LIVRE IX
pour savoir quels peuples c'étoient. Les Lotophages ne leur firent point d'autre mal que de leur faire manger de leurs fruits. Ce pays est une île devers l'Afrique , appelée ainsi à cause d'un fruit qu'elle porte , que les Grecs appellent lotos. Il est si délicieux que cela a donné lieu à la fable de dire que ceux qui en avoient une fois mangé ne se souvenoient plus de leur pays. Il y a en Égyple une herbe qui porte le même nom. et qu'Homère met au nombre de celles qui naissent pour le plaisir des dieux, à ce que dit Pline, 1. XXII , c. XXI. En effet Homère, au quatorzième livre de V Iliade, parlant de Jupiter et de Junon. dit ces paroles :
ToTti ô' 'jtiÔ yOwv ouev oia veoOvîAsa zoîrjV, AtoTov 6' èpcTjêVTa, lôè xçoxov, rio' uâ/.'.vOov IIuxvov xai [xaXaxov, ô; àzo y^ovb;, udiôo-' espye.
\l., 3, 348, Mais en cet endroit de l'Odyssée, c'est un arbre qui portoit ce fruit merveilleux qui fait oublier toutes choses à ceux qui en mangent , de sorte qu'ils veulent demeurer avec les Lotophages. Ulysse fut obligé de ramener par force ses compagnons , qui pleuroient , et de les lier dans leurs vaisseaux , et faisant rentrer tous les autres de peur qu'ils ne mangeassent de ce fruit: ils s'en allèrent dans l'île des Cyclopes, qu'il appelle des tyrans et des gens sans lois, lesquels, dit-il, se fiant aux dieux immortels , ne plantent et ne labourent point de leurs mains.
Ours ç'JTeuoMciv ytç,chj cuxov, oux' ào6(oa:v.
On dit que la Sicile fut autrefois habitée par des gens cruels et barbares qui ont donné lieu à la fable des Cyclopes. Et s'il dit ici qu'ils se fioient aux dieux immortels . c'est-à-dire à la nature et à la bonté du terroir, car on voit bien ensuite qu'ils se moquoient des dieux, aussi il dit que tout y venoit sans être semé ni cultivé, comme le blé , l'orge et le vin , auxquels la pluie donne de l'accroissement; mais pour eux-, ils n'ont aucunes lois ni aucune police.
Toïcrtv ô' out' àyopal pouAriÇopot, outê 8é[J.t(7Te;* 'AÀÀ' oïy' O^T^Tj/âiv opÉfov vaiouGt xàpr,va 'Ev aTzioa- yXao'jpoîcr'. ' ôeaicTeuct oè exaeiTOç Ilaiôtov r-jô' àXôvcov, oOô' à)>Xyi>wv à/éyouciv.
Et assez près de là il y a une petite île toute couverte d'arbres et pleine de biches et de chevreuils, qui ne sont point troublés par les chasseurs, qui se travaillent et se paissent en courant sur le faîte des montagnes, ni parles bergers, ni parles laboureurs. Mais celte île n'étant point cultivée e.it déserte d'hommes , et n'est habitée que par des chèvres-, car les Cyclopes n'ont point de navires peints.
(jLiXTOTcâpipot , ni d'ouvriers qui leur en puissent bâtir afin de voyager sur la mer, comme font les autres hommes : car ils cultiveroient cette île, qui de soi n'est point mauvaise , et qui porteroit de chaque chose en sa saison.
«pspot 5s v.ev wpta Tiàvia-
'Ev |xèv yàp ^eifjiwveç àXoç tîo/.icîo uap' ôyOaç TSpyiXot, [Lokay.oi' [iâla. x' àcp6iT0i â[jL7re).ot elev. 'Ev ô' àpooriç Iziri' (xàXa xev pa8ù Xrjïov aUi El; ûpaç à{x.oâi£V, inti [i.dXa tiïap Ou' ovoaç.
Elle a un port fort commode, et où il n'est besoin ni de câble ni d'ancre , mais on y peut demeurer tant qu'on veut et y attendre le vent; et là, sous une grotte, il y a une claire fontaine entourée d'aulnes : c'est là où aborda Ulysse.
xat Tcç ôsoç TFjysuoveue
Nyxra oi' ôpçvairjv oûSè 7:pO'jçatv£T' îoÉaQai" 'Ar]p Y^p Ttocpa vr,uat pa6et'Y;v, oùôà a0.r\vf\ Oùoavôèsv 7i:pou:paive' xaT£i)(^£TO ôà vei^éeaacv. *EvO' ouTiç ty;v vv^aov £(j£6pax.£v ô(p0aX(xoî(Tiv • OOt' ouv xufxata (xaxpà xu>ivô6[jL£va TTpoxl x^Épaov Et(jiSo[i.£v, Ttplv vï^aç âOao-ÉXfxouç âTctx£X<jai.
Virgile a imité cette description d'une nuit obscure lorsqu'il fait aussi aborder Énée à l'île des Cyclopes :
Ignarique viae Cyclopum allabimur cris.
Nam neque eranl astrorum ignea, nec lucidus aethra Syderea polus, obscuro sed niibila cœlo El lunara in nimbo nox inlcmpesla tenebat.
Mais celle d'Homère paroît beaucoup plus achevée, et entre plus dans le particulier, car la description de Virgile peut aussi bien venir sur la terre que sur la mer; mais celle d'Homère revient parfaitement à une nuit sur la mer. Ce qui rend celle de Virgile fort belle , c'est ce grand bruit du mont Elna qu'on entendoit durant la nuit sans pouvoir discerner ce que c'étoit.
Nec quas sonitum dei causa videmus.
Quand il est jour, Ulysse prend terre dans celte île , et en admire la beauté. Les nymphes lui suscitent des chevreuils pour le dîner de ses gens. Aussi lot ils prennent leurs arcs et leurs haches et courent après; et Dieu leur donne une fort belle chasse. Il avoit douze vaisseaux, et il départit neuf chevreuils à chacun, el on lui en donne dix pour le sien. Ils demeurent là jusqu'au soir à faire grand'-