de leur fassent la môme chute, pour retomber dans portée. Il en est qui, laisant trafic de leurs la barbarie. louanges, les prodiguent à ceux dont ils
Je n'ai garde d'adopter dans toute son espèrent être loués à leur tour
étendue le sentiment de ces censeurs. 11 est Ne serait-il pas à souhaiter qu'on op-
eucore, il faut l'avouer, des ouvrages de posât des digues à ce torrent de mauvais
plus d'une espèce marqués au coin du bon goût qui est prêt à se déborder? Ne rendrait-"
goût, qu'ils soutiennent, et qu'ils perpé- on pas un véritable service à ceux qui ont
tuent, des écrivains qui honorent également pour réussir dans les lettres d'heurcuseS
io iiays, el lo siècle qui les ont produits, dispositions, si on leur marquait les rou-
iWi\ l\UT. M. TIIKOL. sot:. - ESSAI ClUTIi.X K SIR LA IUM'IUUQUE DLS I-KlTIinS. lOCÎ
li'S i|iriN (It)ivi'iit suivre, cl les énn-ils (|ii*ils tlciivonl éviter? Fimdruit-il Irailfiil'LMiiieiiii lit) m.')), on (II) |iorliirlia(t'tii' du r)'|ii)S litli^raii'o, loiit Ihimmihi (|iii sniis ui- {.TPur cl s.'iiis |).irtialit(3 .soiiiii'iii|r/iil liaiiloinoiit les droits di- In i-,'iisoir,' Qiijnljlii'ii, rriti |U0 aussi ri|uil;d)le (^l'éclairé, m* respire ('nus sps oiivrai^es ijini l'anioiir dos It-ltics < t de sa pnlrin. II disnit nénninoiiis sans iiiéluigoiiuMii ((u'on avait perdu de son Iciiips lo;:oût de la véi'ital)li) élu<|iiencc; il n iii^nin reclnTi'lié les causes do celte corniplioii dans Uti Didtorjue (1) (|u'oii il imprimé aiilnfois parmi les œuvres de Tacile, mais qui i>aiail <^li-e l'oiiviago du rlioleur jiluIOl <iuu de l'historien.
La leclurn de on dinlojjiie m'a fait naître la pensée d'examiner cpudles peuvent élre dans notre siècle les causes du déchet iloiit je viens do parler. On dira peiil-ôtrc que c'est eiilreprendre une reclierclie assez inutile. Qui no sait qu ■ le maiire alisolu de la nature est l'aulenr de Ions les changements que nous y voyons arriver? Dieu pouvait mettre le niO!ule rivcc toutes ses parties ilans une situation fixe et invariable; mais les hommes n'auraient pas senti leur dépendance et leurs besoins. Ils auraient at- Irihué à la iialuie de l'cnivrage ce (|u'ils no devaient rapporter qn'?i la puissance et h la .«asesse de Fonvrier. Jl était donc jusie, il était digne de Dieu, fjue tout co qui compose le monde passfll succeîsi'cnienl par ilillercnls états, ("elle révolution continuelle devait rappeler l'honime au souverain Etre qui a tout créé cl qui gouverne tout.
Combien d'empires fortnés, agrandis, renversés, l'histoire de l'univers ne nous présente-l-cHe pas? Dieu voulait'juslilier co qu'il a dit plus d'une foisdans ses Ecritures, (ju'à lui seul ap|iartienl l'inilépenilance et la Sv'iuverainelé, qu'il la distribue aux peuples et dans les tem|)S maniués en ses décrois éternels, et qu'il la rej)rend ensuite comme un bien qui lui est propre. Le propre des lettres n'est ni si auguste, ni si intéressant pour la société que l'empire des nations. Mais il est soumis au mémo ordre de Providence. Si l'on avait vu dans tous les siècles une mesure égale do lumières et de ta'ents, on les eût regardés comme l'apanage de rinimanilé : Dieu a su prévenir une erreur si grossière. Il répand et retire à son gré les dons qui font les esprits émiuen's cl les génies supérieurs. Quelques siècles ITivilégiésenont produit un grand nombre. Les autres siècles semblent avoir été livrés à un faux goût, ou condamnés à l'ignorance ; et voilà sans doute la raison fondamentale de tous les changements qui arrivent dans lo monde littéraire
Mais il n'est [>as moins vrai que Dieu exécute ses desseins sur h.'S créalurirs mûmes. li I répare par des voies secrètes et des acheminements insensibles, les grands événements. Ainsi les royaumes de la terre i,e
(1) Diatog. de oratonVus sive de causis corruptœ incciuiii.
naissent, ne s'élèvent el ne périssent que par sa vohjrilé. Toutefois il y '"> i"i eiw lialiii'inenl de causes naturelles qui concourent h ces événements, et (pii sont erptre les rnnins de Dieu comme les instruments donl il so Sert pour arconqdir ce ipi'il a résolu. L'élude des politiqin«sa été de reelieicher l'eiichaliKUient de ces causes, et s'ils n'cmt pas toujours réussi, f)ii ne peut pas diri.- rpi'iîs so donnnssenl des soins superllus. Il importe aux hommes de cfuinaîlre les ressorts qui ont causé ragrandisseinent et la des- Irucliondes em|iires. Ils s'iiislruiseiit par les fautes de ceux qui les ont (uécédés, et s'ils n'em|iéchent |ias rpie la scène du monde ne soit sujette aux mêmes révolutions, ils n'ont (lasdu moins à se les imputer.
Ce ne sera donc pas une recherche inutile que d'examiner les causes do l'alfaiblissemerd du bon goilt. Peut-être retarder,i-lon la chute d'un édifice sur h- point de s'écrouler. Du moins on préseivera tpielques ()ersounes du danger d'être envelopiJOes sous ses ruines, et, fpioi qu'il en puisse Être, il est toujours honorable d'enqiûi.her par une protestation publique que l'erreur et le mauvais goût ne |irescrivenl contre la droite raison.
Je commencerai par un paradoxe qui ne surprendi'a point ceux qui connaissent le goût dominant de noire siècle. Nous sommes moins raisonnables que nos pères , parce que nous voulons l'élre trop ; et jamais il n'y eut d'application plus vraie que celle qu'on peut faire au temps oii nous sommes de ce vers des Femmes savantes :
El le raisonnement en bannit la raison.
La philosoidiie est aujourd'hui à la mode plus qu'elle n'a jamais été. Elle a [.assé des cabinets des savants et des écoles où on renseigne, dans les compagnies du monde, où l'on n'espérait pas qu'elle dût jamais pénétrer. Elle y est à la vérité moins épineuse et moins hérissée, mais toujours aussi pointilleuse, aussi amie des disputes, aussi féconde en systèmes.
Co goût piiihjsophique si généralement répandu aurait peul-èlre ses avantages, s'il suivait des règles sûres, el s'il savait se contenir dans de justes bornes. iMais peuton se dissimuler les maux qu'il a déjà causés, et ceux qu'on en doit craindre à l'avenir? Ne parloîis pas des suites dangereuses qu'il peut avoir pour la religion : disons seuleuient que, par raïqioit aux lettres, c'est une des sources juincipalcs des abus qui s'v glissent tous les jours.
Qu'on ne m'accuse pas de condamner ceux qui joignent l'étude des sciences à la connaissance des lettres. Je regarde avec admiration ces hommes rares, ces génies heureux sur les(|uels la nature seudjle avoir épuisé ses dons. Le siècle de Louis XIV a vu des l'hilosophes et des théologiens égaler les i)oëles et les orateurs par la beauté
eloqncntice. — Juste Lipsccroit que l'auteur en es»
tSL'VRES COMPLETES DE LEFRANC DE POMPIGXAN.
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du Style, la délicatesse du gnût, l'élivation du génie, le feu de l'imagination. Occniiôs de spt'cuialioiis sublinjes, ils connaissaient et niellaient en usage les finesses de l'art aussi bien que ceux qui en faisaient leur unique élude; mais ces grands hommes en embrassant divers objets n'avaient garde de les confondre; ils croyaient que l'homme de lettres peut être |iliilosophe, mais ils n'étendaient ims la phikisnj.hie jusqu'à la liuéralure. Ils respeclaienl les bornes c;ue la nature a mises entre elles pour les séparer. Ils ne transportaient (las à l'une des maximes et des principes qui ne convionuenl qu'à l'aulre. Ils savaient que, quoique la raison qui conduit le géomètre ou le métaphysicien , soit la même dans le fû:.d que celle ijui anime le poêle ou l'orateur, leurs fonclions sont aussi différentes que les malières oii elles s'exercent sont dissemblables.
Si nos aulcurs modernes suivaient des guides si éclairés, ils seraient moisis en danger de s égarer. Ils apprendraient d'eux à Ôlre sages avec sobriété. Ils concevraient d'abord combien il est diliicile d'exceller dans des genres opposés. Ils jugeraient que les qualités de philosophe et d'ho i.me de lettres sont à la vérité admirables toules les deux, et reçoivent un nouveau lustre jiar leur assemblage. Mais qu'ajirès tout elles sont indéiienaantes l'une de l'aulre : qu'on peut êlre grand poète , bon historien , orateur éminenl, sans avoir lu moindre teiiitiire d'algèbre ou d'aslronomie; qu'il vaut mieux peifcclionner le lalent que l'on a déjà, que de s'exposer à le perdre , ou du moins a l'affaiblir en voulant acquérir celui qu'on n'aura jamais.
si cependant ils aiment une étude longue et sérieuse, s'ils ont celte avidilé d'ai)i)niidre qui failles savants, je consens qu'ils s'ap|)liquent aux sciences où il faut du raisonnement et de la méditation; mais qu'ils se souviennent des règles que leurs prédécesseurs ont religieusement observées :
qu'ils u'ohsourcissent point par de vaines fcublililés un seuliment naturel, qui est en quelque sorte le cri du bon sens ei le lémoignage de la raison. Qu'ils ue présument jias que l'csiirit puisse tenir liuu de génie et de goût. Qu'ils n'inventent pas de systèmes Iragiles pour juslilier Ituis défauts, et pour autoriser des abus inlolérables. Qu'ils ne détruisent point par exemple l'harmonie et la mesure du vers par des ratlineuients de métaphysique. Qu'ils ne prétendent i)as que la versiticalion hauçaise puisse se passer de la rime, ou souffrir les négligences fréquentes qu'ils se peruiellenl. Qu'ils ne dépouillent pas la tragédie et l'épopée du vers qu'on y a toujours employé, et qui t n est un des principaux oiniineiits. Qu'ils n'alfecient pas, en multipliant les mjls nouveaux sans nécessité, une abonilatice plus capable d'appauvrir la langue que de l'enrichir : qu'ils bannissent de leurs écrits ces tours singuliers qui élonuent par leur hardiesse, et qui ue plaisent pas, ces
•pensées énigmatiques qu on devine avec peine, el qu'on méprise après les avoir devinées.
Tous ces défauts, el i'autres quo je ne nomme point, n'ont d'autre cause qu'une philosophie mal entendue. On veut subtiliser dans une matière où /es s-entimenls les plus simples sont les raisonnements les plus solides. On veut tout réduire en système, et bienlôlnos critiques ne procéderont plus que par axiomes, par théorèmes et par démonslralions. La philosophie do ces derniers temps a enseignii qu'on peut secouer le joug de l'aulorité dans les choses qui sont du ressort de la raison. On se piiivaiit (le ce [irincipo qui mènerait h de grands excès, s'il était poussé tro;i loin. On se croit on droit de fronder le goût de tous les siècles, de revenir sur leurs jugements, d introduire des usages qui leur ont élé iiicoi- 111!-;.
Faut-il s'élonner après cela que l'esliir.e des anciens diminue de jour en jour, et qu'on n'en retrouve presque plus de vesi- ^fS que dans les collèges el les universités? irétait un de ces préjugés qui régnaient dans la fittérature avant que les gens de lettres eussent aapris à philoso|iher. On a maintenant bien d'autres lumières. On n'est l>lus touché de ce que deux mille ans ont admiré. On laisse les esprils vulgaires et les savants supeistiiieux [lorler leur encens aux jiieds de ces idoles à qui l'antiquité a érigé des autels.
L'indiirérenco et le mépris pour un auteur n'engagent point à le prendre pour modèle. Aussi rien n'est plus négligé par la plupart de nos écrivains que l'étude el l'imitaiion des anciens. Ce désordre est seul capable, s'il continue et s'il augmente, de ruiner parmi nous la république des lettres. Il ne s'agit point ici de renouveler la fameuse querelle de la préférence des anciens ou des moilernes. Je conviendrai sans peinequeles partisans des |ireraiers ont montré trop dd hauteur et d'animosilé contre leurs adversaires : mais après tout, il nefaul revenir à ce fait incontestable, qui doit êlre pour tojs nos auteurs une leçon instructive. Les plus grands hommes d'entre nos modernes se sont formés h l'école des grands hommi s parmi les anciens. Ils ont élé leurs admirateurs déclarés, ils les ont lus et relus avec une attention continuelle. Ils onl fait gloire de s'approprier les richesses qu'ils amassaient dans celte leciurc, et ils n'ont pas craint, en ornant leurs ouvrages de ces précieux larcins, de passer pour de servîtes copistes. Tant il est vrai que si l'on égale nu si l'on surpasse les anciens, ce ne neul ô re qu'en s'attachant avec soin à connaitrc leur manière d'écrire et de penser.
M. deFénelon écrivait à l'Acadénvie française qu'il croirait volontiers aux auleuts modernes qu'il estimait le plus.
A'os.exeraplaria Grasca.
Nocturna versale manu, vers.ile iliunia.
(HoRiT. , Arl. poét.)
Les cris de cet illustre prélat trouveraient
«06Î l'.vur. M. riiKoi.. s(w;. -kssm ciutiuue suu i.v uki-liii.iqlk m:s lettrks. looc
mijutiril'liui |icii (If (-•(•IIS i|iv|insi^s h 1rs éfii'iilor. Loin ilo vniilnii' imiliT lus aurions, h |ii<inu It's lil-oi) ihins les origitiniix : i:'('st i>i'aiiroti|i si ("Il jcllo li's vi'iit stir li'S Iraiiin'lioiis do i]iii'li|iifs-iiiis. Iloiii^io, Di-mosllu^iies, Virgile, riii-idii ilcviciimni ilis livres t^lian.^'TS. On leur iiitH'èio (les lectures IViviiles fl l'on s'.i|i|iliiiiilil iruiie prcM'érciice lit iuiiri|iiu I,') plus reilaiiio d'un esprit faux t't d'un ^oCii di'pravé.
(,)ui pourrait 1 1 oire i|ue ce dégoAt des nu- (eurs grecs fl latins s'étend jusciu'A ceux do nos auteurs i|iii cduiinenccnl .^ pamitro ancien-. Je sais ^ ijui ce repniclio coiivieiil, et je n'uccuso ici (piiin jteiit nombre d'Arist;ir(|uos modernes, pri;t<, si on veut les lai.-ser taire, .h elian;^er toutes les idées reloues dans la litlérature. Le l)a(linago naïf de Maiot est, il leur j^ré, t'ade et insipid •. Kei;nier, Mallicrl>e et il;ic;ui ne doivetjl learrépiiijilion i|u'à lii gi'ossièreté do leur teiii|i3, <jù la poésie était encore dans son eidjirue. Ils ne retrouvent plus d;uis \'oituro et dans Sarrasin ces giAces i]ui ( n ont fait les délices de leur siècle. Pélisson, cet écrivain si poli, est lYoid et ne sait point écrire. Ils ralialleni beauc()up des élo^jes donnés îi I,aibntiiiue et à Despréaux, les deux auleurs tie notre langue (|u'on lit le plus coniiuunéaieiii ei qui ont été le plus souvent iui- [iiiiués.
Des critiques si peu judicieux peuventils être d'excellents écrivains? Onciloque!ques exemples d'auteurs qui jugeaieni mal et qui coiiipusaient bien. Mais ces exemples sont rares, s'ils sont véritables, el n'euipècbeut (las que la règle dont ils font exiciilioii ne I uisse être regardée comme une règle générale. Pour courir avec succès ui;e carrière où il est si aisé du faire des faux pas, il faut savoir distinguer les beautés durables et solides des beautés ajiparentes et pass;igères; et c'est ce qu'on ne saura jamais, si l'on n'a pris de bonne lieure le goût des meilleurs auteurs. L'esprit, quelc|uu bon qu'il puisse être, a besoin d'une nourriture qui lui donne de la force et de la santé. Ce sont les ouvrages universellement estimés, dont la lecture est pour lui cet aliment salutaire. Plein des idées que celte lecture lui laisse, il cherche par tout le viai-ll aime un sublime sans enflure, une délicatesse sans afiéterie, des ornements qui ne soient pas dé- |)lacés,des pensées fines sans être obscures. un enjouement qui n'ait rien de bas ou d'affecté. Disciple assidu des grands maiires,il apprend à devenir leur rival. Plusieurs de nos écrivains, comptant sur leurs talents naturels, croient pouvoir se }iasser de ce secours. Ils se flattent de n'être redevables qu'à eux-mêmes de leur mérite el de leur réputation. Je ne leur conteste ni l'un ni l'autre, et j'eu laisse le publie juge. Mais qu'il me soil permis de remarquer avec Rousseau (2] qu'on se resserre ilaiis des bornes fort étroites eu se reiilermaut dans
son propre fonds, i ( ipi'un aiitiMir iiiii s'est privé do rello variété d'images et d ixiiressions, qu'une lieureuse imitalion p'iuvait lui fournir, est souvent réduit ii la triste nécessité do se co|)ier soi-même.
Ajoutoi s .'i ces premièrescnuses une troisième dont les ell'ets no sont pas moins pernicieux. C'est la manie d'être auleurs dans les uns, el dans les autres celle d'ôlro connaisseurs.
Jamais peut-être on n'a tant lu dans aucun siècle que dans ,1e nôtre. Sans distinction <le sexes, d'Ages, de professions et de talents, tous lisent, et ce qui est encore plus étrange, tous croient pouvoir prononcer sur ce qu'ils onl lu. Ce sont surtout les livres de litléralure qui passent f>ar mille mains, et ressortissent h mille tribunaux. Kii toute autre matière on s'en remet volontiers au sentiment dos connaisseurs, Ou ne rougit point d'ignorer la médecino ou la cliimio. On avouo sans peine iju'on n'esl ni physicien, ni géomètre, ni anli(juaire, mais eu l'ait de belles-lettres aucun ne veut reconnaître son iiicoiiifiétence ; tous au coîtraire sont juges nés, e't ont droit de rendre leurs arrèls sans savoir même sur (paels ()iincipes ils jugent. Pour être recevable à donner son jugement sur un ouvrage d'esprit, il faudrait, sinon une couiiiiissanco exacte des auteurs anciens et nouveaux, du moins un goût formé par de sages rélloxions, et liai- lo commerce des gens de lettres il'uii méiite reconnu. Peu do personnes seraient en état de produire ces tilres; on s'en dispense, et l'on devient connaisseur à moins de frais. Ce sont oiêiue communément ceux à (jui ces qualités manquent, qui décident avec le plus do hardiesse, et soutiennent leurs décisions avec plus d'opiniiltreté.
Que dirons-nous mainlenant de nos écrivains? car c'est d'eux princiiiaiemenl que dépend la destinée des lettres. Dans leur nombre qui g'ossit chaque jour, outre ceux qui jouissent d'une réputation juslement acquise, il en est qu'on peut louer par ce iju'ils ont fait déjà, et par ce qu'ils peuvent laiie un jour. Mais aussi combien n'en est-il pas qui n'ont d'aulres dispositions pour écrire qu'une vcdoiiié déterminée de faire un livre, et d'être imprimés? Je sais que les méchants auteurs sont un mal nécessaire. Les siècles mômes les plus fertiles en grands hommes n'en ont pas élé exempts. Mais ce mal a-t-il toujours été aussi commun qu'il l'est à présent? La démangeaison d'écrire que Juvénal iipj'elle «ne maladie incurable {3) a-t-elle toujours été aussi contagieuse? Je ne demande jias qu'on renouvelle les |ieines jiortées |iar un enqierenr contre de misérables écrivains, mais je souhaiterais qu'on établit dans la république des lettres une police plus exacte et plus sévère. Je voudrais qu'il ne fût pas |)ermis à tout homme indiiréreminent de faire |iart au public de ses [)ensées, et qu'au moins un
(2) Préf. lie l'éditour de Soleiire ot dos suiva::les. Scribendi C;ico( llics, cl .Tcgro in corde seiicscit.
(S) Maiiol i:i»aiiiil)il(; viilnuj (Jcvt.Nvi., s.il. 7.)
OEUVI'.ES COllPL, DE LlîKllANC DK Po■^U■I.i^A^, II. if'»
ŒUVRES COMPLETES DE LEFRANC DE POMPIGNAN
nuleur convaincu d'avoir violé dans un ncivrage loules les rèj^les du bon sens, ne lïlt admis h rcparnîlro sur la scène qu'après avoir donné des bonnes preuves ()u'il s'y montrerait avec plus de décence et de dignité.
Revenons à ceux ne nos écrivains dont les talents sont réellement estiuiahles. On ne peut trop les exciter à continuer des travaux glorieux î> leur patrie, à leur siècle, h eus-inônies. Les belles-lelires mettent en oux tout leur ai)pui. Elles espèrent (pi'ils les délendront contre les attaques du mauvais goût. Le piiidic, dont ils ont arrûlé les regards, attend d'eux des écrits dignes de réunir ses siitTrages, et de passer h la postérité. Uicn ne leur fait plus d'honneur (]u'une pareille attente. Rien aussi ne serait plus déplorable que de n'y point répondre, ou de la remplir h demi.
Le sage avertisscruent d'Horace répété par Boileau est connu de tout le monde. Il faut étudier son génie, et mesurer h ses forces le travail que l'on entreprend. Peut-on dire que des auteurs qui embrassent tous les genres de littérature, suivent cet avissaiulaire? Se connaît-on bien soi-même, loisqu'on se flatte d'avoir un (aient égal pour !e [luëme éiiique, la tragédie, la comédie, l'ode, la fable, lliistoire, l'éloquence, tous genres rlistingués, dont un seul sulïït pour immortaliser quiconque y excelle? Sans vouloir ici désigner personne, on sait assez combien il est ordinaire dans le temits où nous sommes de se croire capable de tout, dès qu'on a réussi en quelque chose. Un jeune liomme enivré de la fumée des louanges se jicrsuade qu'une ode où il y a du feu, un discours où il y a du style et de l'ejprit, quelque autre ouvrage de cette nature, est pour lui un titre d'aspirer à de plus grands lionneurs, un gage assuré du succès ()u'il doit se iiromettre dans des ouvrages d'une co;npositi(ui plus pénible. Il ne considère jias qu'en laveur de Sun âge et des dispositions qu'il fait panître, on lui pardonne des défauts qu'on ne tolérerait jias da:;s un autour plus avancé. Il n'est pas ellrayé de l'exemjilo de quelques écrivains applaudis dans leur jeunesse autant et peut-être pins que lui : victimes de leur témérité ils ont vu se flétrir enlie leurs mains cette première tieur de réputation qu'ils n'ont pas su ménager.
Les ouvrages qu'on donne dans un certain âge doivent être regardés comme des essais où, en s'éprouvanl soi - même, on éprouve le goût du jiublic. Mais on ne doit j'as interpréter II Oiilavorablemenl les éloges
qu'il veut bien accorder h ces premières productions. C'est une invitation qu'on faità un jeune auteur de se [lerfectionner dans uno esii'èce particulière où il paraît capable de faire de grands progrès. Mais ce n'est pas une approbation présumée, ni même une permission tacite de tous les ouvrages qu'il voudra faire. Des lecteurs éiiuitables veulent bien rendre justice h un mérite naissant; mais ils ne prétendent !)oint reconnaître un mérite universel, et ils protestent d'avance contre l'abus qu'on fait de leur sulfrage, si on en prend droit de travailler dans des genres pour lesquels on n'a aucun talent.
Personne n'ignore ces autres avis de deux satiriques : Hiltez- vous lentement; retouchez'souvenlvos écrits, et laissez-les reposer quelque temps avant que de les publier. Nos écrivains, je dis môme, les plus justement estimés, font-ils de ces avis tout 1 usage qu'on pourrait désirer? Apportent-iL-', pour mettre leurs ouvrages en étal de mériter l'approbation publique, toute l'exactitude dont ils sont capables? Emploient-ils tout le temps nécessaire pour les revoir, pour les corriger, pour y mettre la dernière main? N'aperçoit-on [loint en les lisant des inégalités, des négligences, des fautes môme considérables qui ne peuvent être l'etlel que de leur précipitation à les composer, et à les mettre au j jur?
On n'épargne ni veilles, ni soins pour acquérir une réputation; mais, quand elle est une fois acquise, on ne prend plus les mêmes peines pour la conserver. Cependant il semble qu'on déviait alors travailler avec plus de lenteur et de précaution. Le public en vous assignant un des premiers rangs de la littérature s'est engagé à lue avec une attention particulière tout ce qui porterait votre nom. L'engagement a dû être réci|iroque, et le public à droit d'attendre que vous n'omettrez rien pour soutenir, dans tous les ouvrages que vous lui ollrirez l'idée qu'il s'est ioruiée de vous. Vous lui devez cette reconnaissance de l'eslirae qu'il vous témoigne, et vous devez aux lettres cette preuve de l'amour que vous avez pour elles. Car un mauvais ouvrage fait parmi homme inconnu est sans conséquence, luirce qu'il n'est point lu; mais s'il |iorle un nom illustre, il se débite et trouve même des admirateurs. Le vulgaire ignorant qui ne juge de l'ouvrage que par l'ouvrier, s'accoutume ainsi h confondre le bon et le mauvais, et je suis persuadé que c'est au mélange de l'un et de l'autre qui règne dans nos écrivains modernes les plus célèbres, que nous devons attribuer en partie la décadence du goût.
mw) l'AUi. M riii;oi.. soc. - li:ttres a m. m:c.ki:k. joto
DISCOURS
Pronomé à russemi'.ée des trois ordres de ta province de Dauphiiu', tenue à Romtni le 10
septembre 1788.
Monsieur, do leurs efîoris et de leurs travaux, dans le
C'est avec la joie In plus vive uuo nous coniiilei|uo vous eu rendrez; vous ii'.niroz
recevons do votre bouche la nouvullo assu- que des éloges, et qu'une douce .'•atist'ucliou
rance des houles paliTUelles ilu roi envers ii répandre dans le i{i}ur de notre souverain,
cotte province. (Juel IVull Sa Majesté attend- Je parle avec conlianco au nom de tous, et
elle de notre reconnaissance ?(Juelle preuve je ne crains d'être désavoué par oucun.
lui en devous-nous? Un ouvrage entrepris Messieurs les commissaires du roi, trou-
avec ardeur, suivi avecapi'licalion, termi- veront eu nous un zèle actif et unanime;
né avec une sa^jo célérité, salutaire Ji la pio- nous espérons d'eux de i)uissanles ressour-
vince , digne des trois ortires qui stnii ici ces [lour secoiiJer le patriotisme et pour
rassemblés, vous serez témoin, .Monsieur, eonlribuer au bien public.